NOIRS DESS(E)INS

Me voici en noir, pour discuter du côté noir et obscur de la force que l’on appelle dans le monde digital les “darks patterns”. Cela sonne obscur, presque luciférien et pour cause.

Tout est mis en œuvre dans le monde digital pour… qu’on ne le quitte pas et que l’addiction se créé.

Nous sommes en train de vivre une révolution digitale et à peine nous en apercevons-nous.

Tout juste avons-nous pris conscience qu’une excroissance quasi-permanente existait au bout de nos doigts. Le fait même de posséder un téléphone (dont la fonction la moins intéressante est justement devenue le téléphone) a modifié une foultitude de comportements quotidiens.

Tout est pris en photo et partagé, de l’objet le plus insignifiant à soi-même, dans un bel exercice narcissique totalement décomplexé qui n’aurait jamais eu cours il y a encore dix ans.

Les discussions digitales sont légion et ont leurs propres codes et langage, qui n’ont, de la même manière, aucun cours dans la vie réelle. L’écran (au double sens) permet l’écart de langage ou le propos insultant que peu de personnes se permettraient dans la vraie vie.

Nous viendrait-il à l’idée, dans le cadre d’un séminaire professionnel, de jeter à la tête d’inconnus sa carte de visite ? Non, et c’est pourtant ce que l’on fait lorsque l’on lance une invitation à un inconnu sur LinkedIn, usage pleinement accepté.

Dans un autre domaine, les sujets de l’apparence physique, des apparences et du rapport au corps sont petit à petit modifiés par notre vie digitale.

La confiance en soi de certains adolescents reste suspendue au nombre de likes obtenus sur une photo publiée, la sanction étant simple : en-deça d’un certain nombre de likes, la publication est supprimée.

Mieux : aux États-Unis, certaines personnes demandent à leur chirurgiens esthétiques de leur donner dans la réalité l’apparence qu’ils ont sur Snapchat – avec les filtres s’il vous plait.

D’autres personnes ont même sur Instagram une vie (tenez-vous bien) rêvée réelle. Il s’agirait presque d’un dédoublement de vie : une vie réelle avec les contraintes et contrariétés que cela suppose et une vie digitale où tout est idéal. La coexistence de ces deux vies ne posent aucun souci à certaines personnes, pour qui les deux types de vie ont finalement autant de… réalité.

Flirter avec le digital revient souvent à se poser la question de sa relation au réel. Dans le même état d’esprit, à cause du phénomène des fakes news et du deep fake propagés sur la toile, il devient difficile de savoir si une information quelconque est avérée ou non.

En 2018, nous avons – peut-être – compris avec le scandale Facebook/Cambridge Analytica, que l’objet de consommation étaient nous-mêmes. Trop heureux de bénéficier gratuitement d’un réseau social nous permettant de publier sa vie, de donner son avis et de savoir en temps réel ce qui se passait à l’autre bout du monde, nous en avons oublié le prix à payer : l’utilisation pure et simple de nos données personnelles, à notre insu.

Nous sommes devenus les objets de consommation – et ce, de notre propre fait. Sur Tinder, nous sommes à cet égard devenus des objets de consommation sexuelle, en toute décontraction.

Mais nous ne sommes pas que des objets de consommation, bien loin s’en faut. Nous sommes également et surtout des sujets de consommation.

L’université de Stanford étudie depuis 1997 le phénomène de la captologie, ou comment les technologies numériques deviennent des outils de persuasion ou de dissuasion.

Cambridge Analytica, dont je parlais plus haut, porte haut son slogan “Data drives all we do” (“Les données déterminent tout ce que nous faisons”) et post-scandale Facebook, j’y vois même un affreux deuxième sens ironique : “vos données à vous déterminent tout ce que nous, Cambridge Analytica, pouvons faire”.

Et de fait, en étant à la fois objets et sujets de consommation, certains de nos choix font l’objet d’une folle envie (réalisée parfois) de téléguidage : que ce soit nos choix de consommation avec de la publicité très ciblée ou plus grave, nos choix électoraux avec le ciblage électoral que Cambridge Analytica – encore – a par exemple mis en place lors de la campagne de Donald Trump, en fonction de groupes d’électeurs potentiels.

Facebook sait parfaitement quelles notifications mettre en place afin que vous cliquiez plus vite sur lesdites publications. Facebook met également en place de fausses notifications, même si vous n’avez pas de message, afin de vous ramener toujours et encore à sa plateforme. Ça vibre dans la poche, vous vérifiez et… rien.

Instagram – qui fait maintenant partie du groupe Facebook, impose un algorithme qui change sans arrêt mais dont la constante réside dans le fait que vous ne verrez que certaines publications – et pas d’autres. En revanche, vous verrez plusieurs fois la même publication alors même que vous l’avez déjà likée.

On va sur Facebook par ennui, Instagram par envie, Snapchat par rigolade, et Tinder par solitude.

Le dénominateur commun à tous ces réseaux réside dans la mise en place de techniques, d’algorithmes et de notifications personnalisés qui vous ramènent toujours et encore dans leur giron ; qui orientent vos choix et qui vous déportent par conséquent hors de la vie réelle.

J’ai moyennement ri lorsqu’une de mes amies m’a avoué s’être surprise elle-même à taper deux fois de l’index sur un magazine papier – comme elle l’aurait fait sur un réseau social. En le faisant, elle a tout de suite compris le problème, et en réalité je compatis avec elle parce que je crois bien que j’eusse été capable du même geste, avec toute la lucidité que j’essaye de garder vis-à-vis des réseaux sociaux.

Tout cela est un peu de notre faute aussi : les réseaux sociaux n’ont jamais prétendu œuvrer dans un but philanthropique, et nous sommes les premiers fautifs en ne lisant presque jamais les conditions d’utilisation de ces plateformes.

Nous sommes encore les premiers fautifs lorsque nous alimentons la bête, en lui offrant de nous-mêmes ces données.

Finalement, on ne sait pas grand chose de l’intelligence artificielle, qui avance à grands pas.

Personne n’est par exemple capable d’expliquer comment le logiciel de Google Translate a été capable de traduire de lui-même directement des mots de l’anglais en coréen, alors qu’on ne lui avait appris que la traduction de l’anglais en japonais et du japonais en coréen. Aucune instruction ne lui avait été donnée en ce sens, et les experts ne comprennent toujours pas comment un logiciel a pris cette initiative de lui-même et a réussi, hormis que Google Translate a créé son propre langage artificiel pour y arriver.

Mon seul viatique, dans cette révolution digitale qui ne dit pas son nom et qui impacte chaque moment et chaque volet de notre vie, est de vivre réellement, encore et toujours ; et de raison garder lorsque l’on partage des informations sur les réseaux : la transmission de données est inévitable, mais au moins pouvons-nous en maîtriser l’étendue.

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