TELLEMENT CLICHÉ

Ne me demandez pas pourquoi, mais… je vais vous parler des livres Harlequin.

Le contexte est pourtant simple : un soir studieux où mon ado chérie et moi-même travaillions l’une en face de l’autre – comme cela nous arrive souvent – nous avons glissé sur les romans Harlequin, ces romans à l’eau de rose absolument improbables que ni l’une ni l’autre n’avons jamais lus.

Sautant sur l’occasion d’une pause bienvenue (mon ado chérie devait rédiger un devoir de philosophie en répondant à la question “qu’est-ce qui est interdit ?” – bonne chance avec ça – et moi travaillant sur mes dossiers), je suis allée en une nano-seconde sur le site Internet des collections Harlequin.

Nous avons longuement hésité entre les titres de la collection Audace (je cite : “Des romans d’amour où passion, audace et sensualité se rencontrent. La collection Audace vous plonge dans un univers intense et sexy. Osez la romance érotique !”) et la collection Azur (je cite : “Poussez les portes d’un monde fait de luxe, de glamour et de passions. Ici, les hommes sont beaux, riches et arrogants ; les femmes impétueuses, fières et flamboyantes. Entre eux, le désir est immédiat… et l’amour impossible”).

En réalité, nous avons lu les résumés des livres des deux collections, en riant comme jamais et en instituant un petit jeu.

Je m’explique : sur le site Harlequin, le résumé de chaque livre se termine en milieu de phrase avec trois petits points (histoire d’allécher le chaland, j’imagine, pris d’une incompressible envie d’acheter le livre en ligne, pour savoir la suite).

Le petit jeu était de compléter les phrases en suspens avec les idées les plus absurdes possibles.

Exemples en action :

Titre : Piégée par le cheikh

Résumé : “Enceinte, seule et en fuite. Jamais Sterling n’aurait imaginé se retrouver dans pareille situation un jour… Pourtant, lorsqu’elle apprend que Rihad al-Bakri, le redoutable souverain du royaume du golfe Persique, est arrivé à New York, elle comprend qu’elle doit partir au plus vite, là où personne ne pourra la retrouver. Car si Rihad (…)”.

Nos commentaires préalables : qui est enceinte, seule et en fuite, franchement ? Enfin, même moi qui aime un certain niveau de complexité dans ma vie, je n’atteindrais jamais ce niveau de compétition. Et qui appellerait sa fille Sterling ? Un banquier britannique ?

Notre proposition : “Car si Rihad – qui est fou amoureux d’elle alors que ce n’est pas réciproque – apprend qu’elle est enceinte de quintuplés d’un donneur anonyme, il va vouloir les adopter, et ça, ce n’est pas possible. Sterling veut être une mère célibataire de quintuplés, car elle est super-forte et super-indépendante, elle n’aura même pas de nounou, tiens, pour la peine, même si elle travaille 60 heures par jour dans la société qu’elle a créée toute seule comme une grande (poncif, quand tu nous tiens). Pour échapper à Rihad, elle va aussi changer de nom pour s’appeler Dollar”.

Titre : A la merci du milliardaire

Résumé : “Comment Leo ose-t-il l’accuser d’avoir détourné les fonds de son entreprise ? Natasha est abasourdie. L’arrogance de ce milliardaire grec n’a-t-elle donc aucune limite ? Jamais elle ne pourrait se rendre coupable de telles malversations ! Malheureusement, les preuves l’accablent. Par elle ne sait quel moyen, l’argent dérobé sera (…)”.

Nos commentaires préalables : il est riche, cela va de soi. Et Natasha est dans la mouise.

Notre proposition : “Par elle ne sait quel moyen, l’argent dérobé sera crédité sur le compte de l’association qu’elle a créée pour les enfants d’Afrique. Et puis finalement, elle s’en fiche, elle va utiliser l’argent pour aider ces pauvres enfants, ce sera toujours plus intéressant que de financer le énième bateau de ce milliardaire grec, qui est forcément armateur puisqu’il est milliardaire et qu’il est grec, jouons à fond les clichés. En même temps, un grec qui s’appelle Léo, c’est hautement improbable, donc il l’a bien cherché.”

Titre : Un redoutable patron

Résumé : “Le coup de foudre peut frapper partout… même au bureau ! « Fuyez tant qu’il en est encore temps », lui avait murmuré l’inconnu ce soir-là. Un conseil avisé, qu’Alicia regrette aujourd’hui de ne pas avoir suivi. Car la voilà désormais dans une situation impossible : l’homme entre les bras duquel elle a (…)”.

Nos commentaire préalables : oui, le lieu de travail est le lieu par excellence où l’on rencontre son conjoint, merci Harlequin de ce scoop, il y a eu mille études sociologiques sur le sujet.

Notre proposition : “Car la voilà désormais dans une situation impossible : l’homme entre les bras duquel elle a connu un bonheur intense était le responsable de la photocopieuse et ce n’est pas du tout ce qu’elle avait escompté en arrivant dans cette prestigieuse maison : elle avait craqué sur le responsable des archives, mais bon tant pis (sortons un peu des clichés)”.

Titre : Le rendez-vous du plaisir

Résumé : “Drapant sa nuisette de soie sur son corps nu face au grand miroir de la chambre d’hôtel, Holly ferme les yeux et laisse son esprit vagabonder vers l’audacieux scénario qui l’obsède depuis qu’elle a rencontré Cage Carswell. Un scénario où il pénètre dans sa chambre et approche lentement (…)”.

Nos commentaires préalables : qui drape, face à un miroir, son corps nu d’une nuisette de soie dans un hôtel ? D’ailleurs, comment drape t’on son corps dans une nuisette ? On l’enfile, je crois ? Qui appelle son fils Cage? Un psychopathe ?

Notre proposition : “Un scénario où il pénètre dans sa chambre et approche lentement, un plat d’escargots cuisinés à l’ail, de l’aïoli et du pain frotté à l’ail dans les mains, histoire de passer une soirée totalement et orgasmiquement gastronomique et absolument peu érotique, vu que Cage est chef étoilé et que par ailleurs il est gay et qu’il ne s’intéresse pas du tout à Holly qui va donc enfiler un jean, parce qu’il fait froid en plus dans cette chambre, en fine nuisette”.

Bref.

Tout est à l’avenant. Je n’ai – sur le principe – aucun problème avec les livres Harlequin : la lecture est une activité d’évasion, et à chacun de trouver le style qui lui convient.

Là où je commence à être chagrinée, c’est sur la récurrence des archétypes : l’héroïne est forcément belle, jeune, indépendante, forte et rétive à l’amour (je commence à écrire comme un livre Harlequin). En résumé : elle est le bel animal sauvage à dompter.

D’ailleurs, je comprends à la lecture des blogs dédiés aux livres Harlequin (parce qu’évidemment, vous me connaissez, quand un sujet m’interpelle, je fais des recherches dignes d’une thèse) que le ressort dramatique comporte souvent un épisode où l’homme force quelque peu – voire quelque beaucoup – les chastes lèvres de l’héroïne, qui, après avoir résisté, cède finalement à ses propres désirs. Un peu limite, je trouve, si l’on replace ça dans le contexte de la culture du viol ou plus précisément du concept anglo-saxon de “date rape”.

Le héros est souvent italien ou arabe, en somme étranger (ce bel étranger, étranger donc insaisissable). Il est forcément ténébreux (quoi que cela veuille dire, I have noooo idea). Il est forcément bel homme, riche ou puissant ou les deux. Il est donc évidemment celui qui pourra dompter le bel animal sauvage qu’est la femme, avec force charisme (et chacun a bien compris que ce charisme tient à sa beauté physique et monétaire, rien à voir avec la spiritualité).

Par conséquent, ils sont tous deux dans un rapport de force, du type “amour/haine”. Mais je vous rassure (car je sais que vous étiez follement inquiets), tout se finit toujours bien sur tous les plans : sexuel, amoureux, émotionnel et matériel. Fusion totale. Amour absolu et inconditionnel en 3 pages, vers la fin, là, sur la droite.

Bien.

Je ne sais pas trop ce qui reste aux autres, c’est-à-dire nous, les hommes et femmes moyennement beaux, moyennement riches, moyennement puissants.

Qu’arrive t’il à tous ceux-là ?

Mais rien de digne d’Harlequin, et c’est tant mieux. Ils galèrent dans la vie quotidienne et la savourent dans le même temps, et je suis la première d’entre tous.

En attendant, merci Harlequin : tu nous as offert un quart d’heure de pur bonheur, ce soir-là. J’en pleurais tellement je riais.

Et pour la peine, voici voilà des photos – non pas de nuisette – mais de pyjama en soie dans une chambre d’hôtel. J’ai hâte que Cage vienne me rejoindre, j’adore le pain frotté à l’ail 🙂

 

Pyjama La Perla