LE MYTHE D’EURYDICE

Parlons quelques instants de deux de mes films préférés : “Vertigo” et “Obsession”.

“Vertigo” (“Sueurs Froides” en français), d’Alfred Hitchcock, a été réalisé en 1958 alors qu’“Obsession”, de Brian de Palma, a été réalisé – en hommage au premier – en 1976.

Même si les arcs narratifs des deux films sont différents, leur sous-jacent est exactement le même : le mythe d’Eurydice – le mythe de la disparition de la femme aimée, disparition causée par l’homme amoureux, qui ne s’en remet jamais.

Pour mémoire, Eurydice, qui est l’épouse d’Orphée le talentueux joueur de lyre, meurt d’une morsure de serpent. Orphée, désespéré, décide de l’arracher au royaume des morts. Grâce à sa musique, il parvient à endormir Cerbère, le monstrueux chien à trois têtes qui garde l’entrée des Enfers. Se retrouvant devant Hadès, le maître des morts, et son épouse Perséphone, il fait preuve de tant de talent musical et de tant de bravoure qu’Hadès lui accorde d’aller chercher Eurydice, de la guider par la musique de sa lyre à travers les Enfers, à condition de ne jamais se retourner vers elle avant d’être revenu dans le monde des vivants. Hélas, apercevant la lumière du jour poindre et n’entendant plus derrière lui les pas de sa bien-aimée, Orphée ne résiste pas, se retourne, et la perd à jamais. Orphée revient dans le monde des vivants, inconsolable.

“Vertigo” reprend magistralement ce mythe. Scottie – subtilement joué par James Stewart – est un ex-policier en roue libre, dépressif et atteint de vertige sévère.

Un ex-collègue, Gavin, lui demande un jour de suivre sa femme Madeleine, qui voue une obsession morbide à son arrière-grand-mère maternelle, Carlotta, morte suicidée.

Scottie accepte de surveiller Madeleine – jouée par Kim Novak – et en tombe amoureux – fatalement. L’obsession morbide de Madeleine pour Carlotta est bien réelle, tout comme l’est son état dépressif et suicidaire. Scottie arrive à avorter une première tentative de suicide par noyade, mais ne peut empêcher Madeleine de sauter du haut d’un clocher, pétrifié par son vertige. Culpabilisant et inconsolable, il croit voir Madeleine partout.

Jusqu’au jour où il rencontre par hasard Judy, qui ressemble trait pour trait à Madeleine. Ils entament une liaison mais Scottie n’a de cesse de transformer Judy en Madeleine. Le jour où Judy décidera, innocemment, de porter l’un de ses colliers, orné de pierres rouges, les apparences éclateront, faisant place à une sombre et machiavélique réalité.

L’atmosphère est lourde, le bonheur factice, et le malaise prégnant. Scottie n’a rien du mâle alpha, on perçoit chez lui une fragilité à fleur de peau qui résonne étrangement avec l’attitude indéchiffrable de Madeleine puis de Judy, auxquelles Kim Novak prête volontairement un visage fermé et triste ainsi qu’un corps fort et monolitique. Il n’y a là rien de l’archétype du couple porté par un homme viril et responsable et une femme gracile et fragile. Hitch a génialement choisi ses acteurs, et la magie du film tient à leur étrange alchimie.

Cela fera plaisir aux lecteurs français, “Vertigo” est tiré du roman de Boileau-Narcejac, “D’Entre les Morts”.

Cela fera moins plaisir aux amoureux de Kim Novak : Hitchcock lui a demandé de se jeter à l’eau et de simuler une noyade alors même qu’il savait qu’elle ne savait pas nager.

De la même manière, “Obsession” reprend magnifiquement le mythe d’Eurydice. Est-ce encore plus tordu que “Vertigo” ? ABSOLUMENT. Est-ce encore plus tragique que “Vertigo” ? TOTALEMENT.

Michael, incarné par Cliff Robertson, est un riche promoteur immobilier de la Nouvelle-Orléans de la fin des années 60. Il est heureusement associé avec Bob dans une entreprise florissante. Il est tout aussi heureusement marié à Elizabeth, jouée par Geneviève Bujold, avec laquelle ils ont une petite fille de 9 ans, Amy.

Las, Elizabeth et Amy sont kidnappées et une forte rançon est demandée pour les libérer. Écoutant les conseils de la police, Michael remet aux ravisseurs une mallette équipée d’une balise et pleine de papier en lieu et place de billets. Elizabeth et Amy ne sont jamais libérées, et la voiture dans laquelle elles sont avec leurs ravisseurs tombe dans le Mississippi. Aucun corps n’est retrouvé et Michael sombre dans une dépression sans fin, causée par une culpabilité profonde.

Jusqu’au jour où 16 ans après – en voyage d’affaires à Florence avec son associé Bob, il rencontre par hasard Sandra, une Italienne qui ressemble trait pour trait à Elizabeth.

Michael et Sandra tombent amoureux, voyagent vers la Nouvelle-Orléans et décident de s’y marier. Mais Sandra disparait la veille du mariage et Michael y voit à la fois une affreuse répétition du passé et une seconde chance de sauver sa bien-aimée qui, dans son esprit trouble, s’appelle ou Elizabeth ou Sandra. Il demande le montant de la rançon à son associé Bob, afin de payer la somme à nouveau demandée.

Et là, tout déraille. Les masques tombent, personne n’est ce qu’il prétend être. La réalité est sombre, affreuse, machiavélique et poignante.

A l’inverse de “Vertigo”, Michael est – au début du film et avant tout drame – l’archétype du mâle alpha dominant, viril, responsable, marié à une Elizabeth gracile, à laquelle Geneviève Bujold prête ses traits délicats.

De Palma, qui n’a jamais caché son admiration pour Hitch, a fait appel à Bernard Herrmann, qui avait composé la musique de “Vertigo”. Pour “Obsession”, Herrmann s’est surpassé avec une musique aux accents tragiques portés par un chœur d’église. Les partitions des deux films se répondent parfaitement.

Les atmosphères des deux films se répondent tout aussi parfaitement. L’ambiance est dans chacun d’eux fantasmagorique, mais tient plus du cauchemar que du rêve. Les personnages flirtent dangereusement avec la folie et la névrose, et l’ensemble a effectivement tout d’une tragédie grecque. Scottie et Michael, tout comme Orphée, sont des hommes hantés.

Pour illustrer cet article, je me suis inspirée de ce merveilleux manteau blanc que porte Kim Novak dans “Vertigo”, superbement confectionné par la reine du costume, Edith Head – à laquelle je voue une admiration sans bornes. Edith Head, qui a travaillé sur la majorité des films de Hitch et sur un nombre incalculable d’autres films, a reçu 8 Oscars pour la meilleure création de costumes.

Manteau, gants et écharpe vintage – Robe Roland Mouret – Sac à main vintage Dior – Escarpins Gucci – Lunettes de soleil Miu Miu