LA TYRANNIE DU BONHEUR

Voici 4 ans que je fréquente Instagram et que j’y vois fleurir de manière récurrente ce que j’appelle “l’injonction du bonheur”. La dictature du bonheur, ou comment s’enfoncer dans la dépression lorsque l’on y arrive pas.

Je crois bien que cette injonction fleurit un peu partout et bien au-delà d’Instagram, d’ailleurs.

Que l’on soit bien d’accord : le bonheur est essentiel, parce que cet état de grâce permet d’accéder à des dimensions plus éclairées et donc plus célestes.

Maintenant, la vraie question est de savoir comment se définit le bonheur. Et je crois bien que cette définition est très personnelle à chacun.

Parce que c’est mon chemin de vie personnel (chaotique depuis le départ mais je ne crois pas être là pour les choses simples), le bonheur tient à un toit sur la tête (même s’il ne doit pas être à mon goût), à une assiette pleine (même si elle doit n’être pleine que de pasta), au rire et à la joie inscrits sur la bouille des trois enfants que j’accompagne dans cette vie, même dans les moments pas rigolos que nous avons pu traverser ensemble.

Je sais que tout le reste n’est pas grave du tout, qu’il s’agisse en vrac et en ce qui me concerne des petites abdications éducationnelles, des huissiers à la porte ou des rupture amoureuses. C’est important, c’est formateur, c’est parfois étrange et perturbant, mais ce n’est pas grave. Le seul évènement grave à mon sens est la santé défaillante, celle qui vous éloigne des êtres aimés, et ultimement la mort évidemment.

Tout écraser à l’essentiel – la vie et l’amour – est ma recette très personnelle du bonheur.

On peut – je crois – être heureux dans la plus merdique des situations – je parle en connaissance de cause – si le cercle magique de la vie et de l’amour est préservé. Qu’est-ce que le cercle magique de la vie et de l’amour, me demanderez-vous ? Cela tient bêtement (et au-delà d’être en bonne santé) à un seul point qui pourrait sembler futile et qui est pourtant essentiel : le sourire. Celui que j’arbore peut-être sottement, tout au long de la journée. Mais ce sourire est le résultat – en ce qui me concerne – de la distanciation que je souhaite toujours mettre entre l’intégrité de ma personnalité émotionnelle et les soucis. Il est aussi le résultat d’un humour noir très… noir, dois-je avouer.

Dans les réunions, dans les transports en commun, je remarque souvent que le visage des gens qui ne se pensent pas regardés, qui n’est pas en action, porte ce que j’appelle “la bouche à l’envers”. La bouche qui tombe, les commissures très marquées qui tirent les coins de la bouche vers le bas. La bouche qui n’a pas pour habitude de sourire. Et je trouve ça triste.

Pourtant, il y a mille choses à dire sur le sourire (pas celui du Joker, entendons-nous). Il y a mille choses à vivre grâce à un sourire. En ce qui me concerne, le sourire m’a sauvé la vie mille fois. Le sourire m’a permis de décrocher tous les stages auxquels je n’avais pas le droit, de repousser des huissiers qui devaient saisir mes meubles, de ne pas être agressée dans la rue (il me permet aussi, au moins deux fois par jour dans la rue, sans mentir, de me voir interpellée par des gens qui ont besoin de renseignements).

Le sourire m’a forcé à une posture à la fois ouverte, humble et honnête.

A partir d’un sourire, n’importe quel dialogue est possible, ou presque. Le dialogue avec les gens, le dialogue avec la vie.

Le sourire m’a permis d’affronter avec recul des situations désastreuses, tout simplement parce que le sourire force une reprogrammation neurologique presque immédiate qui porte vers le bonheur. Évidemment, le sourire seul ne suffit pas à sauver toute situation, mais peut-être porte-t-il en lui les germes d’une situation meilleure, tout bêtement parce qu’il est l’illustration parfaite de la posture que l’on veut prendre dans la vie.

En revanche, exhorter quelqu’un à être heureux – et c’est tout – me semble aussi profond qu’un message publicitaire (c’est-à-dire assez peu, donc, n’est-ce pas).

La seconde question, qui n’est en finalement pas une, est de savoir que rien n’est linéaire dans la vie. Croire que le bonheur est un état continu me semble un leurre. Croire que tout est continu est d’ailleurs un leurre. Personne ne connait un bonheur perpétuel, personne n’est au top de manière constante 24 heures sur 24.

Non.

On a tous des coups de mou, des bleus à l’âme, et ce n’est pas bien grave. Je suis la première à foirer régulièrement, en vrac et dans le désordre : l’éducation de mes enfants, ma vie amoureuse, mon maquillage, mes photos ou le paiement en temps et en heure de mes factures.

Je suis la première à ne pas être au top constamment, à manquer d’énergie, à ne pas m’impliquer jour et nuit dans mes dossiers, à abdiquer des points que je croyais essentiels. Ce n’est pas grave. On verra demain, car demain est un autre jour, que l’énergie de demain est différente. Le seul écueil à éviter est de se dire tous les jours qu’on verra demain.

Accepter la difficulté, la douleur, l’affronter honnêtement et se laisser traverser sans se laisser embarquer, se dire que l’on est pas de taille pour le moment, mais peut-être demain, peut être franchement salvateur. Il faut juste accepter qu’il y a des jours avec, mais aussi des jours sans.

Le bonheur, je crois, n’a jamais fait avancé personne.

Alors célébrons aussi les jours difficiles. Ils sont porteurs de futures dimensions insoupçonnées.

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