LE STYLE MARIE-ANTOINETTE

La très belle exposition “Le Style Marie-Antoinette” proposée par le Victoria & Albert Museum à Londres jusqu’au 22 Mars 2026 présente un aperçu étourdissant de la mode française du XVIIIème siècle et du style bien personnel créé par la figure maintenant devenue légendaire de Marie-Antoinette.

La mode française du XVIIIème siècle peut paraître d’une grande frivolité aux yeux non-avertis, pourtant les enjeux économiques qui la sous-tendent à l’époque n’ont rien de léger. Henri IV puis Colbert, ministre de Louis XIV, se sont employés pendant de nombreuses décennies à développer un savoir-faire français – notamment avec les Manufactures Royales et les ordonnances protectionnistes de la Grande Fabrique des soieries de Lyon – qui s’avère tout à fait florissant lorsque Marie-Antoinette arrive, toute jeune Dauphine de France de quatorze ans, à Versailles en 1770.

Échantillon de tissu brodé pour une robe de Cour – 1780-1792

Fragment d’une robe de Cour ayant probablement appartenu à Marie-Antoinette – 1780-1791

La Cour de Versailles est alors la plus brillante du continent. Versailles influence la mode des cours étrangères et des élites européennes – et ce sont les soyeux de Lyon qui exportent à travers toute l’Europe leurs draps de soie dont la qualité et la beauté sont unanimement reconnues.

Les progrès techniques leur permettent de tisser des motifs complexes, les innovations chimiques leur assurent de mieux fixer la teinture et c’est toute une industrie textile qui se développe, avec – au-delà des draps de soie, des bas, des chapeaux et de la lingerie – les marchandes de modes.

La plus connue d’entre elles est probablement Rose Bertin, qui se fait présenter à Marie-Antoinette en 1774 et qui va devenir, selon les termes de cette dernière, sa Ministre de la Mode.

Car Marie-Antoinette, qui a été une Dauphine de France plutôt replète et effacée, est devenue en 1774 reine de France et de Navarre.

Robe de mariage de la duchesse Edwige Elisabeth Charlotte, future Reine de Suède – 1774 – Marie-Antoinette a porté un modèle similaire, c’est-à-dire une robe à la française avec des plis Watteau (des plis plats) partant des épaules et flottants jusqu’au sol. La spectaculaire robe présentée ici, en soie brochée avec des fils d’argent, est une copie de la robe portée par la belle-soeur de Marie-Antoinette, la comtesse d’Artois, pour son mariage en 1773

La robe portée par la duchesse Edwige Elisabeth Charlotte, future Reine de Suède

Elle envisage peut-être la toilette comme une armure au sein d’une Cour qu’elle n’aime pas et qui ne l’aime guère plus, elle s’amuse peut-être dans un domaine de la mode qui lui est seul dévolu – on l’ignore – mais toujours est-il que Marie-Antoinette est tellement séduite par les créations de Rose Bertin qu’elle lui fait construire un atelier à Versailles d’où sortent des modèles plus extravagants les uns que les autres.

Les modèles créés pour la Reine sont confectionnés à nouveau sur des petites figurines, envoyées à travers l’Europe et copiées dans les Cours de Londres, de Venise, de Vienne ou de Lisbonne – renforçant encore l’hégémonie de la France sur la mode européenne.

Il faut dire que toute dame bien née et bien en Cour se doit, à chaque apparition publique, de briller en société – et non pas par son esprit, mais par son apparat. Ce n’est pas une mince affaire : l’étiquette impose des codes rigides pour chaque moment de la journée et il n’est ni question de porter la même tenue le matin et le soir et encore moins de porter la même tenue deux fois – à moins de lui apporter des modifications importantes.

Grand-corps – Années 1760 – Dentelle d’argent et baleines en os de baleine

Robe à l’anglaise – 1787 – Le style anglais est plus informel et ne comporte aucun pli Watteau dand le dos. La robe a des paniers plus petits et les plis à l’arrière définissent mieux la silhouette que le style à la française

Détail d’un domino – 1765-1770 – Le domino couvre la tenue lors des sorties au bal ou lors des bals masqués

Brunswick – 1765-1775 – Le Brunswick est un ensemble de deux pièces : une version écourtée de la robe à la française, avec une capuche et des manches amovibles, le tout porté avec un mantelet assorti. Inspiré des robes de voyage prussiennes, le Brunswick devient un vêtement informel en France dans les années 1760. Marie-Antoinette et ses soeurs le portent à Vienne

Marie-Antoinette, qui n’a rien d’une salonnière à l’esprit intellectuel, organise ses journées autour la fête et de l’apparat. Elle conspue Versailles et son étiquette pesante. Son mariage, sans intimité sexuelle les premières années, est devenu un compagnonnage lointain avec un époux dont elle ne partage aucune passion ni aucun cercle. Elle va souvent incognito à Paris à l’opéra, au bal – ce que les nobles de la Cour, délaissés – trouvent absolument inconvenant.

Elle s’enivre de toilettes, de coiffures, de parfums et de bijoux et sa garde-robe extravagante ne fait que renforcer son image de souveraine dépensière et frivole – image relayée en premier lieu non pas par la bourgeoisie ou par le peuple, mais bien par la noblesse de Cour qu’elle méprise et qu’elle n’associe en rien à sa vie, qu’elle soit officielle ou personnelle.

Réplique de 1960 du fameux Collier de la Reine originellement dessiné par Bassenge et Boehmer – 1772-1778

Écrin à bijoux de Marie-Antoinette par Carlin – 1770. Marie-Antoinette reçoit cet écrin, orné de plaques de porcelaine de Sèvres, en cadeau de mariage lorsqu’elle arrive en France

Elle aspire également à la simplicité qu’elle a connue enfant à la Cour de Vienne se réfugie au Petit Trianon pour fuir encore le palais officiel, et créé par la même occasion un style vestimentaire plus en accord avec ses envies de liberté même s’il fait scandale, la chemise à la reine en mousseline de coton qui préfigure la simplicité du style révolutionnaire et post-révolutionnaire.

Marie-Antoinette en robe de mousseline par Elisabeth Vigée Le Brun – Circa 1783. Le tableau fait scandale, la reine y étant présentée dans l’une de ses robes-chemises de coton blanc qu’elle affectionne tant lorsqu’elle est à Trianon, et non pas en robe à la française ou en robe d’apparat. Le scandale est tel qu’Elisabeth Vigée Le Brun doit en quelques jours refaire le portrait à l’identique ou presque. Le style est résolument naturel, décontracté et spontané, bien loin des portraits en vogue à l’époque, qui sont souvent compassés et affectés

Robe en mousseline – 1780-1790. Il s’agit de l’une des deux robes encore existantes de Marie-Antoinette. En portant des robes aussi simples et informelles, la Reine lance une mode qui fait fureur auprès des femmes bien nées

Pierrot et jupe – 1790 – Le pierrot est porté avec des jupes de mousseline ou de lin

Marie-Antoinette par Adolf-Ulrik Wertmüller – 1788 – Marie-Antoinette porte vraisemblablement un pierrot sur ce portrait. De manière ironique, ce type de tissu à rayures va devenir emblématique du style révolutionnaire

Détail de la jupe en lin

Toiles de Jouy

Elle fuit sa vie. Elle est pourtant sensible à l’esprit des Lumières, au retour à la Nature, à l’épanouissement personnel mais, enfermée dans une cage dorée dont elle ne sort jamais car elle est douée d’une curiosité et d’une discipline assez limitées, elle n’anticipe ni ne comprend rien de la vague révolutionnaire qui vient.

Elle est arrêtée, internée, jugée et mal jugée, et meurt en martyr, décapitée.

La succession de la brillance et de la noirceur a de quoi interpeller.

Est-ce ce destin de martyr qui nous attache à elle ? Possiblement. La France, qui n’a jamais cessé d’être viscéralement monarchique – encore aujourd’hui – ne s’est jamais réellement remise d’avoir décapité ses souverains. L’iniquité et la violence de la période révolutionnaire reste un marqueur culturel et historique fort (même pour des personnes très très républicaines dont je suis) et je reste persuadée que le triste destin de Marie-Antoinette explique grandement l’impact durable que cette figure maintenant légendaire a encore aujourd’hui.

Robe du soir de l’Impératrice Eugénie (la jupe est une réplique) – Circa 1855 – Le style floral n’est pas sans rappeler celui de Marie-Antoinette

Robe du soir avec tablier – 1840-1850

Haut et jupe – 1774-1780 puis altérations en 1870-1910 – Au XIXème siècle, les femmes, qui ont hérité des garde-robes de leurs grands-mères, recyclent en permanence les robes dont les tissus sont élaborés et toujours d’actualité

Worth – 1897

Félix de Gray – 1920-1930

Soeurs Boué – 1923

Galliano pour Dior – 2000-2001

Lagerfeld pour Chanel – 2006

Car l’impact perdure.

Près de soixante-dix films lui ont été consacrés – et je ne répèterai jamais assez combien celui de Sofia Coppola est le plus sensible – sans parler des nombreuses biographies.

Costume du film de Sofia Coppola

Costume dessiné par Maria Grazia Chiuri pour Dior pour l’actrice Emilia Schüle dans le rôle de Marie-Antoinette – 2023

Les créateurs de mode n’ont eu de cesse depuis des décennies de capter l’esprit de cette reine qui était révolutionnaire sans le savoir, qu’il s’agisse de Vivian Westwood, de John Galliano, de Manolo Blahnik ou de Moschino.

Et lorsque je vois le nombre d’articles dédiés, de près ou de loin, à cette reine au destin tragique sur mon site, je prends la pleine mesure de son influence : le Petit Trianon, sa biographie par Stefan Sweig, sa portraitiste, le film de Sofia Coppola ou encore la Chapelle Expiatoire.

Son influence ? Oui, bien sûr.

Mais plus que ça, son mystère, que chacun tente, à sa manière, de percer.

V&A – Le Style Marie-Antoinette

Le 6 Février 2026

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