“The Substance”, qui a reçu en 2024 la palme du meilleur scénario au Festival de Cannes, réunit Demi Moore et Margaret Qualley dans un film d’horreur réalisé par une femme, qui plus est une femme française, la réalisatrice Coralie Fargeat.
Ce film d’horreur appartient au sous-genre du body horror qui joue sur la vulnérabilité du corps humain et qui provoque volontairement des réactions de dégoût chez le spectateur. Contrairement aux films gore ou slasher – qui sont d’autres sous-genres du film d’horreur, le body horror présente des scènes de violation, de distorsion ou de mutilation du corps qui sont rarement le résultat d’une violence humaine mais qui sont généralement la résultante d’une perte de contrôle du corps par le biais de maladies, de contagions ou encore de mutations génétiques.
Et de mutation génétique, il est bien question dans “The Substance”.
(Cet article dévoile de manière détaillée l’intrigue du film, stoppez net si vous ne l’avez pas vu. Allez le voir et revenez ;-))
Elisabeth Sparkle (incarnée par Demi Moore) a été une grande actrice hollywoodienne, comme l’atteste l’existence, sur le Hollywood Walk of Fame, de son étoile. Tout comme son étoile qui a subi les outrages des décennies et qui est à présent fissurée, Elisabeth a vu sa gloire décliner et elle anime à présent une émission télévisée d’aérobic. Elle apprend le jour de ses cinquante ans qu’elle est remerciée, de la bouche de son producteur libidineux et affreusement antipathique, Harvey (Dennis Quaid), qui souhaite la remplacer par quelqu’un de plus jeune.
En quittant le studio, fortement perturbée par son licenciement, elle se laisse distraire par deux techniciens qui sont justement en train d’arracher sa photographie sur un panneau publicitaire qui fait la publicité d’un rouge à lèvres, et elle subit un accident de voiture qui la mène à l’hôpital. Elle n’a, miraculeusement, rien. Pour autant, l’infirmier qui assiste le médecin lui confie une clé USB qui fait la promotion d’une drogue du marché noir, la Substance, qui promet une version plus jeune, plus belle et plus parfaite de soi-même grâce à une modification de l’ADN.
De retour chez elle, seule et désemparée, Elisabeth décide de passer commande.
Les consignes d’utilisation de la Substance semblent simples : après l’injection d’un sérum activateur, un second corps, plus jeune, plus beau et plus parfait qui représente un “autre soi” va être généré à partir du “corps-matrice” et un transfert de conscience va s’opérer entre eux. Le transfert de conscience d’un corps à l’autre doit être opéré tous les sept jours sans exception, tandis que le corps laissé inactif reste inconscient et est nourri par intraveineuse. Par ailleurs, le nouveau corps nécessite des injections quotidiennes de liquide stabilisateur, qui est extrait du corps-matrice via une ponction lombaire. Et en tout état de cause, une règle fondamentale ne doit jamais être oubliée : le corps-matrice et l’autre soi ne sont que les deux facettes d’une seule et même personne.
Elisabeth s’injecte le sérum activateur à usage unique, puis est prise de violentes convulsions avant qu’une version plus jeune d’elle-même ne s’extirpe de sa colonne vertébrale.
Cet autre-soi, qui se baptise Sue (Margaret Qualley), décide de croquer la vie à pleine dents. Elle décide d’auditionner pour le remplacement d’Elisabeth, est engagée par Harvey et anime bientôt une version dépoussiérée et hypersexualisée de la défunte émission d’Elisabeth.
Alors que Sue mène une vie de rêve pendant ses sept jours éveillés, Elisabeth, elle, se déteste de plus en plus, s’enferme à longueur de semaine dans son appartement et devient boulimique. La renaissance offerte par la Substance n’est que physique puisque l’une ignore ce que fait l’autre pendant ses sept jours actifs et qu’elles commencent à se voir comme deux personnes différentes – et non pas comme deux facettes d’une même personne.
Elisabeth ne peut se refréner de comparer son corps de femme mature à celui, sexualisé, glorifié et désiré de Sue qui est omniprésent où qu’elle regarde – que ce soit à la télévision ou sur le panneau publicitaire qui fait face à son appartement. Elle renonce à honorer un rendez-vous amoureux avec son ancien camarade de lycée, Fred – se trouvant affreuse.
Sue vit les choses différemment. Son succès d’audience lui offre bientôt l’opportunité d’animer la prestigieuse soirée du Nouvel An à venir de la chaîne télévisée. Sue en veut plus. Elle décide de ne plus respecter l’alternance des sept jours, extrait du stabilisateur supplémentaire pour plusieurs mois par ponction lombaire sur Elisabeth, ce qui fait vieillir prématurément le corps de celle-ci.
Trois mois passent et la soirée du Nouvel An s’annonce mais Sue n’a plus de liquide stabilisateur car le corps d’Elisabeth en est complètement vidé.
Le fournisseur de la Substance l’informe que la seule façon de reconstituer le liquide est de reprendre l’alternance des sept jours et de changer de corps – ce que Sue fait à contrecœur. Elisabeth, revenue à l’état éveillé, est devenue une vieillarde bossue et difforme et décide d’arrêter l’expérience en injectant un sérum annihilant Sue.
Pourtant, toujours en quête d’amour et de reconnaissance, elle ne peut s’empêcher de ressusciter Sue in extremis, les laissant toutes deux pleinement conscientes dans leurs deux corps fonctionnels. Réalisant l’intention première d’Elisabeth en voyant la seringue fatale presque vide, Sue bat Elisabeth à mort avant de partir se préparer pour la soirée du Nouvel An tournée en direct devant un public en salle et quelques millions de téléspectateurs.
Sans Elisabeth qui est le corps-matrice, le corps de Sue commence à se détériorer rapidement. La diffusion de l’émission approchant, Sue se précipite dans son appartement et tente de créer une nouvelle version d’elle-même avec le sérum activateur restant, qui ne devait être utilisé qu’une seule fois – au début de l’expérience.
Sue génère un corps difforme qui tient autant d’Elisabeth que de Sue. La créature, nommée Monstro Elisasue, s’habille et se rend à la diffusion en direct de l’émission en portant un masque improvisé découpé dans une ancienne affiche d’Elisabeth. Alors que Monstro Elisasue boite sur la scène et commence à parler, son masque tombe, provoquant l’horreur du public qui la traite de monstre. Un homme la décapite mais une autre tête repousse et son bras asperge le public d’un sang abondant. Ce qui reste de Monstro Elisasue s’enfuit du studio et s’effondre en viscères. Le visage d’origine d’Elisabeth se détache du tas de sang, puis rampe sur son étoile du Hollywood Walk of Fame. Elle sourit avec l’hallucination d’être admirée par tout le monde autour d’elle avant de fondre en une flaque de sang.
Beaucoup d’informations à assimiler, je sais.
D’un point de vue formel, on peut s’amuser à relever les références qui parsèment le film de Coralie Fargeat.
La première référence – peut-être la moins connue – est un court-métrage de science-fiction réalisé en 2014 par… Coralie Fargeat elle-même, “Reality+”, dans lequel les personnes insatisfaites de leur apparence physique peuvent, grâce à l’implant cérébral Reality+, se voir et se faire voir des autres avec le physique de leurs rêves. Cependant, Reality+ ne fonctionne que par intervalles de 12 heures, ce qui représente un défi pour ses utilisateurs qui doivent accorder leurs désirs et leur vie sexuelle et amoureuse avec cette alternance. “Reality+” met en exergue la tyrannie actuelle né du monde des apparences qui a envahi nos sociétés occidentales. Je ne suis pas bien sûre que l’usage des filtres sur les réseaux sociaux et sur les applications de rencontre soit bien éloigné du thème développé par “Reality+”.
La seconde référence est littéraire : comment ne pas penser au “Portrait de Dorian Gray” d’Oscar Wilde (1890) ? Fasciné par une vision du monde hédoniste où la beauté et l’épanouissement des sens est glorifié, Dorian Gray vend son âme pour s’assurer la jeunesse et la beauté éternelle, alors que son portrait – marqué par l’amoralité absolue de Dorian – vieillit de manière prématurée et monstrueuse. Dans “The Substance”, Elisabeth est tombée dans le piège proposé par le monde des apparences : elle n’a mis sa valeur que dans sa seule désirabilité physique. Elle n’a pas de famille, elle n’a pas d’amis, elle n’a pas de hobby. Elle n’a rien d’autre qu’un travail dont le fondement ne repose que sur une beauté physique calibrée sur un standard très précis : celui de la jeunesse. Elle décide, en prenant la Substance, de créer son propre personnage dorian-esque par le truchement de Sue. Tout au long de l’expérience, la version altérée – c’est-à-dire mature – d’Elisabeth reste cloitrée dans l’appartement quand ce n’est pas, lorsqu’elle est inconsciente, dans une pièce secrète aménagée par Sue derrière la salle de bains de l’appartement. La référence au “Portrait de Dorian Gray” est également une référence inversée : Elisabeth, qui vieillit, est confrontée chaque jour à son immense portrait qui trône dans son salon – ledit portrait la présentant évidemment plus jeune et figée à tout jamais.
De la même manière, “The Substance” en appelle à “Frankenstein” (1818) de Mary Shelley et à “La Métamorphose” (1915) de Franz Kafka lorsque l’on en vient à l’inhumanité du monde face à celui qui est différent et qui est invariablement qualifié de monstre.
Dans “Frankenstein”, le monstre créé par le docteur Frankenstein est moqué et chassé par une humanité sans cœur – alors qu’il ne souhaiterait rien d’autre qu’une compagne lui ressemblant pour vivre loin de toute société.
Dans “La Métamorphose”, c’est la famille même de Gregor, qui s’est inexplicablement transformé en insecte, qui se comporte de manière inhumaine et qui tente de se débarrasser de lui.
Dans les deux cas, la créature est vue comme un monstre par une société qui n’admet pas la différence et c’est bien ce qui arrive à Monstro Elisasue dans “The Substance”.
Les références cinématographiques de “The Substance” sont également pléthore.
Certaines de ces références signalent le genre horrifique du film : le couloir du studio télé, sa moquette psychédélique (qui représente des rectangles coupés en deux – comme l’est la psyché d’Elisabeth/Sue) et les toilettes dans lesquelles Elisabeth apprend qu’elle va se faire licencier sont de presque exactes répliques des décors de “Shining” (1980) de Stanley Kubrick.
“The Substance” fait également une référence directe au film “La Mouche” (1986) de David Cronenberg : les deux films partagent la même thématique de la mutation génétique et l’une des premières scènes de “The Substance” présente une mouche qui se noie dans un verre de vin – funeste présage de la mort à venir d’Elisabeth.
“The Substance” et la franchise “Alien” partagent l’évocation d’un parasite pleinement formé qui sort de manière violente du corps humain.
Les gros plans répétés sur le pommeau de douche ou sur le visage d’Elisabeth gisant inerte sur le sol carrelé de la salle de bains ne peuvent que faire penser au personnage de Marion Crane juste après son assassinat par Norman Bates dans “Psychose” (1960) d’Alfred Hitchcock.
D’autres références encore signalent le genre horrifique où l’horreur réside moins dans le personnage monstrueux que dans la société qui le rejette ou qui veut sa mort – ce qui arrive à Monstro Elisasue dans “The Substance” : je pense inévitablement à “Frankenstein” (plusieurs fois adapté au cinéma), “Elephant Man” (1980) de David Lynch ou “King Kong” (plusieurs fois adapté au cinéma et qui est d’ailleurs cité dans “The Substance”).
D’autres références cinématographiques évoquent le sort de la femme dans une société qui réprime sa féminité et sa sexualité et qui ne veut ni la voir grandir ni la voir vieillir. Je pense à “Carrie au Bal du Diable” (1976) de Brian de Palma, dans lequel Carrie, une adolescente réprimée par sa mère extrémiste religieuse et moquée par ses camarades de classe, vit de manière concomitante le début de sa puberté et la découverte de pouvoirs télékinétiques. A l’issue d’une ultime humiliation, Carrie, qui se voit refuser le droit de vivre son adolescence de manière normale, libère son pouvoir de télékinésie qu’elle retourne contre tous ses tourmenteurs – dans un bain de sang final – auquel le bain de sang final de “The Substance” fait évidemment écho.
Dans la même veine, je pense également à “Black Swan” (2010) de Darren Aronofsky, dans lequel Nina se voit refuser une sexualité épanouie par une mère psychotique et tente de se conformer aux attentes irréalistes d’une société qui la veut parfaite. Le milieu de la danse classique dans lequel elle évolue ne fait qu’aggraver ces attentes – comme le milieu du cinéma et du star system.
En parlant de star system, je pense enfin à “Boulevard du Crépuscule” (1950) de Billy Wilder, qui suit le sort d’une ancienne star hollywoodienne oubliée qui chute dans la réclusion et la folie. Je pense également à “Fedora” (1978) du même réalisateur, qui voit (encore) une ancienne star hollywoodienne mettre en place un subterfuge cruel pour s’assurer jeunesse et beauté devant les caméras.
La dernière référence cinématographique et sociétale réside dans Barbie – la poupée et le film – qui représentent une vision idéalisée et absolument irréaliste du corps féminin. Mattel a longtemps été décrié pour avoir façonné sa Barbie selon des normes de genre dépassées et une image corporelle irréaliste et le film de 2023 de Greta Gerwing ne fait qu’amplifier le problème avec une Barbie Stéréotypée (car tel est son nom) portée par la très belle Margot Robbie. Dans “The Substance”, même si Sue n’est pas blonde comme l’est Barbie, son vestiaire fait furieusement penser à celui de la poupée dans les années 80, notamment lorsque l’on en vient à son justaucorps d’aérobic rose irisé.
Et en parlant d’aérobic, l’une des références les plus évidentes de “The Substance” est puisée dans la vie réelle, en la personne de Jane Fonda. Celle-ci, actrice à succès, détentrice de deux Oscars et sex symbol pendant plusieurs décennies s’est longtemps battue avec une estime de soi très dégradée et des désordres alimentaires. En 1982, elle débute une seconde carrière à quarante-cinq ans, lorsque ses vidéos d’aérobic connaissent un succès foudroyant et durable à travers les États-Unis et au-delà. Dans “The Substance”, on soupçonne Elisabeth d’avoir eu une trajectoire similaire tant en termes de carrière (elle a reçu un Oscar, a son étoile sur le Hollywood Walk of Fame et anime une émission d’aérobic), d’estime de soi dégradée, de focalisation sur le culte du corps et de désordres alimentaires. Mais Elisabeth n’a pas su se développer autrement qu’à travers son corps et sa désirabilité – contrairement à Jane Fonda dont la vie intérieure est de manière évidente très riche. La raison d’être d’Elisabeth – que tout le monde appelle Lizzie, ce qui n’est pas sans rappeler une autre star, Liz Taylor, est annoncée par son nom de famille, Sparkle, qui veut dire en anglais “scintiller, “briller” : Elisabeth est née pour être vue, regarder, adulée – et rien d’autre.
Certaines autres références cinématographiques signalent le thème du double. On note à cette enseigne la musique composée par Bernard Herrmann pour “Sueurs Froides” (1958) d’Alfred Hitchcock qui accompagne le moment où Monstro Elisasue, le monstre qui est un composite désordonné d’Elisabeth et de Sue, se prépare avant d’aller à la soirée du Nouvel An. On notera également l’usage répété du miroir comme une dissociation de la psyché et qui rappelle inévitablement la folie qui gagne Nina dans “Black Swan” cité plus haut, et qui se tue en pensant tuer son double maléfique. La fin des deux films est également similaire – avec la mort de l’héroïne dans un état de béatitude hallucinée et apaisée – car elle pense avoir rempli les attentes que la société plaçait en elle (“I was perfect”).
Certaines autres références signalent l’horreur née de l’addiction. La scène pendant laquelle Elisabeth s’injecte la Substance évoque évidemment toutes les scènes cinématographiques de prise d’héroïne en intraveineuse (“Requiem for a Dream” (2000) de Darren Aronofsky encore) et la Substance créé un parallèle criant avec l’addiction ressentie par certaines femmes vis-à-vis de la chirurgie esthétique.
Au-delà de ces références formelles qui amusent principalement les cinéphiles dont je suis, “The Substance” porte un message profondément tragique et hélas très actuel.
Le film, sous des dehors volontairement irréalistes (personne ne porte de manteau jaune en laine à Los Angeles, comme l’avait fait remarquer Demi Moore à la lecture du script, aucune personne un tantinet censée ne s’injecterait de substance jaune fluo en intraveineuse à domicile, le tout sans rien payer) ou grotesques (la troisième partie dédiée à Monstro Elisasue), ne parle rien d’autre que du sort de la femme dans les sociétés occidentales. Et le grotesque du film ne fait que souligner le grotesque d’une société qui n’accorde qu’une place bien précise à la femme, par le truchement d’Elisabeth, puis de Sue, puis de Monstro Elisasue.
“The Substance” évoque le sort d’une femme qui a toujours cru que sa seule valeur résidait dans sa beauté et dans sa désirabilité sexuelle. Elle n’a rien développé de sa vie intellectuelle ou émotionnelle. Elle n’a pas de famille, pas d’amis, pas de hobby. Elle n’existe qu’à travers son travail – et son travail n’a jamais existé qu’à travers sa beauté et la désirabilité de son corps.
À cinquante ans, Elisabeth subit ce qu’une grande majorité de femmes vit au jour le jour dans nos sociétés actuelles : l’invisibilisation. Elle a pourtant lutté autant qu’elle pouvait : elle est depuis longtemps performative et est devenue elle-même un produit car elle a inconsciemment compris ce que la société post-capitaliste attendait d’elle. Sa désirabilité sexuelle est sa performativité : elle a une émission télévisée d’aérobic qui lui permet de présenter un corps que beaucoup de femmes de vingt ans lui enviraient.
Pourtant, rien n’y fait : elle devient du jour au lendemain invisible parce qu’elle a franchi un Rubicon sociétal qui fixe la date de validité des femmes à cinquante ans et ne sait pas rebondir car elle n’a jamais appris qu’elle disposait d’un cœur et d’un cerveau qui méritaient, eux aussi, d’évoluer et qui étaient, une fois épanouis, eux aussi sources de contentement personnel.
Je l’ai déjà dit ici, la socialisation de beaucoup de femmes se fait depuis leur plus tendre âge par leur valeur corporelle, telle que reconnue par l’Autre. Une petite fille doit être jolie, une adolescente doit être féminine et une femme doit être séduisante. Le corps de la petite fille est assez rapidement sexualisé et il en ira de même à chaque étape de sa vie – jusqu’à la chute finale que suppose l’âge mûr, qui l’invisibilisera.
Elisabeth ne vit plus dans les yeux de l’Autre – et ne vit donc plus dans ses propres yeux, ce qui explique son irrésistible attraction vers la Substance. L’attraction se mue en addiction, en un parallèle à peine voilé sur l’addiction ressentie par certaines femmes vis-à-vis de la chirurgie esthétique.
Mais sans même parler de procédures radicales impliquant un bistouri, “The Substance” parle également de la poursuite du jeunisme que la presque totalité de la gent féminine partage, comme le démontre l’essor d’une enseigne comme Sephora ou le développement de skincare routines déployées en 408 étapes et proposées jusqu’à l’agonie sur les réseaux sociaux.
L’attraction que ressent Elisabeth perdurera d’ailleurs jusqu’à sa mort précipitée par la résurrection de Sue puisqu’elle voit en Sue la seule partie d’elle-même qui soit aimable par l’Autre – c’est-à-dire la jeunesse et la désirabilité sexuelle.
Elisabeth a beau s’injecter un sérum qui s’appelle la Substance, elle n’a justement aucune substance humaine et la création de Sue va – ironiquement – amplifier ce vide humain. Lorsqu’Elisabeth est éveillée, elle ne sait que faire de sa peau (c’est le cas de le dire) et s’abime dans le désœuvrement le plus total.
Le fait qu’elles ne partagent pas réellement une même conscience et qu’elles se voient comme deux personnes différentes rend “The Substance” plus intéressant. Elles ont toutes deux, chacune à leur façon, internalisé les impossibles exigences d’une société tournée vers la beauté, le jeunisme et la sexualisation, alors qu’elles sont censées être la même personne. Elisabeth poursuit une jeunesse perdue alors que Sue s’hypersexualise par un vestiaire de nymphette (le rose, la jupe plissée courte, les lunettes de soleil et la sucette qui ne peuvent que faire penser à “Lolita” de Nabokov puis de Kubrick) mais également par un vestiaire de femme fatale (les cuissardes Louboutin, la combinaison en cuir à motif de serpent… un serpent qui lors de sa mue change de peau comme le font Elisabeth et Sue).
Elisabeth et Sue vivent, comme beaucoup de femmes, en état dissociatif entre leur psyché personnelle tourmentée et l’apparence lisse et heureuse qu’elles veulent bien présenter à la société dans laquelle elles évoluent.
Elles vivent, comme beaucoup de femmes en état dissociatif lorsque l’on en vient à leur rapport à la nourriture. Dans “The Substance” (comme dans “Black Swan” cité plus haut), la nourriture, présentée de manière totalement répugnante, est problématique car elle s’oppose à la minceur tant recherchée et conduit à des désordres alimentaires.
Elles vivent, comme beaucoup de femmes en état dissociatif entre leur réalité bouffie du réveil et leur apparence fantasmée soi-disant améliorée par des filtres sur les réseaux sociaux ou les applications de rencontre.
Elles vivent, comme beaucoup de femmes en état dissociatif entre la réalité de la monstruosité de leurs interventions esthétiques – lèvres de canard, yeux étirés, peau grise – et la dysmorphie qui les rend aveugles aux ravages nés des interventions esthétiques. La Substance, comme la chirurgie esthétique est une drogue et la première injection est annonciatrice d’une dépendance qui perdure au-delà du bon sens.
Dans le film, le cycle néfaste n’a aucune chance de se briser. Dans l’une des premières scènes, Elisabeth motive ses téléspectatrices, non pas en leur parlant de santé mais en les réduisant à leur désirabilité, leur assénant “Pensez à vos bikinis, vous voulez ressembler à de grosses méduses sur la plage ?”
Sue perpétue le cycle néfaste en se conformant à l’hypersexualisation que la société attend d’elle – que ce soit par son vestiaire comme nous l’avons vu plus haut – ou par des attitudes un peu sottes en société qui cachent en réalité une agentivité forte.
La perpétuation du cycle par Elisabeth et Sue est logique : même si elles ne font qu’une, leur relation s’apparente vite à une relation mère/fille toxique où la fille ne fait que reproduire les actes de la mère. À cet égard, Sue laisse le corps d’Elisabeth gésir nu, à même le sol sans même une couverture ou un oreiller parce que c’est symboliquement le niveau de maltraitance qu’Elisabeth inflige à son propre corps.
La relation d’Elisabeth et de Sue manque de manière évidente de bienveillance et rappelle l’absence de sororité entre des êtres humains habitués à lutter dans une société qui ne leur laisse guère le droit d’exister pleinement.
Le prisme par lequel les femmes sont autorisées à exister dans la société se réduit au male gaze – ce fameux regard masculin porté sur la femme et qui est sexualisé. Dans “The Substance”, Coralie Fargeat use et abuse du male gaze afin d’en démontrer l’absurdité et l’iniquité.
Il faut dire que les hommes qui gravitent autour d’Elisabeth et de Sue sont particulièrement atterrants.
Harvey est un producteur libidineux et répugnant qui en rappelle un autre dans la vraie vie. Il n’a pas de meilleure idée que d’offrir en cadeau de départ à Elisabeth un livre de cuisine – car la place de la femme est à la cuisine, n’est-ce pas. Il n’accorde aucune attention réelle aux femmes, qui ne sont là que pour son plaisir et son confort : les jolies femmes doivent toujours sourire et si le prénom de son assistante est trop long (Isabella), il le change manu militari en un prénom plus court (Cindy).
Le docteur qui soigne Elisabeth à l’hôpital suite à son accident de voiture fuit devant les pleurs de celle-ci et n’a aucune parole réconfortante.
Fred, l’ami de lycée d’Elisabeth, ne trouve rien de mieux que de lui donner son numéro de téléphone sur un morceau de papier qui vient de tomber dans la boue, au lieu de le réécrire sur un morceau de papier propre.
Oliver, le voisin de palier de Sue, ne prend même pas la peine de masquer ses intentions libidineuses lorsqu’il la rencontre la première fois.
La chaine télévisée est dirigée par une bande de vieux messieurs tout aussi libidineux qui ne sont là que pour offrir de la chair fraiche aux téléspectateurs.
Dans cet univers, la femme, à laquelle on refuse toute humanité, n’a qu’un rôle fonctionnel servant le plaisir et le confort masculins.
Le plus néfaste de tous ces hommes reste néanmoins l’infirmier qui est celui qui propose la Substance à Elisabeth. Ce personnage, me semble-t-il, incarne tous les hommes qui, par leur male gaze, réduisent les femmes à leur sexualisation en le poussant au jeunisme.
Certains spectateurs ont regretté que le rôle ait échu à Demi Moore, estimant qu’aucune femme aussi belle ne prendrait le risque de s’injecter la Substance. Je trouve au contraire que ce choix est brillant et vient justement renforcer le propos de Coralie Fargeat. Même très belle, une femme mature peut se sentir invisible aux yeux de la société – justement à cause du jeunisme ambiant.
Par ailleurs, l’effet méta du choix de Demi Moore est vertigineux : l’actrice, qui a soixante-deux ans lors de la sortie de “The Substance”, a connu un immense succès dans les années 90, tant pour ses transformations physiques que pour son statut de sex symbol. Après quelques années pendant lesquelles elle apparait moins à l’écran, elle revient en force sur les écrans en 2003 grâce à une scène en bikini dans “Charlie’s Angels, les Anges se déchainent”. Elle n’a alors que trente-huit ans mais les critiques de cinéma et les spectateurs louent sa plastique comme si elle avait cent ans et qu’elle avait réussi le tour de force d’être néanmoins belle et désirable. Encore au centre de l’attention médiatique pour les mauvaises raisons, sa relation amoureuse avec un homme de quinze ans plus jeune qu’elle, Ashton Kutcher, est hautement médiatisée. Encore au centre de l’attention pour de mauvaises raisons, elle défile pour Fendi en 2021 et essuie le feu des critiques qui l’estiment victime d’une chirurgie esthétique ratée. Demi Moore n’a jamais fait mystère de ses interventions chirurgicales et n’a jamais non plus hésité à dévoiler sa nudité.
À 62 ans, elle se met probablement bien plus à nu que dans ses films précédents, tant physiquement qu’émotionnellement (cette scène devant le miroir où elle enlève son maquillage !) mais cette fois-ci, c’est bien pour dénoncer le male gaze qu’elle a subi et avec lequel elle a joué, plus jeune.
Ironie du sort : nominée pour l’Oscar 2025 de la Meilleure Actrice, elle le perdra au bénéfice de Mikey Madison, qui a… vingt-cinq ans.













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