WUTHERING HEIGHTS

Le premier qui ose me dire que le roman “Wuthering Heights” d’Emily Brontë est une histoire d’amour, c’est bien simple : je lui casse la gueule.

Reprenons – et pardon my French, au passage.

“Wuthering Heights” (ou “Les Hauts de Hurle-Vent” ou encore “Les Hauts de Hurlevent” selon les différentes traductions francophones) est revenu au goût du jour grâce au long-métrage commis par Emerald Fennell, sorti pour la Saint-Valentin en février 2026 (oui, je suis en retard, c’est fait exprès, je n’aime pas réagir à chaud). Margot Robbie (qui incarne Catherine) et Jacob Elordi (qui interprète Heathcliff) sont réunis dans un film qui n’est rien d’autre que la version filmée d’un très mauvais roman Harlequin (en réalité, tous les Harlequins sont très mauvais, puisqu’ils surfent sur des poncifs bien éculés – elle est belle et indomptable, il est riche et ténébreux, il lui impose un baiser et elle comprend grâce à ce baiser non sollicité qu’elle est amoureuse car elle a trouvé son maaaaiîître – on en a déjà parlé ici).

Emerald Fennell a expliqué en interview qu’elle avait retranscrit en images sa compréhension du roman d’Emily Brontë lorsqu’elle avait lu le livre à l’âge de quatorze ans.

Là, plusieurs options sont possibles : soit Emerald Fennell n’a pas lu le livre en entier – il se compose de deux parties (la première génération puis la seconde génération, car c’est une histoire de famille) et Emerald Fennell n’en adapte que la première, soit Emerald Fennell ne sait pas lire, soit encore Emerald Fennell a décidé de transformer le chef-d’œuvre d’Emily Brontë en produit commercial au succès assuré grâce à ses deux acteurs-stars et à sa tonalité dark romance – ce terme tellement à la mode, qui envahit le monde de l’édition (c’est la version 2026 des Harlequin précités, ne cherchez pas) et parfois le monde du cinéma (“Fitfty Shades of Grey”, “365 Jours”).

Je penche pour la troisième option.

Le film, qui a bénéficié d’une campagne de promotion planétaire à grand renfort d’interviews, de relais sur les réseaux sociaux et de method dressing (les acteurs s’habillent et se comportent comme leurs personnages dans le film – technique déjà éprouvée lors de la promotion de “Barbie” notamment) est déjà à l’heure où j’écris un succès commercial – mais il est fort à douter qu’il marque l’histoire du cinéma.

Kate Bush, qui a écrit et chanté “Wuthering Heights” en 1978 à seulement dix-huit ans, a mieux réussi à capter l’esprit du roman d’Emily Brontë en quatre minutes et vingt-neuf secondes de chanson qu’Emerald Fennell en cent-trente-six minutes de film.

Out on the wily, windy moors

We’d roll and fall in green

You had a temper like my jealousy

Too hot, too greedy

How could you leave me

When I needed to possess you?

I hated you, I loved you, too

Bad dreams in the night

They told me I was going to lose the fight

Leave behind my Wuthering, Wuthering

Wuthering Heights

Heathcliff, it’s me, I’m Cathy

I’ve come home, I’m so cold

Let me in your window”

Emerald Fennell manque tout le point du roman. “Wuthering Heights” n’a jamais été une histoire d’amour. C’est une triste et violente histoire d’obsession, de possession, de fantôme, de vengeance, de race et de classe.

Et j’ai la rage pour Emily Brontë, dont “Wuthering Heights” est l’unique roman publié en 1847. Oui, j’ai la rage parce que je ne comprends pas pourquoi Emerald Fennell, qui se veut de manière évidente progressiste et qui a eu la chance de naître et de grandir dans un milieu londonien ultra-privilégié, a ressenti le besoin d’éviscérer l’unique œuvre d’une romancière-née qui n’a jamais eu l’opportunité de savourer le succès de son unique roman – puisqu’elle décède de la tuberculose un an après la publication de “Wuthering Heights” à l’âge de trente ans.

Œuvre éviscérée, oh que oui – et vous allez comprendre pourquoi.

Emily Brontë, qui est née en 1818, a grandi dans le Yorkshire dans une famille qui est certes très cultivée grâce à son père Patrick Brontë – un pasteur anglican qui encourage ses enfants à lire et à écrire – mais qui est également marquée par le malheur : Emily perd sa mère alors qu’elle n’a que trois ans, et ses deux sœurs ainées Maria et Elizabeth alors qu’elle n’a que sept ans. De la fratrie ne restent que trois filles – Charlotte, Anne et Emily – et un garçon, Branwell.

Hormis quelques brèves périodes passées à l’école, Emily est principalement instruite par son père et passe la majeure partie de sa vie dans la maison familiale du village de Haworth, où elle devient, aux dires de sa sœur Charlotte, une personne solitaire, indépendante, déterminée et non-conformiste.

Les éléments biographiques concernant Emily sont assez rares, d’une part parce que la famille Brontë vivait en cercle fermé dans un presbytère donnant sur un cimetière, et qu’Emily n’a noué que de très rares amitiés, d’autre part parce que sa sœur Charlotte, qui s’est chargée de la seconde édition de “Wuthering Heights” après le décès de sa sœur, a lissé le caractère de celle-ci afin de le rendre plus convenable aux yeux du public. De fait, on ne saura jamais si Emily souffrait d’autisme et d’anorexie – comme l’ont supposé ses biographes Juliet Barker, Claire Harman et John Sutherland.

Charlotte, Anne, Emily et Branwell s’inventent des mondes imaginaires qu’ils couchent sur papier : Angria, qui nait en 1826 de l’esprit de Charlotte et Branwell, est un royaume imaginaire d’Afrique, colonisé par des personnages britanniques, agité par des conflits politiques et des guerres, et marqué par des héros certes ambitieux mais parfois tyranniques.

Le monde de Gondal, qui est quant à lui inventé par Emily et Anne lorsqu’elles ont respectivement treize et onze ans, est un royaume fictif situé sur une ile froide et sauvage, agité par des passions tragiques, des intrigues de pouvoir et des trahisons. L’atmosphère de Gondal n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle, sauvage, sombre et passionnée de “Wuthering Heights”.

Les intrigues couchées sur papier par les adolescents Brontë n’ont rien de mièvre, elles sont traversées par les thématiques sociétales du colonialisme, du pouvoir, de la domination, de la race et de la classe – mais également par les thématiques émotionnelles de la loyauté et de la trahison.

Branwell – le seul fils – qui est de prime abord intéressé par l’écriture et la peinture, devient le tuteur des enfants d’un couple, les Robinson, et débute en 1843 une relation secrète avec Madame Robinson. L’affaire extra-conjugale est découverte en 1845, fait scandale et Branwell, qui est évidemment renvoyé par M. Robinson, devient obsédé par sa maitresse, qu’il imagine follement amoureuse de lui et fuyant son couple pour lui. Rien de tout cela n’arrive – Madame Robinson coupe tout contact – et Branwell sombre dans l’alcool et l’opium. Sa santé physique et mentale se dégrade rapidement et il décède en 1848. Il a 31 ans.

Emily commence à rédiger “Wuthering Heights” pendant l’automne et l’hiver 1845 et boucle son manuscrit au printemps suivant. Ses écrits sont certes teintés par l’expérience de son frère ainé, dont le comportement parfois erratique pèse sur la vie de ses sœurs cadettes, mais ils sont surtout largement inspirés par ses propres écrits d’adolescence, qu’elle continue de faire vivre à l’âge adulte – c’est-à-dire le monde imaginaire de Gondal.

De fait, il y a peut-être du Branwell en Heathcliff – l’anti-héros de “Wuthering Heights”, mais il y a surtout du Douglas, l’anti-héros du monde de Gondal, en Heathcliff : ils sont tous deux de naissance inconnue, sont animés d’une grande cruauté et sont empreints de machiavélisme.

“Wuthering Heights” est publié en décembre 1847, à compte d’auteur sous le nom masculin d’Ellis Bell, après moult difficultés.

Parlons à présent de ce roman, qui s’inscrit définitivement dans la veine gothique de la littérature anglaise.

L’œuvre d’Emily Brontë est narrée par analepses par plusieurs narrateurs – le nouveau locataire Monsieur Lockwood et la sœur de lait Nelly – dont on ne sait guère s’ils sont fiables. Lockwood est l’archétype du citadin mondain qui découvre la campagne et ses habitants d’un œil pédant et supérieur, et Nelly s’attribue souvent le beau rôle lorsqu’elle conte les évènements passés.

Ceux-ci débutent aux alentours de l’année 1770, avec Monsieur Earnshow.

Monsieur Earnshow est le propriétaire du bien rustique domaine de Wuthering Heights dans le Yorkshire. Monsieur Earnshaw revient un jour d’un voyage d’affaires qu’il a fait à Liverpool, avec un enfant à la peau sombre, qu’il a trouvé errant dans les rues et qu’il a décidé d’adopter. L’enfant, baptisé Heathcliff, fait la connaissance des deux enfants biologiques de Monsieur Earnshaw, Catherine, qui a sensiblement son âge – six ans, et Hindley, qui a quatorze ans.

Si Catherine et Heathcliff deviennent très proches, Hindley voue bientôt une haine féroce à l’égard de Heathcliff, que leur père considère comme son fils préféré.

Le décès de Monsieur Earnshaw laisse les trois adolescents orphelins. Hindley ravale Heathcliff au rang de valet de ferme et lui fait vivre mille avanies, alors que Catherine considère toujours son frère adoptif comme son âme sœur – jusqu’au moment où elle rencontre les richissimes Edgar et Isabella Linton, qui ont son âge et qui vivent non loin dans la vallée, dans un domaine raffiné et sophistiqué, Thrushcross Grange.

Edgar n’est pas insensible au charme de Catherine.

Catherine, bientôt tiraillée entre son amour pour Heathcliff et son désir d’ascension sociale, décide finalement d’épouser Edgar.

Cette décision brise Heathcliff. Humilié et blessé par la décision de Catherine, il disparait pendant trois années, au terme desquelles il revient mystérieusement riche. Il est également déterminé à se venger des injustices qu’il a pu subir depuis l’enfance.

Il se venge tout d’abord de Hindley, qui a sombré dans l’alcoolisme et dans le jeu suite au décès en couches de son épouse Frances, qui a donné naissance à un garçon qui a survécu, Hareton.

Heathcliff rachète les dettes de jeu de Hindley, et devenant de ce fait son créancier, s’installe dans le domaine de Wuthering Heights. Répétant un schéma néfaste, il ravale le fils de Hindley, Hareton, au rang de valet de ferme et lui fait vivre mille avanies.

Les parents d’Edgar et Isabella décèdent – laissant par testament leur domaine de Thrushcross Grange à l’héritier mâle qu’Edgar pourrait avoir – ou à défaut, à l’héritier mâle qu’Isabella pourrait avoir.

Voyant que son amour obsessionnel pour Catherine ne trouve guère d’écho en cette dernière même s’il a fait fortune, Heathcliff décide de séduire Isabella Linton – la belle-sœur de Catherine – et de l’épouser. Il la maltraite tant et si bien qu’Isabella fuit, enceinte, pour secrètement accoucher de leur enfant, un garçon à la santé fragile baptisé Linton.

Catherine, qui est quant à elle déchirée entre Edgar et Heathcliff, décède en accouchant de la fille d’Edgar, qui est baptisée Cathy.

La mort de Catherine laisse Heathcliff dans un état de souffrance absolue et il en appelle au fantôme de Catherine, afin que celui-ci vienne le hanter chaque jour.

Hindley, le frère de Catherine, décède bientôt des suites de son alcoolisme et Hareton, qui est devenu un adolescent totalement inculte, hérite de Wuthering Heights dont Heathcliff prend pleine possession.

Isabella décède également, laissant son fils Linton, maintenant adolescent, entre les mains d’un père qu’il n’a jamais vu – Heathcliff.

Edgar, qui chérit le souvenir de Catherine, élève avec amour sa fille Cathy en lui interdisant de sortir du domaine de Thrushcross Grange.

Hélas, celle-ci en sort. Elle rencontre Heathcliff et Linton, dont elle tombe amoureuse.

Heathcliff a à présent toutes les cartes en main et va présider à la destinée funeste de la nouvelle génération. Bien qu’obsédé par le fantôme de Cathy et leur amour manqué, il va s’employer à mettre en place un plan d’un rare machiavélisme pour s’assurer la propriété des deux domaines, en manipulant les trois adolescents – Cathy Linton, la fille de Catherine et d’Edgar – Hareton Earnshaw, le fils de Hindley et de Frances – et Linton, son propre fils.

Mais les trois adolescents vont-ils se laisser manipuler ? Rien n’est moins sûr.

Le roman d’Emily est tout simplement magistral, parce qu’il présente des protagonistes peu aimables et complexes et que l’intrigue est tout simplement machiavélique.

La sévérité de certaines critiques de l’époque traduit l’embarras de la profession devant un roman qui ne livre explicitement ni clé de compréhension ni enseignement moral. Pour paraphraser une critique de presse américaine, il s’agit d’un récit ténébreux raconté de façon ténébreuse, qui fascine un lecteur ensorcelé par un récit et par des protagonistes détestables.

Le manque de réalisme est bientôt reproché au roman d’Emily Brontë, jugée coupable de délire imaginatif, alors même que son œuvre prouve qu’elle connait parfaitement les règles successorales complexes de son époque, et qu’elle comprend pleinement les thématiques de classes, de races et de changements sociétaux de son époque : les habitants de Wuthering Heights sont des paysans qui travaillent leurs terres et appartiennent déjà à un passé quasi-médiéval, alors que les habitants de Thrushcross Grange, qui vivent également de l’exploitation de leurs terres, ne les travaillent pas eux-mêmes et appartiennent à la noblesse rurale anglaise du futur. Liverpool, qui est à l’époque le plus grand port négrier d’Angleterre, est la ville d’où vient Heathcliff, ce mystérieux enfant à la peau sombre.

Il faudra une cinquantaine d’années pour que la grande originalité du roman soit enfin portée au crédit de son autrice, même s’il est longtemps difficile de réconcilier la figure sage d’Emily Brontë, qui vit de manière retirée dans un village isolé du Yorkshire, avec la cruauté des scènes et des personnages qu’elle couche sur papier. Pourtant, Emily Brontë n’a jamais souhaité décrire, comme le font ses sœurs dans leurs propres œuvres, un roman réaliste – elle opte plutôt pour la fidélité à son propre monde intérieur, qu’elle imagine et qu’elle construit depuis qu’elle est adolescente. Par ailleurs, son environnement – les landes sauvages du Yorkshire, les histoires de village qu’on lui rapporte et qu’elle affectionne – sont une immense source d’inspiration.

L’autrice perd à dessein son lecteur entre les différents récits, dont on ne sait s’ils sont fiables ou non – et les différents protagonistes dont la similarité de noms résonne en permanence : le prénom Catherine/Cathy est attribué à deux personnes différentes, le nom de Hareton Earnshow apparait sur le fronton de la bâtisse de Wuthering Heights alors qu’il est aussi le nom de l’héritier transformé par Heathcliff en valet de ferme inculte, et le prénom de Linton (qui est le fils de Heathcliff) est le nom de famille des riches propriétaires de Thrushcross Grange – que Heathcliff conspue plus que tout.

“On ne voyait qu’un seul nom répété en toutes sortes de caractères, petits et grands : Catherine Earnshaw, qui devenait ici et là Catherine Heathcliff puis encore Catherine Linton” – c’est ainsi qu’est introduite pour la première fois la figure de Catherine, et la répétition du prénom attaché à un nom de famille différent provoque l’hallucination et convoque le spectre à venir de Catherine. La répétition pose également la question récurrente de l’identité propre de certains personnages (celui de Catherine, celui de Hareton Earnshaw et celui de Heathcliff, qui est le seul personnage qui a pour prénom et pour nom de famille un unique mot : Heathcliff.

Emily Brontë nous perd dans une confusion de noms, de temps et de lieux, elle nous perd également entre les arcs narratifs de la fusion (Catherine qui estime qu’elle est Heathcliff plus qu’elle n’est elle-même) et de la division (division des amoureux, division des domaines, division des classes, division des races).

He’s more myself than I am. Whatever our souls are made of, his and mine are the same.”

Catherine

I have not broken your heart – you have broken it; and in breaking it, you have broken mine.”

Heathcliff à Catherine

Le merveilleux domaine qui ressemble à un jardin d’Eden (Thrushcross Grange) est en bas dans la vallée alors que le sombre domaine où la cruauté de Hindley puis celle de Heathcliff s’exercent est en haut (Wuthering Heights).

Beaucoup de points restent non-élucidés à dessein (d’où vient Heathcliff, comment fait-il fortune en trois ans) et Emily Brontë perd son lecteur dans une boucle temporelle sans fin, car elle a probablement bien compris ce qu’induit la charge des traumas intergénérationnels, qui se déportent d’une génération à une autre.

Heathcliff est l’élément extérieur par lequel le drame arrive. Sans lui, la vie aurait peut-être été calme et douce, sans lui, les deux familles Earnshow et Linton ne se seraient peut-être jamais croisées.

Sa présence bouleverse tout, à cause de sa soif de revanche émotionnelle et sociale. Ravalé en un premier temps au rang de valet de ferme par son frère adoptif qui devait lui apparaitre comme le riche héritier d’un domaine rustique alors que lui-même n’était qu’un enfant orphelin à la peau sombre, Heathcliff monte ensuite d’un cran dans sa soif d’ascension sociale lorsque ce sont les Linton, qui sont bien plus riches que Hindley et qui sont surtout bien plus éduqués, qui lui volent l’affection de Catherine. De fait, sa rage d’ascension matérielle se double d’une rage émotionnelle.

Comment expliquer l’amour obsessionnel de Heathcliff vis-à-vis de Catherine ? D’un point de vue psychanalytique, le lien qui unit Heathcliff et Catherine ressemble fort à un lien traumatique de survie face à la violence et aux abus perpétrés par Hindley à leur encontre. La solidarité et l’amour fraternel qui unissent Heathcliff et Catherine sont, au cours de leur enfance et de leur adolescence, les seuls liens qui leur permettent de survivre face à la violence de Hindley.

Ce mécanisme de survie est probablement plus important pour Heathcliff que pour Catherine, qui n’a pas les mêmes problématiques que son frère adoptif : elle a été choyée dès sa naissance par des parents aimants, elle a un nom et une position qu’elle a engrainés depuis sa naissance. Ce n’est pas le cas de Heathcliff, qui lutte contre deux préjugés sociaux. Il a en premier lieu la peau sombre – ses origines sont indéterminables, on ne sait s’il est métis ou romanichel. En second lieu, il est orphelin et a été ramassé dans les rues de Liverpool par Monsieur Earnshaw – il n’a de fait pas d’origines, pas de famille, pas de fortune. Heathcliff réunit en lui les thématiques de l’absence de filiation, de pauvreté, de racialisation et de fait, d’illégitimité à une époque très normée en termes sociétaux.

Catherine va devenir, pour cet enfant, puis cet adolescent, puis cet adulte sauvage et sans repères, le seul point d’ancrage d’une vie marquée par le mystère, l’inconnu, la rage et la revanche sociale.

Catherine devient le point d’ancrage de cette âme tourmentée parce qu’elle est du sexe opposé et qu’il ne saurait y avoir de concurrence entre eux, parce qu’elle a le même âge, mais également parce qu’elle est peut-être sa demi-sœur.

La question de la qualification incestuelle de la relation entre Heathcliff et Catherine est rarement évoquée. Comment, pourtant, croire que Heathcliff a réellement été ramassé dans la rue par Monsieur Earnshaw ? L’enfant, présenté comme un pauvre orphelin inconnu, est ramené au domicile conjugal et devient l’enfant préféré du père. L’épouse de Monsieur Earnshaw ne pose de questions, mais le lecteur averti sait que Liverpool était à l’époque le plus grand port négrier d’Angleterre – ce qu’Emily Bontë n’a pas pu ignorer – et qu’une explication logique à l’arrivée de Heathcliff dans le foyer conjugal pourrait résider dans la relation extra-conjugale “à la ville” de Monsieur Earnshaw avec une femme racisée. Et quand bien même ils ne partageraient aucun lien de sang, Heathcliff et Catherine sont élevés comme frère et soeur par Monsieur Earnshaw.

L’amour que voue l’adolescent Heathcliff à Catherine se mue en obsession destructrice. Il la poursuit, la harcèle, et va même jusqu’à faire déterrer son cercueil. Catherine est, quant à elle, tiraillée entre son amour pour Heathcliff et son propre désir d’ascension sociale incarné par Edgar. Peut-être également a-t-elle compris la nature obsessionnelle de Heathcliff et veut-elle s’en écarter au profit d’une relation moins passionnelle.

Seule la mort réunira ces deux protagonistes qui n’auront pas eu l’opportunité ou la volonté d’aller vers la lumière.

Faut-il aller voir les différentes adaptations cinématographiques de “Wuthering Heights” ? Non. Il y a des œuvres qui sont inadaptables sur grand écran – “Rebecca” en fait partie (c’est aussi un roman gothique mis en scène par Hitchcock avec un succès mitigé lorsque l’on a lu le livre), “Wuthering Heights” également.

Faut-il lire “Wuthering Heights” ? Oh que oui. Le roman d’Emily Brontë reste longtemps en tête, grâce à sa structure narrative originale, ses personnages passionnés, complexes et mal aimables et son atmosphère sombre et violente.

Emily Brontë n’aura peut-être écrit qu’un seul roman, mais celui-ci demeure encore aujourd’hui une œuvre majeure de la littérature gothique anglaise – à raison.

Note de la rédaction. Nous voici donc dans un cimetière londonien – Highgate Cemetery – à défaut d’être dans celui qu’Emily Brontë voyait tous les jours à Haworth, puisque le presbytère dans lequel elle vivait avec sa famille donnait directement sur le cimetière de la paroisse. Je me promène dans Highgate et ne puis m’empêcher d’imaginer avec un certain effroi Heathcliff faisant rouvrir la tombe de Catherine pour contempler une dernière fois son visage.

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Le 31 Octobre 2026