TEMPUS FUGIT

Je profite de ma visite à la très décevante exposition immersive “Une nuit sous la pleine Lune” de François Riberolles (qui date déjà de plusieurs mois) pour évoquer deux films de science-fiction absolument fascinants : “Interstellar” (2014) de Chris Nolan et “Premier Contact” (2016) de Denis Villeneuve.

Contempler les étoiles ou imaginer d’autres types de vie extraterrestre nous porte à relativiser l’existence que l’espèce humaine mène sur ce petit caillou qui tourne à la fois sur lui-même et autour d’un soleil, et nous porte de fait à nous poser mille questions métaphysiques.

Et lorsque Nolan et Villeneuve – deux des réalisateurs les plus géniaux de notre époque – sont à la manoeuvre, le questionnement métaphysique devient absolument sublime et totalement percutant (c’est-à-dire qu’on se prend une grosse claque).

“Interstellar” met en scène Matthew McConaughey dans le rôle de Joseph Cooper, un ancien pilote de la NASA, qui vit sur une Terre dévastée par une crise climatique et alimentaire. La relation très complice qu’il entretient avec sa fille de 10 ans, Murphy, se brise comme verre lorsqu’il décide de partir dans l’espace avec la NASA en compagnie d’Amelia Brand (interprétée par Anne Hathaway), afin de trouver une planète habitable pour sauver une humanité vouée à la mort sur Terre. Les années passent. Joseph et Amelia explorent une nouvelle galaxie et visitent, à leur plus grand péril, plusieurs planètes tandis que Murphy, maintenant adulte (portée par Jessica Chastain) est devenue physicienne à la NASA.

Le film, qui est basé sur les travaux bien réels du physicien américain Kipp Thorne, évoque les trous de ver, les trous noirs et les tesseracts, mais à travers toutes ces problématiques fort complexes, “Interstellar” évoque surtout le temps et sa relativité.

Les trous de ver, dont l’existence n’est pas avérée, constitueraient un raccourci à travers l’espace-temps.

Les trous noirs, dont l’existence est, elle, avérée, ne sont pas des trous mais des objets célestes dont l’intensité gravitationnelle est telle qu’ils ne peuvent pas émettre de lumière et que celle-ci ne peut s’en échapper (et c’est pour cela qu’on les dit “noirs”). Pour faire simple, les trous noirs ont une telle masse que tout objet passant dans son horizon sera aspiré par leur force gravitationnelle.

Dans “Interstellar”, Gargantua est le trou noir autour duquel la planète Miller gravite. La masse et l’influence gravitationnelle de Gargantua est telle que le temps passe plus lentement que sur Terre, ce qui fait référence au paradoxe scientifique dit “des horloges”.

Selon le paradoxe des horloges (aussi appelé paradoxe des jumeaux), le temps passe plus ou moins vite si les référentiels sont différents, le meilleur exemple étant celui – hypothétique – de deux jumeaux, l’un restant sur Terre, l’autre faisant un aller-retour en fusée dans l’espace à la vitesse de la lumière. Lorsque le jumeau voyageur retrouve son jumeau resté sur Terre, il est plus jeune que ce dernier, quand bien même le temps qu’ils auront passé chacun et sur Terre et dans la fusée se sera écoulé normalement pour chacun d’entre eux. Chacun a un référentiel différent, le jumeau sédentaire ayant un référentiel galiléen (c’est-à-dire inertiel, c’est-à-dire la Terre dans cette expérience), le jumeau voyageur ayant quitté ce référentiel galiléen. C’est le principe de la relativité.

C’est ce qui se passe pour Joseph Cooper et sa fille Murphy au cours d’“Interstellar” : comme les référentiels de Joseph et Murphy sont différents, Joseph vieillit à peine alors que Murphy, l’enfant restée sur Terre, devient une femme – le meilleur exemple étant la planète Miller aux vagues géantes où quelques minutes équivalent à des décennies sur la planète Terre.

Le temps est encore la problématique à laquelle est confrontée Joseph lorsqu’il entre dans le tesseract. Alors que l’humanité vit en quatre dimensions (trois dimensions spatiales (longueur, largeur et hauteur, ou “x”, “y” et “z”) et une dimension temporelle, le temps ou “t”), le tesseract d’“Interstellar” est l’illustration de la “théorie des cordes” – qui existe théoriquement mais qui n’a jamais pu être vérifiée dans les faits – avec une multitude de dimensions qui permettent à Joseph de voir chaque instant de la vie de sa fille et d’interagir avec elle et avec lui-même.

Pour résumer, “Interstellar”, que l’on peut remercier pour sa vulgarisation hyper-intelligente de concepts complexes, parle de science mais parle finalement et ultimement d’amour.

“Premier Contact” met en scène Amy Adams dans le rôle de Louise Banks. Louise est un peu dépressive, Louise a des flashbacks perturbants qui la laissent un peu en vrac. Louise est aussi experte en linguistique comparée et c’est à ce titre que l’armée américaine la recrute afin qu’elle établisse un mode de communication avec les vaisseaux extraterrestres qui viennent d’apparaître, flottant dans les airs, à l’humanité. Les vaisseaux transportent deux extraterrestres (qui ont la grâce de ne pas être humanoïdes puisqu’ils ressemblent à des immenses seiches ou poulpes), ne communiquent pas verbalement mais grâce à des signes circulaires créés par l’encre propulsée par l’un de leurs tentacules.

Le film aborde bien évidemment les questions de la communication et de la difficile construction d’un langage commun mais également la théorie de Sapir-Whorf (très contestée) qui veut que la façon de voir le monde dépend du langage que l’on apprend. La neuroplasticité que suppose l’apprentissage d’un nouveau langage s’accompagnerait ainsi de l’apprentissage de la culture et de ses spécificités de la langue concernée. Et de fait, à mesure que Louise décrypte le langage des extraterrestres, elle voit son cerveau envisager l’existence et le temps, non plus comme l’être humain qu’elle est, mais comme les extraterrestres.

“Premier Contact”, qui est basé sur les travaux bien réels du mathématicien et physicien britannique Stephen Wolfram évoque également la relativité du temps, les distortions de l’espace-temps et la question de la conception linéaire ou circulaire que l’on peut avoir du temps.

L’humanité a une vision linéaire du temps avec le passé, le présent et le futur et cette linéarité n’a pas d’autre issue que la mort. Et de fait, l’humanité représentée dans “Premier Contact” est oppressée par ses peurs, aiguillée par son seul instinct de survie, que l’on parle des dirigeants des grandes puissances ou des populations effrayées par l’arrivée extraterrestre. Le contraste avec les deux extraterrestres, empreints de calme, de sagesse et de sérénité – est effarant.

Le contraste avec leur conception du temps est également perturbant : bien loin d’être linéaire, leur conception est circulaire, comme le suggère les signes ronds qu’ils utilisent pour s’exprimer. Il n’y a pas de passé, pas de présent, pas de futur – le temps est une boucle où les temps se mêlent. Le prénom de la fille de Louise, Hannah, est un autre exemple de circularité : Hannah est en effet un palindrome – il se lit dans les deux sens.

Finalement, Louise trouvera plus qu’un langage commun avec ces derniers, elle se trouvera elle-même. “Premier Contact” a beau évoquer des concepts complexes, il parle, lui aussi, finalement et ultimement d’amour.

NDLR : Voici donc les quelques pauvres photos que j’ai pu prendre lors de l’exposition “Une nuit sous la pleine Lune” qui n’avait rien d’immersive, puisqu’il s’agit de projections murales sur quatre murs et qu’on en sort en outre avec un torticolis.

Consolons-nous avec les merveilleuses photos de la NASA :

Le 8 Décembre 2023

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