FAUST & GLORIA SWANSON

Gloria Swanson. Quelle actrice aura osé prendre de tels risques pour se réinventer complètement et s’offrir une renaissance de telle ampleur ? Aucune.

Le cinéma muet s’était vite entiché de cette beauté qui rentrait parfaitement dans les canons esthétiques de l’époque, et en avait fait une superstar, la faisant jouer dans un nombre incalculable de films entre 1915 et 1934.

Las, vient cette diablerie de cinéma parlant.

Le passage est délicat pour les stars du muet : comprenez-moi bien, il ne s’agit pas tant de savoir parler, mais plutôt de s’exprimer distinctement et spontanément, en oubliant le surjeu des expressions rendu nécessaire par un cinéma sans paroles. C’est une nouvelle grammaire cinématographique qui s’invente.

Avec l’avènement du cinéma parlant, Gloria Swanson tombe doucement dans l’oubli et ne tourne plus pendant une quinzaine d’années.

Jusqu’en 1948, lorsque Billy Wilder lui propose un scénario écrit au vitriol, une fable par Hollywood sur Hollywood : « Sunset Boulevard ».

Elle accepte le rôle de Norma Desmond.

L’histoire, qui se déroule en 1950, est crépusculaire : Joe Gillis, un scénariste hollywoodien sans le sou atterrit par hasard dans une demeure qu’il croit abandonnée, mais qui s’avère en réalité occupée par deux personnes : Norma Desmond, ancienne gloire du cinéma muet d’une cinquantaine d’années et son majordome Max, qui vivent reclus dans cette masure qui tombe en ruine.

Norma Desmond, qui n’a pas tourné depuis des années et qui n’est obsédée que par une chose – son retour au grand écran – demande à Gillis de s’installer à demeure afin de prendre le temps de corriger le scénario qu’elle a écrit pour son grand retour, « Salomé ».

De scénariste-correcteur, Gillis glisse doucement vers le rôle de gigolo encagé, sous l’emprise d’une Norma vampirisante qui ne peut évoquer que Dracula. Cette femme est enfermée dans sa folie et personne n’ose l’en sortir. Le film est magistral et se termine évidemment bien mal.

L’avant-première de « Sunset Boulevard » a des goûts de scandale. Mais certaines actrices ne s’y méprennent pas : la performance de Gloria Swanson – qui arrive à tenir ce rôle tellement outré sans jamais verser dans la caricature – est amplement saluée : Barbara Stanwyck vient même s’incliner devant elle et baiser le bas de sa robe à la fin de la projection.

Car il en fallait du culot, pour finalement s’incarner soi-même dans toute sa déchéance professionnelle. Greta Garbo, Mae West, Pola Negri ou Mary Pickford – approchées un temps, avaient toutes refusé le rôle car elles avaient vite entrevu le risque faramineux qu’il supposait.

Il en fallait, du culot, pour parsemer les décors du film avec ses propres photos datant des années 20 et reflétant sa beauté triomphante.

Pour oser se réinventer sur les cendres de sa propre personnalité publique, dans un jeu de miroirs vertigineux.

La mise en abime est folle.

Le film a un succès retentissant. Et Gloria Swanson avec.

« Sunset Boulevard » permet à un jeune public de la découvrir et à un public plus mature de saluer son incroyable performance.

Son jeu dans « Sunset Boulevard » est régulièrement salué comme l’une des plus grandes performances de tous les temps et ce film crépusculaire est aujourd’hui un classique considéré comme « culturellement significatif » par la Bibliothèque du Congrès américain.

Si l’on se souvient encore de Gloria Swanson, c’est probablement pour ce rôle. Elle renaît à tout jamais de ses cendres, merveilleux Phénix aux yeux clairs.

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