BLACK SWAN

Il me suffit d’un lac et de cygnes pour penser au “Lac des Cygnes”, et pour donc penser à ce film que j’avais tant aimé en 2010 : “Black Swan”.

“Black Swan” est un petit bijou horrifique réalisé par Darren Aronovsky, qui contrairement à toute attente, se déroule dans le monde de la danse classique, autour du célèbre ballet de Piotr Tchaïkovski.

Pour ceux qui l’ignorent, “Le Lac des Cygnes” raconte l’histoire tragique de la belle et bonne princesse Odette, victime du sortilège du sorcier Rothbart. Transformée en cygne blanc, elle ne revêt apparence humaine que la nuit. C’est au cours d’une nuit qu’elle rencontre le prince Siegfried, qui est par ailleurs acculé à choisir une épouse par ses parents. Odette et Siegfried tombent évidemment amoureux autour du lac formé par les larmes des parents des jeunes filles disparues et transformées en cygnes. Seul un mariage d’amour permettrait de briser le sort jeté par Rothbart et de libérer Odette.

Le lendemain de cette rencontre extraordinaire, un bal permet aux prétendantes de Siegfried de se présenter. Rothbart y apparaît avec sa fille Odile, toute vêtue de noir, qui se trouve être le parfait sosie d’Odette.

Abusé par la ressemblance, Siegfried déclare son amour à Odile – mais au moment où les noces vont être célébrées, Odette apparaît.

Comprenant sa méprise, Siegfried court vers le lac des cygnes.

Le tour de force du “Lac des Cygnes” réside dans le fait que les rôles d’Odette et d’Odile sont traditionnellement tenus par la même danseuse, qui doit incarner à la fois la pureté du cygne blanc Odette et la malignité du cygne noir Odile.

Différentes versions de la fin du ballet existent. Certaines versions voient l’amour vaincre, mais d’autres voient Odette se suicider en se jetant dans le lac, devant la perspective de rester à jamais un cygne, d’autres encore la voient s’envoler à jamais dans le ciel, ou d’autres enfin voient Odette et Siegfried mourir ensemble et s’envoler dans une sorte d’apothéose.

La version que créé Rudolf Noureev pour l’Opéra de Paris en 1984, que l’on a souvent qualifié de psychanalytique et freudienne, est probablement la plus onirique, puisque le ballet représente à ses yeux “une longue rêverie du prince Siegfried”.

De nature romantique, celui-ci tente d’échapper aux contraintes de la vie réelle qui lui impose – pour des raisons que l’on imagine politiques – un mariage de raison, en imaginant un amour idéalisé avec un cygne blanc, le cygne noir en représentant l’interdit.

“Quand le rêve s’évanouit, la raison du prince ne saurait y survivre”, dit Noureev. Et de fait, sa version, qui joue en permanence avec les oppositions, les jeux de miroirs et la dualité, est bien plus sombre, dans sa conclusion, que les versions précédentes : Odette est emportée par les griffes de Rothbart sous les yeux du prince qui, en permanence perdu entre réel et imaginaire, devient fou.

“Black Swan” reflète parfaitement la dimension psychanalytique de la version du “Lac des Cygnes” créée par Noureev et constitue une évocation brillante du célèbre ballet et du monde de la danse classique.

Nina (Natalie Portman) est une jeune danseuse qui rêve d’obtenir le rôle de la reine des cygnes dans “Le Lac des Cygnes” qui va prochainement être présenté par Thomas Leroy (Vincent Cassel) au New York City Ballet, suite au départ – forcé – de la danseuse étoile de la compagnie, Beth MacIntyre (Winona Ryder), jugée trop âgée.

Nina est une jeune femme timide, naïve, perfectionniste et infantilisée par une mère abusive (Barbara Hershey) qui la maintient sous cloche, faute d’avoir elle-même réussi sa carrière de danseuse classique. Elles vivent toutes deux dans un appartement lugubre, étouffant, dans lequel la chambre de Nina, toute de rose, est envahie de peluches. Traitée comme une petite fille (ce que son nom signifie en espagnol, d’ailleurs), Nina n’a droit ni au respect de son intimité, ni au respect de son intégrité physique par sa mère envahissante.

La santé mentale de Nina est fragile, elle est anorexique, connaît des épisodes de boulimie, d’automutilation et des troubles obsessionnels compulsifs. Elle aimerait tout contrôler grâce à une discipline et une technicité irréprochables mais n’a pas compris que la rigueur qu’elle s’impose devrait justement lui permettre de se libérer de la pure technique et d’accéder à la liberté de son art.

Sa confrontation au rôle de reine des cygnes va un peu plus fissurer sa psyché. Même si son maître de ballet, Thomas Leroy, la considère parfaite pour danser le rôle de la pure Odette, il ne cesse de douter de sa capacité à incarner la maléfique Odile.

Il faut dire que Nina, que l’on devine vierge, n’a jamais exploré ni son pouvoir de séduction ni sa propre sexualité. Son manque de confiance en elle-même est aggravé par les attouchements que lui impose Thomas Leroy au prétexte de la faire accéder à la sensualité, et par la présence d’une potentielle concurrente, Lily (interprétée par Mila Kunis).

Lily se trouve être l’exact opposé de Nina : elle a confiance en elle, elle est sensuelle, vit pleinement sa vie de jeune femme – et serait parfaite pour incarner le cygne noir.

L’amitié que Nina noue avec Lily et l’emprise malsaine que Thomas Leroy exerce sur elle finissent de faire basculer la santé mentale de la jeune danseuse. Atteinte par la dualité fondamentale du “Lac des Cygnes” sur lequel elle travaille avec acharnement, Nina ne distingue plus le réel de l’imaginaire et les épisodes de schizophrénie, de psychose s’enchaînent et la folie la touche, comme le prince Siegfried.

La dualité et les jeux de miroirs (au sens figuré mais également au sens propre, avec ces miroirs dans lesquels tout danseur s’observe en permanence) sont au coeur de la fracture psychique de Nina.

Lily représente la liberté, la sexualité et les sombres dangers que Nina leur associe (l’alcool, la drogue, le sexe débridé) mais qu’elle convoite également. Même si Nina est toujours habillée de couleurs claires variant du blanc au rose pâle (comme Odette) alors que Lily est évidemment toujours vêtue de noir (comme Odile), il n’en demeure pas moins que Nina aimerait être la désinvolte Lily. Car Lily, qui sait lâcher prise lorsqu’elle danse, incarne parfaitement le rôle d’Odile et ce qu’il suppose d’incontrôlable, de déchainé et d’obscur : les passions.

Beth MacIntyre, la danseuse étoile déchue, suscite les mêmes sentiments d’attraction/répulsion chez Nina, qui aimerait être aussi talentueuse que son ainée. Beth représente également l’avenir de Nina, avec sa fin de carrière et son incapacité à bientôt danser – le corps étant détruit.

Nina pense percer le secret de la sexualité et de la passion – et donc le secret du rôle d’Odile qui lui échappe, en s’appropriant des attributs de Lily (un t-shirt noir) et de Beth (un rouge à lèvres, notamment) qui lui semblent être de “vraies femmes”, mais plus elle cherche, plus sa santé mentale vacille.

Dans sa volonté de vivre une liberté et une sexualité qui ont été longtemps refusées et qui s’en trouvent refoulées, Nina rappelle une autre jeune fille bridée par une mère abusive : Carrie, dans “Carrie au Bal du Diable”, de Brian de Palma.

“Black Swan” est une cruelle peinture du monde professionnel de la danse classique, où des standards difficilement atteignables sont imposés aux danseuses professionnelles. L’exercice technique de la danse elle-même a longtemps supposé de maltraiter son corps (ça s’arrange peu à peu) afin de réaliser des figures d’une difficulté extrême.

Natalie Portman a perdu 9 kilos pour interpréter Nina, et malgré les cours de danse intensifs qu’elle a suivi en préparation du rôle, elle est doublée par la danseuse de l’American Ballet Theatre, Sarah Lane, dans la majorité des scènes de danse. Natalie Portman, Benjamin Millepied, Darren Aronovsky et la production ont eu beau argué que l’actrice avait dansé 85% des scènes dansées de la version finale du film, on sait que le visage de Natalie Portman a été digitalement apposé sur le corps de Sarah Lane. Pour les scènes de buste où c’est bien l’actrice qui danse, l’oeil averti voit vite qu’elle ne maîtrise pas le mouvement des bras qui figurent les ailes d’Odette, qui nécessite de pivoter le coude sans tourner la main et, crime sacrilège aux yeux de n’importe quel maître de ballet, ses mains manquent “d’intention”.

Il n’en demeure pas moins que son jeu d’actrice est brillant et que “Black Swan”, qui exploite parfaitement les névroses d’un monde très particulier et très fermé, est un excellent thriller psychologique.

Robe de seconde main Simone Rocha x H&M – Lunettes de soleil Miu Miu – Ballerines Repetto

Le 11 Août 2023