L’invention de la Normandie résulte de la conjonction du développement des moyens de transports dû à la Révolution Industrielle, de la mise en place d’une politique de santé nationale, de l’essor des activités de loisirs et de considérations purement financières.
Dieppe est peut-être, sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, la première station balnéaire sous l’impulsion de la duchesse de Berry mais c’est sous le Second Empire que naît la mode des villes de villégiature, qu’elles soient thermales puis balnéaires.
La présence de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie dans les villes d’eaux contribue largement à l’essor du thermalisme puis au développement des villes balnéaires.
Cette présence n’a rien d’anodin, elle participe à la mise en œuvre d’une politique de santé nationale. Une commission des eaux minérales dirigée par un médecin-inspecteur, mise en place par l’Empereur en 1854, est chargée de contrôler les premières stations thermales et balnéaires. La reconnaissance des communes concernées en stations hydrominérales ou climatiques permet de capter la richesse des “abonnés” – car on ne parle pas encore de touristes – par le prélèvement de diverses taxes, que ce soit la taxe de séjour ou la taxe sur les jeux.
Car toutes les stations thermales et balnéaires connaissent un schéma de développement similaire et fleurissent autour de la construction lucrative d’un casino, de grands hôtels et d’établissements de bains dont le dénominateur commun est le luxe qui vient satisfaire les envies d’une bourgeoisie née avec la Révolution française et d’une noblesse d’Empire née sous Napoléon Ier qui s’épanouissent toutes deux au Second Empire.
Le thérapeutique se double d’hédonisme dans le cadre de ce que Norbert Elias nomme le “relâchement contrôlé”. Et le thérapeutique et l’hédonisme sont la base d’opérations immobilières juteuses pour certaines personnalités, qu’elles soient proches du pouvoir politique ou non.
Deauville, Cabourg ou Trouville, qui bénéficient de leur proximité avec Paris et d’une nouvelle façon d’envisager le rivage, sont autant d’inventions balnéaires créés par des étrangers au pays pour les mêmes étrangers au pays, sur les cendres d’anonymes villages de pêcheurs dont les maisons sont démolies et les habitants expulsés.
Le prétexte est médical puisqu’il s’agit de mettre en place une politique de santé publique hygiéniste – il s’agit de s’éloigner des miasmes de la grande ville – mais la réalité est bassement économique. Chaque ville de villégiature devient le lieu de lutte de pouvoir entre le médecin-inspecteur et les médecins qui souhaitent préserver leur liberté de prescription. La notoriété du médecin prescripteur a le pouvoir de faire la renommée de telle ou telle station en prescrivant à ses patients celle qui sera la plus appropriée à sa maladie. La vérité est que le médecin est à la fois relais de la propagande du Second Empire et même parfois actionnaire direct de la société de promotion immobilière de la station balnéaire dont il vante les mérites.
Il n’est pas seul. Il est accompagné de banquiers, d’industriels et de particuliers qui investissent dans la création et le développement des villes de villégiature, sachant que le succès de ces dernières repose sur une chaine d’acteurs successifs : les découvreurs, puis les fondateurs-promoteurs.
Les découvreurs sont souvent des artistes ou des écrivains qui révèlent la station au milieu parisien. Les Impressionnistes auront joué un rôle crucial dans l’essor de la Normandie – sans même le savoir.
Une fois déniché, l’endroit bucolique est entrepris par son futur fondateur-promoteur, qui va raser les maisons de pêcheurs, chasser les habitants en rachetant leurs terres à bas prix et faire construire une station balnéaire qui sera ordonnée selon un plan bien précis.
Les journalistes, directeurs de journaux et rédacteurs de guides parfois payés par le promoteur de la station balnéaire suivent, en jouant un rôle-clé dans la promotion du lieu.
Le fondateur-promoteur travaille parfois main dans la main avec les compagnies de transport. En 1848, l’ouverture des lignes de chemin de fer Paris-Le Havre et Paris-Dieppe suscite les premiers engouements pour les bains de mer auprès de la bourgeoisie parisienne et dès la Troisième République, les stations balnéaires se greffent au chemin de fer “comme les feuilles d’un arbre à ses branches », avec ce que l’on nomme les “trains de plaisir”.
Comme les voyageurs des trains de plaisir ne prennent que des places en première ou seconde classe – jamais en troisième – le flux des “abonnés” est très rémunérateur.
Les différentes côtes de France sont baptisées à l’aune de la Côte d’Azur, et la Normandie se voit plastronnée en moins de cinquante ans d’une Côte d’Albâtre, d’une Côte de Grâce, d’une Côte Fleurie et d’une Côte de Nacre – sans parler de toutes les autres.
La création des stations balnéaires, qui sont des villes nouvelles créées – comme on l’a dit par des étrangers au pays pour des étrangers au pays – se fait autour d’un axe structurant entre la gare et le casino ou l’établissement de bains. Autour de cet axe s’organise la vie du clan aristocratique ou bourgeois qui aura coopté la station balnéaire.
Le Paris haussmannien a beau être le référent absolu, les styles historiques sont revisités, qu’il s’agisse du style gothique, du style Renaissance ou du style anglo-normand et la ville balnéaire s’organise par quartiers plus ou moins cossus, étant entendu que le front de mer reste le pré carré des plus riches.
Longtemps resté l’apanage de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie jusqu’à la Belle Époque, la ville balnéaire normande est le théâtre de la démocratisation de l’accès à la villégiature et de l’essor du tourisme dans les années 30 et surtout dans les années 60.
Intéressant de penser à tout cela, à moitié endormie sur la plage de Deauville.










Le 8 Août 2025


