AMERICAN PSYCHO

Après la Génération Perdue de Francis Scott Fitzgerald, parlons de la Génération X de Brett Easton Ellis. La parenté littéraire de ces deux écrivains américains précoces me semble évidente – le premier publie son premier roman à 23 ans, le second à 21 ans – et ils incarnent chacun une génération aussi désenchantée l’une que l’autre – quoique pour des raisons différentes.

La Génération Perdue se compose d’une population née au tournant du XXème siècle, traumatisée par la brutalité de la Première Guerre Mondiale, qui a vu ses jeunes s’enrôler pour combattre ou se porter volontaires pour soigner les soldats comme ambulanciers. Ernest Hemingway et Francis Scott Fitzgerald, qui vivent en Europe, écriront leur dégoût, leur désenchantement et seront les porte-paroles les plus emblématiques de cette Génération Perdue.

La Génération X se compose d’une population née entre 1965 et 1976, juste après celle des babyboomers. La Génération X, dont le divorce d’avec les valeurs conservatrices est évident, vit une époque de croissance économique mais surtout les chocs pétroliers qui rendent l’emploi moins accessible et plus instable. Paradoxalement (ou non) elle assiste à l’érection de l’hyper-capitalisme et du monde des apparences – qui connaitront tous deux leur apogée quelques décennies plus tard avec le post-capitalisme et les réseaux sociaux. La Génération X assiste à des phénomènes de déclin social et économique, à l’explosion des empires coloniaux et aux premiers questionnements relatifs à l’écologie, la pollution et l’environnement. En comparaison de la génération du babyboom, la Génération X est souvent qualifiée de sacrifiée.

Publié en 1991, le roman “American Psycho” est le reflet du désenchantement de la Génération X, mais peu l’ont compris à sa sortie. Le livre, refusé par Simon & Schuster mais publié par Vintage Books, fait scandale à sa sortie – la presse et le public restant mortifiés par la crudité et la violence des scènes (qui sont en effet très cliniquement détaillées) que vit son narrateur et anti-héros psychotique, Patrick Bateman.

Patrick Bateman est un jeune banquier d’affaires qui travaille à Wall Street pendant l’ère Reagan. Il est jeune, il est beau, il est riche, il est fiancé. Pourtant le vide qui l’habite est sidéral : les apparences dominent sa vie, il ne travaille guère et il n’éprouve aucun sentiment – ni pour sa fiancée ni pour ses amis. Sa vie tourne autour du fait d’avoir la plus belle carte de visite et d’avoir une table dans le restaurant le plus chic de New-York – qui est inévitablement toujours complet. Il est entouré d’une clique d’autres golden boys qui lui ressemblent – à tel point que les erreurs d’identité sont fréquentes, chacun prenant l’autre pour quelqu’un d’autre dans ce microcosme fermé et vain.

Cette vacuité, dont l’anti-héros semble conscient, cache une autre réalité : la nuit, Patrick Bateman se transforme en serial killer d’une cruauté rare. Il décapite, il viole, il égorge et… il mange.

Il tue, par jalousie, l’un de ses collègues, Paul Owen dont il investit l’appartement pour continuer à tuer d’autres victimes de manière de plus en plus désorganisée.

Bientôt poursuivi par la police, Patrick Bateman arrive à s’échapper et à appeler son avocat, pour avouer sur le répondeur de celui-ci tous les crimes qu’il a pu commettre. Pourtant, lorsqu’il croise son homme de loi quelques jours après, son avocat le confond avec quelqu’un d’autre et lui fait comprendre qu’il a considéré le message vocal d’aveu comme une bonne blague – ayant déjeuné quelques jours auparavant avec Paul Owen – que notre anti-héros a supposément tué.

Patrick Bateman, qui est l’exemple le plus parfait en littérature du “narrateur non-fiable”, a-t-il fantasmé ses crimes ou ceux-ci sont-ils, facilités par une société déshumanisée et peu attentive, bien réels ?

Chacun se fera son opinion – pour autant je ne suis pas certaine que cette question soit l’aspect le plus intéressant du roman.

La violence, réelle ou supposée, de Patrick Bateman n’est que l’écho de la violence d’une société new-yorkaise, américaine, occidentale, où l’argent, qui est roi, justifie toutes les violences sociales.

Wall Street, qui est le lieu archétypal et fantasmé où la violence de l’argent s’exerce, est peuplé de golden boys dont les décisions financières sont à l’opposé de l’altruisme. Idolâtrés dans un lieu et dans une époque hyper-capitalistes, ces hommes d’argent représentent le nouveau rêve américain de la fin des années 80.

Et c’est bien cela que dénonce Brett Easton Ellis : la vacuité et la débilité (au sens premier) de l’hyper-capitalisme, qui vide les personnes de toute humanité. Personne ne regarde réellement personne – les confusions d’identité sont nombreuses, personne n’écoute personne – Patrick Bateman peut évoquer autant qu’il veut ses penchants meurtriers, personne n’y prête attention.

Le monde des apparences est le seul qui prévaut dans ce monde assoiffé d’argent et d’ascension sociale – et tant pis pour les sentiments.

Il faut évidemment parler du film qui porte le même nom que le roman, devenu culte après avoir été tout à fait méprisé à sa sortie en l’an 2000, réalisé par Mary Harron. Le film devait initialement être réalisé par Oliver Stone et le rôle principal devait être joué par Leonardo Di Caprio.

Je suis heureuse que le film ait été porté par une femme – car je crois qu’elle a parfaitement su illustrer la violence de la société dans laquelle son anti-héros vit – et je suis plus qu’heureuse que Christian Bale ait pu incarner Patrick Bateman et retranscrire sa beauté froide et vide.

Les scènes de meurtres sont souvent cocasses – et je dois dire que j’adhère, hélas ! parfaitement aux analyses de musicologie du serial killer psychotique.

Costume Curling – Pull Eric Bompard – Manteau et sac à main Fendi – Ballerines Prada – Lunettes de soleil Face À Face

Le 20 Octobre 2024

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