UTOPIE & DYSTOPIE DIGITALES

Les réseaux sociaux sont peuplés de personnes qui se réveillent gracieusement devant une caméra, de personnes qui ont toujours le teint naturellement frais et lumineux, de personnes qui ont des corps qui défient les lois de la Nature, de couples qui ont rencontré le grand amour et de mères qui sont submergées par la fierté parentale.

Les réseaux sociaux sont peuplés de personnes qui évoluent dans des maisons parfaitement rangées, de personnes qui – selon les moyens – prennent plaisir à filmer leur 408ème unboxing Zara ou leurs nombreux sacs Hermès ou Chanel.

C’est oublier un peu vite que tous ces moments de soi-disant perfection sont mis en scène.

Celle qui se réveille gracieusement devant la caméra est auparavant allée se maquiller et se coiffer. Le teint naturellement frais et lumineux tient souvent à un maquillage probablement visible dans la vie réelle mais presqu’insoupçonnable face caméra. Les corps sans rides, sans cellulite tiennent dans la majorité des cas leur soi-disant perfection à des filtres ou des applis de retouche.

Le grand amour filmé cache parfois des épisodes de violence conjugale et il arrive que les parfaits chérubins exposés sur les réseaux vivent en réalité avec des parents hautement toxiques.

Les maisons parfaites cachent souvent hors-champ un bazar sans nom et la richesse qui passe pour vraie sur écran est potentiellement constituée de faux.

Ce type de narratif – car on parle bien de narratif – qui vise à la perfection constante pose plusieurs problèmes : il incite en premier lieu à une surconsommation funeste et malvenue dans une économie morose (je pense notamment aux unboxing Zara toutes les semaines ou aux gadgets inutiles qu’Amazon peut fourguer à la Terre entière qui permettent d’organiser sa maison). Cette surconsommation, on le sait, a un impact désastreux en termes écologiques et sociaux.

Il propose en second lieu une vie rêvée qui peut créer un mal-être persistant pour celui ou celle qui n’arrive pas à vivre selon les standards présentés.

Outre ces problématiques, ce type de narratif qui vise à la perfection constante induit depuis quelques années un autre phénomène : l’humanité vit sur deux niveaux parallèles : nous avons une vie réelle et nous avons une vie digitale – et ces deux vies ne convergent pas souvent.

Les réseaux sociaux nous proposent, avec ce type de narratif qui vise à la perfection constante, une vie utopique où tout est parfait – mais même si tout y est beau et bon, c’est un lieu qui n’existe pas. Cette non-existence tient à l’absence de vérité induite de la mise en scène permanente, mais cette non-existence tient également à l’absence de réalité : c’est une vie qui n’existe que dans nos têtes, que nous absorbons seuls face à notre écran et que nous transportons un peu partout dans notre espace mental.

Les réseaux sociaux nous proposent également, avec ce type de narratif qui vise à la perfection constante, une vie dystopique. Cela ressemble à la vie réelle mais c’est une vie réelle tordue, qui induit – dans la vraie vie réelle – le malheur, le mal-être né de l’incapacité de vivre selon les standards parfaits proposés par les réseaux sociaux.

Du coup, je ne sais pas s’il faut parler d’utopie dystopique ou de dystopie utopique.

Si je suivais mon penchant naturel qui me porte souvent à des réflexions politiques – au sens sociétal, pas au sens politicien – je verrais probablement dans le succès de ces narratifs parfaits une façon d’abrutir les masses, d’organiser leur conditionnement et de détourner l’attention des populations des vrais débats de société. Lorsqu’une population n’est préoccupée que par des objectifs de perfection physique et matérielle, cela laisse peu de champ aux réflexions profondes.

Nous sommes divertis en permanence – et j’entends le mot “divertis” dans les deux sens de divertissement et de diversion. Du pain, des jeux. Nous y sommes.

Heureusement, ces narratifs parfaits coexistent sur les réseaux avec des contenus enrichissants, qui parlent très sérieusement d’histoire de l’art, d’histoire tout court, d’art tout court, de politique, de géostratégie, d’économie, de littérature ou de sociologie.

Pour autant, la vérité est qu’il faut toujours prendre de la distance avec tous les contenus proposés par les réseaux, ne pas en être les dupes et ne jamais abandonner sa capacité de réflexion.

Allons prendre l’air.

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Le 17 Avril 2026