TENDRE EST LA NUIT

Il y a beaucoup à dire sur le “jeune homme triste” et porte-parole de la “Génération Perdue” qu’était Francis Scott Fitzgerald.

Il y a également beaucoup à dire sur son épouse Zelda.

Et s’il faut parler de ces deux-là ensemble, il y a donc beaucoup à dire sur ce roman que Francis Scott Fitzgerald voulait voir comme son grand œuvre : “Tendre est la Nuit”.

“Tendre est la Nuit” est le conte cruel d’un couple dysfonctionnel – j’ai nommé Dick et Nicole.

Dick et Nicole vivent des vacances éternelles dans l’Europe des années 20. Il sont beaux, riches, drôles, insaisissables et absolument magnétiques. L’attrait qu’ils exercent sur leur petite société rappelle l’irrésistible attraction de la lumière qui ensorcèle les papillons – avant de les brûler.

Brûlants, Dick et Nicole le sont. Peut-être pour autrui, mais surtout pour eux-mêmes. Leur train de vie est dispendieux et Dick s’emploie frénétiquement à créer un paradis féérique dans lequel sa femme peut évoluer. Car Nicole – qui a été traumatisée par un père monstrueux, pourrie par l’argent familial qui est le nœud gordien de son drame personnel – est schizophrène.

Dick, qui est médecin, s’est en un premier temps attaché à sauver la santé mentale de cette femme, mais la passion qu’elle a fait naître en lui a depuis fort longtemps transformé le sauvetage médical en sauvetage sentimental. Le mythe fondateur de ce couple à la fois solaire et sombre rappelle irrésistiblement le triangle de Karpman, l’une des figures psychiatriques de l’analyse transactionnelle avec la dynamique malsaine qui s’instaure entre le bourreau, la victime et le sauveur.

L’équilibre est certes précaire dans ce couple, mais équilibre il y a, tant que Dick et Nicole endossent leurs rôles respectifs de sauveur et de victime. Au plus bas Nicole sera, au mieux Dick se portera.

Mais, mais, mais… il suffit que Nicole sorte de ses ténèbres mentales et décide de ne plus endosser le rôle de victime pour que le couple s’effondre – et Dick avec, privé de son rôle si valorisant de sauveur.

Il y a beaucoup de Francis Scott Fitzgerald et de Zelda dans Dick et Nicole, mais pour le comprendre encore faut-il plonger dans l’histoire de ces deux êtres de chair et de sang.

Francis Scott Fitzgerald nait en 1896, à l’aube du vingtième siècle dans un milieu de petit-bourgeois du Minnesota. Il méprise peut-être son père, simple commis voyageur, mais ses parents parviennent néanmoins à lui offrir une éducation dans une école privée qui lui permet d’accéder à Princeton. Il quitte néanmoins Princeton avant même d’en obtenir le diplôme car il veut être écrivain.

Il rencontre en 1918 celle qui résonne comme un coup de tonnerre dans sa vie et qui va devenir sa muse : Zelda Sayre.

Zelda n’a que 18 ans mais son milieu grand-bourgeois et son fort caractère en font une jeune femme populaire, excentrique, irrésistible, séductrice et pleine d’esprit. Il lui fait une cour effrénée et c’est pour la ravir à une famille qui s’inquiète de ce prétendant désargenté que Francis Scott Fitzgerald écrira et publiera avec grand succès son premier roman, “L’Envers du Paradis”. Il n’a que 24 ans.

Même s’il n’est pas bien sûr de sa promise qui flirte ouvertement avec d’autres hommes, Francis Scott Fitzgerald ravit la princesse et se marie avec Zelda en 1920. Ils incarnent la folie des années 20 rugissantes, et sont célébrés comme les représentants de cette “Génération Perdue” d’entre-deux guerres.

Leur train de vie, assuré par le succès littéraire de Francis Scott Fitzgerald, est délirant. Tous les excès sont permis, le premier d’entre eux étant l’alcool.

Afin de bénéficier d’un dollar fort, ils émigrent dès 1922 en France – à Paris et sur la Côte d’Azur, où ils fréquentent notamment la Villa Eilenroc et la Villa Saint-Louis, devenue depuis l’hôtel Belles-Rives.

Après la publication en 1922 de “Beaux et Damnés”, Francis Scott Fitzgerald publie en 1925 “Gatsby le Magnifique”, sans grand succès.

Zelda, de son côté, vit en 1924 une aventure avec un aviateur français – aventure qui va briser le couple.

Le succès somme toute très relatif de Francis Scott Fitzgerald éclipse Zelda, faite pour des feux de la rampe qu’elle s’obstine sans grande réussite à attirer en peignant, en dansant et… en écrivant. Elle écrit un certain nombre de nouvelles mais celles-ci sont publiées sous le nom de son mari. Par ailleurs, Francis Scott Fitzgerald s’inspire fortement de la personnalité de sa femme pour nourrir ses personnages de papier, en plagiant les lignes du journal intime de Zelda.

La schizophrénie de Zelda apparaît lentement mais sûrement.

Pour des raisons financières, Francis Scott Fitzgerald repart en 1926 aux Etats-Unis, et en 1930 Zelda doit être placée en hôpital psychiatrique.

Francis Scott Fitzgerald met 9 ans à finaliser la rédaction de ce manuscrit qu’il souhaitait être son grand roman, “Tendre est la Nuit”, finalement publié en 1934. Le livre n’a aucun succès, à tel point qu’il n’est plus disponible en librairie au décès de son auteur en 1940.

Zelda finira sa vie en institution. Elle mourra en 1948 mais aura connu une phase créatrice en 1932. En quelques semaines, elle rédige un roman, “Accordez-moi cette Valse” et l’envoie à l’éditeur de son mari, sans que ce dernier le sache.

“Accordez-moi cette Valse” est le pendant de “Tendre est la Nuit”. Le matériau est le même, et Zelda s’est autant inspirée de sa vie conjugale que l’a fait son mari. Cela rend furieux le grand écrivain qui arrive in fine à lire le manuscrit et qui demande à sa femme de supprimer certains passages qu’il évoque lui-même dans son propre roman encore en cours d’écriture.

Elle accepte.

“Accordez-moi cette Valse” est publié en 1932, “Tendre est la Nuit” en 1934, et le succès ne sera au rendez-vous pour aucun des deux romans.

Zelda décède à 47 ans dans l’incendie accidentel de son hôpital psychiatrique, Francis Scott Fitzgerald à 44 ans, dans l’oubli total. Ils auront brûlé leurs vies, ces enfants aux mains pleines.

Zelda aura été esclave de ses passions et de ses excès. Fait aggravant, elle aura également été l’esclave d’une santé mentale chancelante, trop tardivement rediagnostiquée en bipolarité.

Francis Scott Fitzgerald aura noyé un talent évident dans le regret, l’alcool, le matérialisme, les apparences et l’égotisme. L’amertume de voir la Première Guerre Mondiale s’achever sans qu’il ait eu le temps de se forger une stature de héros s’ajoutera au mépris de classe et d’argent qu’il ressentira toute sa vie et qui parcourt son œuvre de manière obsessionnelle.

Je vais être honnête, je n’arrive pas à départager, dans le succès de cet auteur, ce qui tient à son style littéraire et ce qui tient à son style de vie flamboyant. Il y a quelque chose de macabre et d’obscène à célébrer cet homme alcoolique et dépressif qui aura nourri son œuvre du désenchantement de la “Génération Perdue” et qui aura mis une vie entière à se suicider.

Il aura voulu, comme ses personnages de papier Gatsby, Dick et Monroe, être le magicien qui sublime la vie quotidienne. Mais… qui dit magicien, dit illusionniste. Le manque de justesse, de vie réelle, d’humanité auront eu raison de cet homme brûlé de toutes parts.

Reste l’auteur.

Restent ses œuvres.

Reste “Tendre est la Nuit”.

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