En des temps troublés et anxiogènes, comment accéder au bonheur ?
Il s’agirait déjà de définir le bonheur.
De quoi parle-t-on ?
Notre cher Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales définit le bonheur comme “l’état essentiellement moral atteint généralement par l’homme lorsqu’il a obtenu tout ce qui lui paraît bon et qu’il a pu satisfaire pleinement ses désirs, accomplir totalement ses diverses aspirations, trouver l’équilibre dans l’épanouissement harmonieux de sa personnalité”.
Plus simplement, on parle d’un état émotionnel équilibré, serein et durable qui s’oppose à la notion de plaisir, qui est lui, plus superficiel et plus passager.
La notion de bonheur, qui est étudiée depuis l’Antiquité, a sensiblement évolué au fil du temps et peut être appréhendée d’un point de vue religieux, philosophique, sociologique, politique et évidemment psychanalytique.
Je vous épargne la conceptualisation du bonheur selon les épicuriens, les stoïciens, les humanistes, les philosophes des Lumières, les rousseauistes, Kant, Marx ou Freud. Même si c’est passionnant, cela mériterait une ou deux thèses et ce n’est pas le point aujourd’hui.
La vérité est que nous vivons aujourd’hui dans un monde ultra- voire post-capitaliste où tout est financiarisé – même les êtres humains – et où la notion durable de bonheur est volontairement floutée pour se confondre avec celle, éphémère, de plaisir, qui est très directement liée à la matérialité et à la surconsommation – alors même que l’appauvrissement se généralise. On a déjà parlé ici de la différence entre réussir dans la vie, et réussir sa vie.
La vérité est que l’agitation prédomine partout. Nous évoluons dans un monde extrêmement confus où règnent violence et division – violence et division qui sont attisées par des systèmes et des personnalités politiques qui se cachent derrière (ou qui créent) le chaos ambiant pour, au mieux camoufler leur inadéquation et/ou leur incompétence – au pire en tirer profit et privilèges.
La vérité est que nous vivons sans vraiment le savoir une révolution digitale qui nous gave de contenus inintéressants, de fake news et de deep fakes et qui nous font douter de tout.
La vérité est que nous n’avons plus confiance en rien et que la désillusion règne partout.
Le monde est en feu, les amis.
Et c’est compliqué d’être heureux dans un monde en feu.
Comment être heureux dans ces conditions ?
Il me semble que le bonheur suppose le franchissement de quatre étapes : la lucidité, le détachement, la décision et la discipline.
C’est parce que l’on est lucide sur ce que l’on est, sur le monde qui nous entoure et sur l’inévitabilité de la mort, parce que l’on accepte pleinement ces états de fait – que l’on arrive à s’en détacher et à ne plus en souffrir.
C’est parce que l’on prend pleinement et consciemment la décision d’être heureux que l’on est ensuite capable de se discipliner pour respecter cette décision et d’accéder au bonheur.
C’est simple, non ?
Non, pas du tout.
La lucidité suppose un long travail sur soi-même, qui est intellectuel – car la connaissance apporte la compréhension – mais également et surtout émotionnel. Ce n’est pas parce que l’on sait quelque chose d’un point de vue intellectuel qu’on arrive facilement à le descendre au niveau émotionnel. De fait, le détachement ne vient pas forcément avec la lucidité et on peut vivre le même évènement négatif de manières totalement différentes sur les deux plans intellectuel et émotionnel – l’exemple le plus courant étant “je sais que cette personne ne me convient pas mais je n’arrive pas à m’en détacher”, accompagné de regrets, remords et souffrance.
De la même manière, décider d’être heureux ne se résume pas à se lever un matin et décréter qu’on va vivre dans un état de bonheur pour toujours – et c’est tout.
C’est une décision quasi-permanente, qui se recalcule à chaque instant ou presque – car on est tous confrontés au cours de notre journée à des évènements négatifs plus ou moins graves, ou en tout cas, qui peuvent venir nous chercher au tréfonds de ce que l’on est.
Le bonheur, c’est choisir de privilégier, non pas les évènements négatifs qui impactent notre vie, c’est choisir la façon dont on va accueillir ces évènements négatifs et comment on va y réagir.
C’est être capable de se regarder droit dans les yeux et d’être capable de comprendre ce que ça appelle en nous.
C’est relativiser.
C’est se forcer à aller vers le bon et le bénéfique.
C’est une discipline.
Une discipline qui est, selon les sujets, parfaitement intégrée et presqu’automatique, ou au contraire, le fruit d’une vraie réflexion et d’une mise en place pleinement consciente qui parfois s’avère complexe.
Et comme le bonheur est une décision quasi-permanente, c’est un enjeu qui se joue au niveau du quotidien – et c’est ça qui est difficile car c’est un effort de longue haleine.
Difficile, car la discipline se résout souvent à ne pas céder à notre penchant naturel, à la facilité.
Difficile, car la discipline se résout souvent à faire ce qu’on n’a, naturellement, pas envie de faire.
Dans la vie quotidienne, cela peut tenir au fait de lâcher son téléphone et les réseaux sociaux, et d’aller vers des contenus plus nourrissants – oui, il faut le prendre, ce livre.
Cela peut tenir au fait de décoller de son canapé, d’aller marcher – oui, même l’air pollué des villes peut faire du bien.
Cela peut tenir au fait de s’astreindre à faire du sport régulièrement, même si on est fatigué, même si on n’en a aucune envie – oui, il faut les enfiler, ces baskets.
Cela peut tenir au fait de s’arrêter à deux verres alors qu’on peut boire une bouteille et même plus, sans flancher – oui, l’alcool engendre la dépression.
Sur un plan émotionnel, cela tient souvent à abandonner les valises émotionnelles, à désactiver la part de souffrance qu’elles génèrent pour les regarder de loin – oui, il faut la faire, cette thérapie.
Cela tient souvent au fait de laisser la part sombre qui hante chacun de nous dans une boite bien fermée pour qu’elle n’envahisse pas tout notre être – car oui, c’est une façon de dire en permanence “Non, not today, Satan”, même si l’on n’est guère croyant. Cela tient à ne pas se laisser happer par la part sombre du monde, de ne lui offrir aucune résonance avec notre propre part sombre – celle-là, oui, qui est dans une petite boite bien fermée.
Cela tient souvent au fait d’être aux aguets, de garder les yeux ouverts, de détecter la beauté partout où elle peut se trouver – qu’elle soit matérielle ou immatérielle – parce que la beauté nous porte vers le beau et le bon.
Chacun aura sa petite discipline. L’important est de trouver celle qui fonctionne, celle qui prémunit du malheur. L’important est également de refuser tout type d’injonction au bonheur permanent et béat et de pleinement accepter que certains jours sont plus sombres que d’autres.
Bon courage à nous tous, ai-je envie de dire.









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Le 18 Septembre 2026
