MARIE-ANTOINETTE

S’il faut parler de Marie-Antoinette, il faut alors bien évidemment parler de Stefan Zweig. Le film de Sofia Coppola, si sensible, si humain, est peut-être basé sur la biographie rédigée par Antonia Fraser, mais je ne pourrai jamais m’empêcher de voir la filiation entre l’œuvre d’Antonia Fraser et celle de Stefan Zweig.

Et s’il faut lire une et une seule biographie de Marie-Antoinette, c’est donc celle de Stefan Zweig, publiée en 1932.

Biographe exceptionnel, Stefan Zweig n’est pour autant pas historien (on le lui reprochera d’ailleurs assez au regard de ses biographies historiques). Il est avant tout ce “Salbourgeois volant” que célèbre son ami Romain Rolland, ce bourgeois juif de la cosmopolite Vienne qui voyage beaucoup, qui écrit encore plus et qui devient – une fois son doctorat de philosophie en poche – poète, nouvelliste, dramaturge, correspondant, auteur d’essais, romancier. Et auteur de biographies.

Parle-t-on d’ailleurs de biographies, je n’en suis même pas certaine – je parlerais plutôt de portraits. De portraits humanistes et psychologiques (la dette vis-à-vis de Freud est grande et pleinement reconnue) dont on pourrait se demander s’ils sont totalement neutres parce que possiblement pervertis par une sensibilité vive, très vive.

Il est pourtant notoire que Stefan Zweig documentait fortement son travail et ne se permettait jamais d’introduire de faits non attestés. Sa biographie de Marie-Antoinette est à cette aune et se nourrit de sources de première main, que ce soit les archives du comte de Fersen, les archives d’État viennoises, les correspondances privées entre Marie-Antoinette et sa mère ou encore les correspondances d’État. Stefan Zweig déploie, dans son portrait de Marie-Antoinette – comme ailleurs – son thème favori : l’humain, qu’il analyse en mêlant psychologie, empathie, histoire et culture, sans jugement aucun mais avec une lucidité parfois tranchante.

Pourquoi Marie-Antoinette, se demandera-t-on ?

Parce que Stefan Zweig est terriblement attiré par les vaincus, par les incompris – car il se sent vaincu et incompris lui-même : fin analyste, il ne peut que pressentir les catastrophes qui vont déchirer bientôt sa chère Europe et l’inanité de sa voix tolérante et fraternelle face au fanatisme nazi. Marie-Antoinette a été en son temps une vaincue, une incomprise et incarne à elle seule une Révolution sanglante qui va déchirer la France et l’Europe. Comment ne pas voir un parallèle saisissant avec un autre ouragan qui arrive, vert-de-gris cette fois-ci, dans les années suivant la publication en 1932 de sa biographie de Marie-Antoinette ?

Parlons-en d’ailleurs, de cette reine française.

Il faut être honnête, ce n’est pas tant la reine qui intéresse Stefan Zweig que la jeune fille devenue femme précipitée reine. Femme absolument moyenne en termes de culture, de curiosité intellectuelle, d’intelligence dans les temps heureux, elle se révèle d’une rare grandeur lors de la Révolution et devient martyr absolu.

Marie-Antoinette arrive en France à 14 ans. Loin de la simplicité de la cour viennoise, elle subit la rigidité de l’étiquette versaillaise et vit une tragédie conjugale. Son mariage avec un mari aussi falot qu’elle est pétillante ne sera jamais consommé pendant sept longues années. Ce désastre conjugal engendre une frénésie, une légèreté et une volonté de liberté qui lui seront lourdement reprochées ultérieurement.

Jamais reine ne s’est affranchie avec autant de désinvolture de ses devoirs royaux. Elle ne connait pas son pays d’accueil – la France se résume à Paris et à ses fêtes – elle ne vit même pas au château – préférant Trianon où seuls quelques élus sont accueillis – elle prend un amant sous l’œil morne de son monarque de mari et elle révolutionne le style vestimentaire de l’époque en jetant aux orties robes à la française et paniers pour mieux respirer dans des robes à la créole. Son inconséquence absolue armera la noblesse délaissée puis la bourgeoisie, puis le peuple à son encontre.

Pourtant, elle pressent mieux que son souverain d’époux le vent de l’histoire et se révèle héroïne tragique lorsque son enfermement commence. Elle affronte la Révolution avec lucidité, dignité, grandeur, et tout ce qui est supposé l’avilir, l’élève en réalité. Sans la Révolution, sans la guillotine, Marie-Antoinette aurait été une reine comme une autre, peut-être célébrée pour sa beauté ou pour son naturalisme de pacotille, mais finalement bien vite oubliée.

A cette aune, les années 1789-1793 prennent une place sensiblement importante dans le portrait de Marie-Antoinette dressé par Stefan Zweig. La chute vertigineuse est à la mesure du faste passé, et sans ce “fatum”, ce destin, la vie de Marie-Antoinette certes fastueuse mais si médiocre et vaniteuse aurait perduré, sans élévation aucune.

C’est la Révolution qui en fait une reine.

Stefan Zweig fait de Marie-Antoinette une figure christique qui s’accomplit dans l’épreuve, qui trouve sa vérité dans la rédemption des dernières années, qui en appelle forcément à Jésus mais qui en appelle aussi forcément à l’auteur lui-même. Car il ne faut pas oublier que Stefan Zweig s’est suicidé à 60 ans, en exil au Brésil puisqu’il avait fui cette Europe à feu et à sang, sourde à sa voix empreinte de tempérance et de fraternité.

Stefan Zweig est Marie-Antoinette, c’est aussi simple que cela.

Robe Caroll – Chapeau vintage chiné chez Marcel et Jeannette, Marché aux Puces – Ballerines Repetto – Sac à main Bvlgari – Lunettes de soleil Essedue