A l’image de la vie, Instagram charrie des contenus plus ou moins qualitatifs – ce qui n’est guère problématique – à chacun de faire, comme dans la vraie vie, le tri. Il existe également des contenus potentiellement dangereux, lorsque les sujets discutés traitent de la santé physique et mentale – et là, ça devient problématique.
Les comptes dédiés à la sanité de l’alimentation, à l’exercice physique, à la détection de l’anxiété, des TDAH ou de l’autisme sont légion.
Et même si le principe est de prime abord tout à fait louable – leur effet peut s’avérer tout à fait néfaste, surtout au sein d’une communauté jeune.
En ce qui concerne l’alimentation, j’ai déjà écrit ici sur les dangers de l’orthorexie – qui, je le répète, est un désordre alimentaire, mais il faut également pointer les comptes Instagram dédiés aux super-aliments, aux jus detox – comptes qui peuvent trouver un écho chez des personnes cachant parfois en réalité une anorexie inconsciente ou déguisée.
De la même manière, nos écrans sont inondés – surtout à l’approche de l’été – d’exercices physiques, que ce soit à la salle de sport, avec équipement, sans équipement, sur un tapis de yoga ou même contre le mur de son salon. Les cours de Pilates fleurissent et n’ont en général de Pilates que le nom et certaines pages vous promettent même un corps de rêve (quoi que cela veuille dire) en deux semaines.
Qu’il s’agisse d’alimentation ou d’exercice physique, ces comptes colportent hélas sous les oripeaux de la sanité le même message que celui des années 1990 : la poursuite d’un corps répondant aux standards de beauté presqu’immuables que sont la minceur, la fermeté et la jeunesse. La seule différence aujourd’hui est qu’une femme a le droit de paraître musclée alors qu’il fallait ressembler à une planche à pain famélique dans les années 90 (une planche à pain famélique. Je me demande bien à quoi ça peut ressembler une planche à pain qui a faim. Bref).
C’est le premier danger.
Le second danger réside évidemment dans le fait que la majorité des personnes qui alimentent ces pages dédiées ne sont absolument pas des professionnels de la santé et que les pratiques conseillées peuvent être au mieux inefficaces, au pire dommageables pour le corps, car l’âge et l’état physiologique spécifiques à chacun ne sont absolument pas pris en compte.
Suivre des comptes professionnels, écouter son corps pour comprendre ce qui lui est adapté en termes d’alimentation ou d’exercice, consulter des professionnels, se détacher des effets de mode sont les meilleurs réflexes que nous puissions adopter dans un monde digital sursaturé de contenus potentiellement dangereux.
Lorsque l’on en vient à la santé mentale, les comptes dédiés à la détection de l’anxiété, des troubles neuro-développementaux (principalement le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) et des neuro-atypismes (principalement l’autisme) sont également légion.
Une fois encore, le principe est très louable, puisqu’il jette la lumière sur des états psychiques et neuronaux dont on ne discutait guère avant. Chaque jour, les réseaux sociaux participent grandement à la normalisation et à l’acceptation de la diversité humaine – ce qui est une réelle avancée d’un point de vue sociétal. A mon époque, l’anxiété n’existait pas, les troubles de l’attention n’étaient pas diagnostiqués et l’autisme était synonyme de neuro-divergence ultra-handicapante et institutionnalisée.
Hélas, la majorité de ces pages Instagram sont également tenues par des profanes. Elles énumèrent des listes de symptômes qui sont d’ailleurs parfois contradictoires avec d’autres listes énumérées par d’autres pages dédiées. Certaines proposent même des bingos, qui permettent de cocher des cases permettant de détecter l’anxiété, les troubles de l’attention ou l’autisme.
Et de fait, les auto-diagnostics d’anxiété, de troubles neuro-développementaux et de neuro-atypismes fleurissent – particulièrement chez les jeunes.
Se reconnaître dans certaines symptômes qui font souffrir devrait permettre d’aller consulter – mais c’est là où le bât blesse.
Bon nombre de personnes soupçonnant des symptômes ne vont pas consulter et ne franchissent pas le pas entre auto-diagnostic et diagnostic. De bonnes raisons fondent parfois ce manque de diagnostic – le manque de moyens financiers ou encore la désertification médicale – mais il n’en demeure pas moins que l’auto-diagnostic présente le danger de l’incertitude. Si j’en crois les professionnels de la santé qui commencent à s’émouvoir du nombre croissant de jeunes patients auto-diagnostiqués qui viennent consulter, beaucoup d’entre eux ne sont finalement pas touchés par le TDAH ou l’autisme.
L’auto-diagnostic présente également, et de manière totalement contradictoire, le danger de la certitude. Certaines personnes sont absolument convaincues par la validité de leur auto-diagnostic, s’y arrêtent et s’y cramponnent sans autre forme de démarche médicale.
Suivre des comptes professionnels de psys, remplir des questionnaires édités par des centres de recherche universitaire et aller consulter semblent la prudence même, si l’on se soupçonne atteint d’anxiété, de trouble neuro-développemental ou de neuro-atypisme.
Un autre danger guette. Auto-diagnostiquées ou diagnostiquées, certaines personnes s’approprient leur anxiété, leur TDAH ou leur autisme au point d’en faire leur entière personnalité en surfocalisant sur leur divergence, qui devient le prisme à travers lequel chaque pensée, chaque action se produit. Une attitude victimaire peut parfois même en découler.
(Entendons-nous bien : je ne parle ici que des états psychiques et neuronaux qui ne sont pas sévèrement handicapants).
C’est dommage car c’est pénalisant. Avoir conscience d’une divergence propre et cristalliser sans cesse sur cette divergence sont deux postures très différentes. La ligne est fine entre conscientisation et nombrilisme, mais elle existe.
Si j’en crois les conseils prodigués par certaines pages Instagram dédiées à l’anxiété, aux troubles neuro-développementaux ou aux neuro-atypismes :
“Vous n’arrivez pas à travailler ? C’est normal, vous avez TDAH”.
(Variante : “Vous n’arrivez pas à travailler ? C’est normal, vous avez de l’anxiété”).
“Vous n’avez pas envie de socialiser ? C’est normal, vous êtes autiste”.
(Variante : “Vous n’arrivez pas à socialiser ? C’est normal, vous avez de l’anxiété”).
Chaque pensée et chaque action peuvent être déclinées à l’envi. Et c’est tout. Et c’est un peu bref. Et c’est aussi un peu fallacieux, car chacun est différent puisque chacun est le produit de son histoire et de son caractère.
A titre personnel, je trouve qu’il y a souvent mille choses plus intéressantes à faire que de s’asseoir devant un ordinateur ou d’assister à des réunions qui auraient pu être des emails ou de subir des conférences qui auraient pu être des podcasts, et j’ai rarement envie de socialiser au-delà d’un cercle choisi car, il faut bien se l’avouer, il y a quand même beaucoup de cons sur Terre.
A titre personnel encore, je suis probablement dyslexique et probablement sur le spectre de l’autisme – non diagnostiquée car cela n’induit aucune souffrance et que je m’en bats par ailleurs les mollets – mais il ne me semble pas vous avoir infligé à longueur de textes les raisons qui expliquent pourquoi ces deux états seraient les dénominateurs communs de tout ce que je fais ou de tout ce que j’écris. C’est éventuellement une partie de moi, pas moi dans mon ensemble. Et cela n’explique aucunement pourquoi je n’ai ni envie de travailler ni envie de socialiser, comme on l’aura compris plus haut.
Le nombrilisme ampute toute possibilité de sortir de soi, de s’accepter dans son entièreté, de s’accepter dans toutes ses dimensions. Je l’ai déjà écrit ici, je déteste l’écrasement de la personne à une seule dimension, car il n’y a rien de moins vivant.
J’apprécie pleinement le grand élan offert par les réseaux sociaux qui participent la reconnaissance des diversités mais je suis parfois inquiète devant le recroquevillement de certaines personnes sur un de leurs états (allergie au gluten, orthorexie, manie du sport, autiste léger, troubles de l’attention, mais la liste est sans fin) au détriment de tous les autres volets qui composent une personnalité et une vie. Un mode de vie est multi-factoriel et ne découle pas d’un seul élément.
Le nombrilisme ampute toute possibilité d’évolution car il ne conçoit pas que tout change en permanence, que la vie est par principe mouvement. Pourtant, la société évolue à chaque seconde, c’est le mouvement qui nous porte tous, individuellement et donc collectivement.
Accepter que l’on change, c’est accepter que son cerveau soit doté de plasticité et qu’il puisse se soigner lui-même, selon les expériences que l’on veut bien tenter, le travail personnel que l’on veut bien accomplir ou les thérapies que l’on veut bien suivre. Accepter que l’on change, c’est envisager que l’on soit une personne différente dans une semaine, un mois, un an, dix ans.
Il faut probablement oublier l’idée d’une norme neuronale, comprendre qu’il existe une grande diversité de fonctionnements neurologiques – ni typiques ni atypiques – et qu’une grande majorité n’induit ni souffrance ni problème.
Il faut aussi, pour certaines personnes cramponnées à leur état, accepter qu’un TDAH ou qu’un neuro-atypisme ne rend aucunement exceptionnel, qu’il ne constitue pas l’entièreté de leur personnalité – mais pour cela il faut réussir à abandonner l’ego et comprendre que chacun est déjà, par nature, unique.
Car, aux antipodes du nombrilisme se trouve le détachement, qui est en toute simplicité la clé du bonheur.










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Le 16 Décembre 2023
