LA PSYCHANALYSE SELON HITCH

Le grand maître du suspens américain – j’ai nommé Alfred Hitchcock – s’est essayé par deux fois à la résolution de mystères non pas policiers mais psychanalytiques, dans “La Maison du Docteur Edwardes” et dans “Pas de Printemps pour Marnie”.

“La Maison du Docteur Edwardes” est réalisé en 1945 et met en scène Gregory Peck et Ingrid Bergman dans les rôles principaux. Constance Petersen (interprétée par Ingrid Bergman) est une psychanalyste certes douée mais résolument détachée des passions humaines, qui travaille dans l’établissement psychiatrique dirigé par le docteur Murchison. Celui-ci, qui a été mis à la retraite anticipée, doit être remplacé par le docteur Anthony Edwardes (interprété par Gregory Peck). Le nouveau directeur, qui est bien jeune pour le poste, se révèle être amnésique, ignore jusqu’à sa propre identité et est rapidement soupçonné d’avoir assassiner le véritable docteur Edwardes. Constance tombe amoureuse de cet homme sans passé et sans avenir dont on ne connaît que les initiales JB – et va tenter de découvrir l’origine de son traumatisme ainsi que ce qui est réellement arrivé au docteur Edwardes.

“Pas de Printemps pour Marnie” est réalisé en 1964 et met en scène Sean Connery et Tippi Hedren dans les rôles principaux. Marnie (interprétée par Tippi Hedren) est une jeune femme belle et élégante mais c’est surtout une voleuse professionnelle qui vole la caisse des entreprises dans lesquelles elle se fait embaucher. Malgré ses changements d’apparence entre deux emplois – et donc deux vols – son nouvel employeur Mark (Sean Connery) la reconnaît mais la laisse commettre son forfait. Il la retrouve et lui propose un étrange marché : l’épouser ou la dénoncer à la police. Marnie n’a d’autre choix que d’accepter le mariage, qui s’avère cauchemardesque. Si Mark est amoureux de Marnie, la réciproque n’est pas vraie et Marnie s’avère être frigide et atteinte de comportements obsessifs et phobiques. Mark, qui se doute que le comportement de sa femme trouve sa source dans un traumatisme d’enfant, va mener l’enquête.

Les deux films se caractérisent par la prédominance et l’agentivité d’une figure qui se veut le sauveur – sous prétexte d’amour : dans “La Maison du Docteur Edwardes”, il s’agit d’une femme puisque c’est Constance qui veut sauver JB, dans “Pas de Printemps pour Marnie”, il s’agit d’un homme puisque c’est Mark qui veut sauver Marnie.

Ils sont bien plus proactifs que l’objet de leur amour : JB est tout à fait prêt à fuir seul et à se fondre dans la nuit et Marnie ne désirerait rien d’autre que de perpétuer, sans se poser de questions, son modus operandi, entre kleptomanie, frigidité, obsession et phobie. Ce sont, dans les deux cas, les sauveurs qui agissent très activement pour contrarier la fuite.

Le spectateur contemporain peut néanmoins s’interroger sur la solidité d’une relation née d’une dynamique sauveur-victime.

Il faut croire que le réalisateur s’est posé la question du bien-fondé de ce type de dynamique, car il s’agit peut-être plus de possession et de contrôle que d’amour altruiste.

Si j’avais utilisé le procédé du monologue intérieur, on aurait entendu Sean Connery se dire à lui-même : “Je souhaite qu’elle se dépêche de commettre un nouveau vol afin que je puisse la prendre sur le fait et la posséder enfin. (…). Nous aurions filmé Marnie du point de vue de Mark et nous aurions montré sa satisfaction lorsqu’il voit la fille commettre son vol.”

Alfred Hitchcock à François Truffaut

Le spectateur contemporain peut également s’interroger sur la pérennité d’une relation née d’une dynamique sauveur-victime – surtout lorsque la victime est libérée de ses traumas. La question est laissée en suspens par Hitchcock et l’on ne verra jamais les deux couples vivre heureux jusqu’à la fin de leurs jours.

On l’a dit, dans les deux films, les sauveurs agissent très activement pour contrarier la fuite. Et pour contrarier, ils contrarient. Constance poursuit JB à New York où il s’est enfui, et c’est encore elle qui insiste lourdement pour qu’il suive une thérapie permettant de mettre fin à son amnésie. Le titre anglais du film est “Spellbound” qui signifie “envouté”, et l’attitude de JB, qui semble toujours un peu atone et halluciné peut laisser penser que c’est bien lui qui est en réalité envouté par l’agentivité de Constance.

Mark, quant à lui, impose le mariage à Marnie mais ne se cantonne pas à cela : il la viole dans une scène (à la Hitchcock, donc rien n’est montré) dérangeante qui entraine une tentative de suicide. La scène crée un conflit entre le réalisateur et son scénariste, qui se refuse à écrire la scène – arguant qu’elle allait détruire toute sympathie pour le personnage de Mark, héros mais violeur. Hitchcock, qui voulait probablement éviter le caractère monolithique d’un héros parfait et justement dépeindre une relation dysfonctionnelle, fétichiste et objétisante, se sépare tout simplement de son scénariste.

Hitchcock reprend des thèmes qui lui sont chers – ceux de l’identité et de la sexualité – qui font parfaitement écho aux thématiques freudiennes dont il s’inspire dans les deux films.

La question de l’identité est en effet au cœur des deux intrigues : JB ne sait pas qui il est et Marnie se travestit en permanence, en endossant des identités qui ne sont pas la sienne.

La question de la sexualité, quant à elle, est au cœur des deux relations : Constance est au début de “La Maison du Docteur Edwardes” considérée comme froide, dénuée d’émotions et sans compréhension des passions amoureuses et sexuelles mais elle devient, grâce à l’attrait que JB exerce sur elle, le pendant “sain” de la nymphomane qu’elle traite dans la première scène du film. Marnie connait quant à elle des difficultés sur le plan sexuel : atteinte de frigidité, en détestation profonde de la gent masculine, elle est violée par Mark – qui pense probablement la “débloquer” par cet acte violent.

Les deux thèmes de l’identité et de la sexualité sont intimement liés, presque interdépendants, dans les deux films : JB ne retrouvera son identité que grâce à la relation amoureuse et sexuelle qu’il entretient avec Constance et Marnie au contraire, a perdu son identité propre à cause d’un trauma sexuel ancien pour survivre sous de multiples identités, toujours fausses et toujours frigides.

Ces questions de l’identité et de la sexualité sont simplifiées à l’extrême par le réalisateur qui se fonde sur des théories freudiennes que l’on sait aujourd’hui totalement dépassées voire complètement inexactes. Dans “La Maison du Docteur Edwardes”, la dimension psychanalytique est illustrée par une scène de rêve dessinée par Salvator Dali, alors qu’elle est matérialisée par la couleur rouge dans “Pas de Printemps pour Marnie”.

Même si l’appréhension des ressorts psychanalytiques par Hitchcock est totalement archaïque aujourd’hui, les deux films restent très intéressants – pour autant que le spectateur ait la lucidité suffisante pour ne pas y voir de jolies histoires d’amour – mais bien des relations objétisantes dans les deux cas.

NDLR. Me voici donc devant et dans l’agence centrale de la Société Générale qui dispose d’une impressionnante salle des coffres. Quand je pense à Marnie, je pense à cette imposante porte Fichet qui protège une salle des coffres merveilleusement préservée.

Pour la petite histoire, le bâtiment qui abrite l’agence centrale de la Société Générale a été édifié au Second Empire de manière à être reconverti en grand magasin si la société qui s’y installait ne donnait pas les résultats escomptés (la Société Générale ne s’y installe qu’en 1906) – elle est en face des Galeries Lafayette. L’entrée est libre et gratuite, les photos y sont interdites – j’en ai prises, tant pis, c’est trop beau.

Passons à l’extérieur.

Manteau Max Mara – Ensemble vintage des années 60 – Sac Dior – Escarpins Armani – Lunettes Lafont – Gants brodés anciens de chez Marcel & Jeannette

Le 30 Janvier 2026