AUTANT EN EMPORTE LE VENT

Faut-il parler d’ « Autant en emporte le vent » ? Bien sûr, et surtout en ce moment.

Il faut parler d’ « Autant en emporte en vent » parce que les États-Unis sont peut-être enfin en train de faire leur révolution sur la question noire. Le mouvement « BlackLivesMatter » jette une lumière crue sur le racisme historique et systémique qui a toujours rongé ce pays, pour peut-être, j’espère, le renverser.

Il faut parler d’ « Autant en emporte le vent » parce que penser que le mouvement « BlackLivesMatter » concerne les violences policières est erroné. Les violences policières ne sont qu’un grave symptôme d’une problématique bien plus enracinée : le racisme institutionnalisé aux États-Unis.

Il faut parler d’ « Autant en emporte le vent » parce que ne pas comprendre que le racisme a toujours été un système économique et politique est une erreur. L’esclavagisme a constitué le fondement économique même des plantations du Sud des États-Unis, puisque les esclaves n’étaient rien d’autre que de la main d’œuvre gratuite et corvéable à merci.

Il faut en parler parce que « Autant en emporte le vent » est un classique écrasant de la cinématographie occidentale : tout le monde ou presque a vu ce film au moins une fois dans sa vie – souvent jeune – et le monde entier sait qui sont Scarlett et Rhett, qui ont fait rêver des générations entières.

Il faut en parler, parce que les deux vraies questions se résument à celles-ci : lequel d’entre nous, jeunes spectateurs, a vu Mamma autrement que comme une nounou serviable, dévouée et faisant partie de la famille ?

Quel jeune spectateur du film a vu la guerre civile dépeinte dans le film autrement que comme le baroud d’honneur romantique d’une société chevaleresque tenant tête à cette racaille mal élevée du Nord ?

C’est ça, presque personne.

Et c’est bien là le noyau du problème : je ne laisserai jamais mes enfants regarder seuls « Autant en emporte le vent ».

Tout simplement parce que le film procède à une romantisation insupportable lorsque l’on connaît la réalité historique, et qu’il ne propose rien d’autre qu’un révisionnisme puant, que cela concerne le sort des esclaves ou les notions de « Cause » et de « Old South ».

Même si les origines de la guerre de Sécession ont été multiples, l’abolition de l’esclavagisme en a été la raison principale, et voir, comme certains essayistes, la guerre de Sécession comme le baroud d’honneur romantique d’une société chevaleresque tenant tête à l’industrialisation d’un Nord mal élevé et sans manières, n’a aucune réalité historique.

« Autant en emporte le vent » revient souvent sur la notion de « Cause » (ou de « Cause Perdue » une fois la guerre terminée), pour laquelle chaque sudiste se bat et regarde avec une immense nostalgie, celle du « Old South ». Les protagonistes, que ce soit Scarlett, Ashley ou Melanie, emploient souvent ces termes, et laissent croire à un public non-averti que la vie d’avant était bonne, belle, empreinte de galanterie et de gestes chevaleresques. Il y a du désir d’aristocratie et de noblesse dans cette posture, qui n’a guère existé. Faire croire que le combat sudiste visait à l’indépendance politique d’états du Sud menacés par un Nord industrialisé n’est rien d’autre qu’une théorie révisionniste regardée comme telle par la majorité des historiens.

Je me suis demandée (car j’aime jouer l’avocat du diable, même contre moi-même) si l’histoire de Scarlett aurait pu prendre place à un autre moment, au cours d’une autre guerre, et pour autant pleinement garder son sel. Eh bien, non, je ne crois pas, parce que l’arc narratif est certes celui d’une femme qui fait tout pour survivre à un conflit, mais l’arc narratif est également celui d’une femme qui ne souhaite rien d’autre que de revenir à un monde perdu, celui du « Old South ».

Parlons-en, de ce « Old South ». Il tirait sa richesse de l’exploitation et de l’exportation de tabac, de coton et de canne à sucre par les plantations. Le modèle économique de ces plantations était basé sur l’esclavagisme, puisque les esclaves représentaient une main d’œuvre gratuite et corvéable à merci.

Sans le pouvoir de vie ou de mort conférés par la loi aux planteurs sur leurs esclaves, tout le système économique des plantations du Sud se serait écroulé.

Outre le risque de mort, la violence physique était omniprésente, puisque les codes noirs de l’esclavagisme autorisaient largement – voire préconisaient – l’usage de la violence, qu’il s’agisse de coups de fouet, de mutilations, de marquage au fer rouge ou de castration.

Les conditions de vie des esclaves étaient plutôt des conditions de survie : les privations étaient quotidiennes, les travaux supplémentaires étaient légion pour des personnes qui travaillaient déjà 12 à 15 heures par jour, et qui vivaient dans des cases de 25 mètres carrés en moyenne pour 6 personnes. La plupart des États esclavagistes interdisaient l’alphabétisation des esclaves, qui vivaient par ailleurs sous la menace constante de perdre un membre de leur famille si le propriétaire décidait de vendre l’un d’eux. Sans parler des abus sexuels régulièrement pratiqués sur les esclaves de sexe féminin, par les propriétaires, les membres de leur famille ou les superviseurs blancs.

Dès lors, présenter dans « Autant en emporte le vent » un Sud merveilleux, chevaleresque, parsemé d’incroyables plantations, peuplé de gentlemen et de ladies, où la galanterie prévaut contre la racaille mal éduquée du Nord, est un peu choquant.

Le film omet sciemment de mentionner que ce monde merveilleux, ces plantations, cette richesse incroyable des O’Hara et des Wilkes, sont bâtis sur les coups de fouet, le sang et la mort des esclaves. Mieux, les premières minutes du film décorrèlent une Scarlett virginale dans sa robe blanche, de la réalité noire et rouge des minutes précédentes.

Mieux encore, si l’on montre des noirs, ils sont, ma foi, très heureux : les premières scènes du film sont pastorales : les esclaves accomplissent paisiblement leur journée de travail, il n’y a pas un contremaître, pas une chaîne, pas un fouet en vue. Ils sont gentils, ils sont un peu benêts, et Mamma est la nounou-mère de substitution que chacun aimerait avoir. Ce sont des enfants, que l’on traitre gentiment (si j’en crois ce mollasson d’Ashley).

Lorsque les scènes ne sont pas pastorales, elles décrivent les noirs comme des gens fourbes, menteurs, pas très capables – j’en veux pour exemple Prissy.

Lorsque les scènes ne sont pas pastorales, elles suggèrent les débuts du Ku Ku Klan, j’en veux pour exemple le raid nocturne des gentlemen sudistes pour aller tuer la racaille yankee et noire qui a osé porté la main sur la femme blanche, en l’occurrence Scarlett. Par cette scène, « Autant en emporte le vent » s’inscrit parfaitement dans la lignée du film « Naissance d’une nation », sorti en 1920, que je me suis forcée à regarder et qui pose les bases de l’archétype du mâle noir violent et sexuellement agressif envers la femme blanche, qui glorifie le KKK et qui a hélas eu un impact immense sur la culture populaire des États-Unis.

« Autant en emporte le vent » ne parle que de nostalgie pour le Vieux Sud, et c’est en réalité cela qui est extrêmement dérangeant. Le titre du film l’annonce d’ailleurs lui-même : le thème principal réside dans la nostalgie d’une civilisation perdue, emportée par le vent de l’histoire.

Tous les protagonistes (hormis Rhett Butler) vivent dans cette nostalgie d’un monde meilleur, perdu à jamais. A commencer par Ashley qui, lorsque son épouse décède, pleure autant la mort de son monde d’antan que la mort de Melanie.

Scarlett, quant à elle, en revient toujours à Tara, comme ultime ancrage, comme ultime point de renaissance lorsqu’elle est en difficulté, alors même que cette terre est affreusement rouge, comme gorgée de sang. Elle n’est certes pas la championne de la remise en question, elle n’est motivée que par l’argent, qui a pris une place dévorante dans son processus de survie, mais pour autant personne – personne – ne semble se remettre en question, ou évoluer avec son temps.

Que ce soit la mère de Scarlett, présentée comme une dame charitable ou Melanie, présentée comme la bonté incarnée, personne n’a l’air se poser de question sur l’esclavagisme, alors même que cette abolition a déjà eu lieu en 1777 dans le Vermont, en 1780 en Pennsylvanie, en 1783 dans le Massachusetts et le New Hampshire, et que l’abolition de l’esclavage est donc dans le débat public depuis longtemps et déclenche même la guerre de Sécession (en 1861, donc, soit 84 ans après la première abolition dans le Vermont).

Je vais être honnête : je me suis refarcie les 4 heures de film pour écrire cet article. La seule conclusion à laquelle j’aboutis est que « Autant en emporte le vent » doit continuer à être diffusé, néanmoins accompagné d’explications préliminaires. Le livre de Margaret Mitchell – encore plus raciste et révisionniste – doit connaître le même sort.

Interdire la diffusion d’ « Autant en emporte le vent » n’aurait rien de pertinent, car c’est une œuvre artistique de son temps – 1939, (en pleine ségrégation – Hattie McDaniel en sait quelque chose), et lui appliquer des standards socio-culturels contemporains n’aurait pas de sens.

J’entends les arguments selon lesquels nous sommes tous assez intelligents pour savoir, comprendre et faire la part des choses lorsque nous visionnons ce film et selon lesquels l’introduction explicative de HBO (qui a le film dans son catalogue, l’a temporairement retiré pour l’y remettre, accompagné d’une introduction explicative) ne sont pas nécessaires.

Je ne suis hélas pas d’accord : j’en reviens à la perception d’un enfant qui ne dispose pas du contexte et qui verra Mamma comme la nounou dévouée, serviable et faisant partie de la famille. En outre, tout le monde ne doit pas être si adulte, si intelligent puisque des noirs se font encore tirer dans le dos et subissent un racisme systémique que personne ne peut plus ignorer.

Expliquer « Autant en emporte le vent » est nécessaire. Que l’explication vienne de parents qui auront fait l’effort de se renseigner sur le sujet, ou d’une explication historique introduisant le film.

Parce que ne pas regarder notre passé dans les yeux nous condamne à le répéter.

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