Puisque je suis à Chamonix – évoquons Maurice Herzog, qui en fut maire de 1968 à 1977. Né en 1919, Maurice Herzog, diplômé d’HEC, est directeur chez Kléber-Colombes dans l’industrie des pneumatiques et du caoutchouc. Il s’adonne dès qu’il le peut à l’alpinisme. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il s’engage dans la Résistance et devient capitaine d’un bataillon de chasseurs alpins.
Sa vie bascule lorsqu’il conquiert le 3 juin 1950 le sommet de l’Annapurna – à 8.075 mètres d’altitude.
C’est le premier “8.000”, comme on dit, conquis par une France qui se relève d’une Seconde Guerre Mondiale qui a besoin de beaux exploits et qui – en termes d’alpinisme – vit une douloureuse compétition avec les Anglais et les Allemands suite à l’échec de l’expédition française de 1936 en Himalaya.
Parti vers l’Himalaya en chef d’expédition, Maurice Herzog en revient en héros national. Paris Match relate les détails de l’ascension de l’Annapurna en temps réel ou presque et publie en couverture de son numéro 74 du 19 août 1950 une photo devenue historique de Maurice Herzog brandissant le drapeau français au sommet de l’Annapurna.
L’année suivante, Maurice Herzog publie son compte-rendu de l’ascension, “Annapurna, Premier 8.000” qui connaît un retentissement international (entre 11 et 20 millions d’exemplaires vendus, selon les sources) et qui suscite encore aujourd’hui de nombreuses vocations d’alpinistes à travers le monde. Les retombées financières de la parution de “Annapurna, Premier 8.000” sont d’ailleurs tellement importantes qu’elles permettent de financer les expéditions françaises des décennies suivantes.
Il faut dire que “Annapurna, Premier 8.000” se veut l’épopée inspirante, transcendante et presque mythologique de quelques hommes valeureux, courageux et marchant à l’unisson vers un sommet imprenable.
Il faut aussi dire que Maurice Herzog a perdu ses mains et ses pieds dans l’ascension – ils ont gelé au sommet et ont dû être amputés – et qu’il n’hésite jamais à donner une dimension christique à sa vie, qu’il s’agisse de son amputation qu’il vit comme les stigmates du Christ ou de la renaissance à une seconde vie qu’il estime devoir à l’Annapurna.
Nommé Haut-Commissaire à la Jeunesse et aux Sports en 1958, député du Rhône en 1962, Secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports de 1963 à 1966, membre du Conseil Économique et Social de 1966 à 1971, député de la Haute-Savoie de 1967 à 1978, maire de Chamonix comme on l’a dit de 1968 à 1977, dirigeant de la Société du Tunnel du Mont-Blanc de 1981 à 1984, membre honoraire du Comité International Olympique de 1995 à 2012 puis membre du Comité International Olympique de 1970 à 1994 (impressionnant pour un directeur anonyme chez Kléber-Colombes, n’est-ce pas), Maurice Herzog n’aura de cesse dans les décennies qui suivent l’ascension de l’Annapurna de mettre son aura de héros national au service de la pratique du sport en France – mais également au service de sa carrière et de son personnage public.
Il décède en 2012, trois mois après la parution du livre de sa fille Félicité Herzog, “Un Héros” qui met à mal la stature héroïque de son père, qu’elle décrit comme narcissique, séducteur compulsif et piètre père. La lecture de ce brûlot familial, qui se veut un roman et non une biographie, n’a – à mes yeux en tout cas – aucun intérêt mais relance un débat qui traine dans le monde de l’alpinisme depuis le 3 juin 1950 : que s’est-il réellement passé lors de cette expédition et le sommet de l’Annapurna a-t-il vraiment été conquis ?
Un point est certain : l’expédition de 1950 n’a rien du roman national qui a été proposé par Maurice Herzog dans “Annapurna, Premier 8.000”.
David Roberts, dans son ouvrage publié en 2000 “Une Affaire de Cordée”, et Christian Greiling, dans son livre publié en 2022 “Annapurna 1950, un exploit français sous le feu de la cancel culture”, tentent de démêler ce qui tient de la mythologie et ce qui tient de la réalité. Ils ne sont d’ailleurs pas d’accord sur de nombreux points.
Le mérite de l’ouvrage de David Robert est de mettre en lumière trois autres membres de l’expédition.
Car, derrière la figure tutélaire et écrasante qu’allait prendre Maurice Herzog dès le retour en France, trois autres alpinistes autrement plus confirmés que lui – et grâce auxquels l’équipe est revenue vivante – participent à l’expédition.
Louis Lachenal, Lionel Terray et Gaston Rébuffat, tous trois membres de la très prestigieuse Compagnie des Guides de Chamonix, sont des alpinistes de génie mais leurs noms sont à peu près inconnus du grand public d’hier et d’aujourd’hui.
On peut se demander pourquoi Maurice Herzog fut nommé chef d’expédition. Sa grande amitié avec Lucien Devies – qui domine à l’époque l’alpinisme français puisqu’il est simultanément président du Comité Alpin Français, président de la Fédération Française de la Montagne et président du Groupe de Haute Montagne – n’y est pas pour rien.
Également, un préjugé de classe explique probablement la nomination d’un alpiniste certes talentueux mais non-professionnel à la tête d’une expédition financée par une souscription nationale : les guides sont alors considérés comme des techniciens du rocher ou de la glace, mais surtout comme des montagnards un peu rustres et l’entregent d’un cadre sortant d’HEC et gaulliste convaincu illustre toute la dimension politique de l’expédition.
Avant de partir pour l’Himalaya, les membres de l’expédition doivent prêter serment d’obéissance au chef d’expédition – ce qui peut paraître étonnant lorsque l’on pense que ledit chef d’expédition n’est pas un professionnel, contrairement aux trois guides de Chamonix.
Le 13 mai, après sept semaines d’errements – le massif de l’Annapurna n’avait alors jamais été exploré – la conquête du sommet commence.
Débute alors ce que Lionel Terray appelle le “fantastique ballet de montées et de descentes” des membres de l’expédition, qui ne cessent de monter et de descendre afin d’installer les différents camps – le Camp I à 5.000 mètres d’altitude, le Camp II à 6.500 mètres, le Camp III à 7.200 mètres et le Camp IV à 7.000 mètres.
Maurice Herzog et Louis Lachenal partent seuls installer le Camp V à 7.500 mètres, et c’est de là qu’ils partiront pour lancer l’assaut final vers le sommet.
L’exploit des 600 derniers mètres qui permet d’atteindre le somment de l’Annapurna n’est en effet accompli que par Louis Lachenal et Maurice Herzog. Ils quittent le Camp V à 6 heures du matin pour arriver au sommet à 14 heures.
Maurice Herzog en fait un récit mythique :
Brusquement, Lachenal me saisit : « Si je retourne, qu’est-ce que tu fais ? » En un éclair, un monde d’images défile dans ma tête : les journées de marche sous la chaleur torride, les rudes escalades, les efforts exceptionnels déployés par tous pour assiéger la montagne, l’héroïsme quotidien de mes camarades pour installer, aménager les camps… À présent nous touchons au but ! Dans une heure, deux peut-être… tout sera gagné ! Et il faudrait renoncer ? C’est impossible. Mon être entier refuse. Je suis décidé, absolument décidé ! Aujourd’hui nous consacrons un idéal. Rien n’est assez grand. La voix sonne clair : « Je continuerai seul ! » J’irai seul. S’il veut redescendre, je ne peux pas le retenir. Il doit choisir en pleine liberté. Mon camarade avait besoin que cette volonté s’affirmât. (…) Sans hésiter, il choisit : « Alors, je te suis !”.
Annapurna, Premier 8.000, page 242
Ils arrivent au sommet :
Alors, on redescend ? » Lachenal me secoue. Quelles sont ses impressions, à lui ? Je ne sais pas. Pense-t-il qu’il vient de réaliser une course comme dans les Alpes ? Croit-il qu’il faille redescendre comme cela simplement ? « Une seconde, j’ai des photos à prendre.”
Annapurna, Premier 8.000, page 247
Herzog prend une photo de Lachenal (qui sera floue) et demande à celui-ci de le prendre à son tour en photo.
Il prend plusieurs photos, puis me rend l’appareil. Je charge en couleurs et nous recommençons l’opération pour être certains de ramener des souvenirs qui un jour nous seront chers. « Tu n’es pas fou ? me dit Lachenal. On n’a pas de temps à perdre !… Faut redescendre tout de suite !”
Annapurna, Premier 8.000, page 249
Le sommet est peut-être conquis mais le désastre commence.
Herzog, en redescendant au Camp V, perd ses gants et ne pense pas à enfiler sur ses mains la paire de chaussettes qu’il a dans son sac. Ses mains en resteront gelées.
(Il changera totalement de version dans son second livre “L’Autre Annapurna” publié en 1998, où il impute la perte de ses mains à sa recherche frénétique et sacrificielle des chaussures de ses coéquipiers dans une crevasse pleine de neige).
Par chance, Herzog et Lachenal sont attendus par Rébuffat et Terray au Camp V qu’ils ont rejoint, espérant eux-mêmes tenter le sommet le lendemain.
Mais ces derniers comprennent vite qu’ils doivent abandonner tout espoir d’ascension au sommet s’ils veulent sauver leurs coéquipiers. Ils passent la nuit à faire du thé, à masser et à fouetter les pieds de Herzog et Lachenal.
Mieux, Rébuffat donne ses chaussures à Lachenal dont les pieds sont trop gonflés, et prend le risque de faire la descente avec les chaussures trop petites de Lachenal et d’avoir des engelures qui peuvent lui coûter ses pieds (il n’en sera heureusement rien).
La redescente vers le Camp IV est un enfer : Herzog et Lachenal sont invalides et Rébuffat et Terray, qui souffrent d’ophtalmie, sont aveugles et ne peuvent même plus guider leurs coéquipiers.
Ils sont miraculeusement rejoints par les autres membres de l’équipe mais Herzog et Lachenal ne sont plus en état de se mouvoir et sont portés par les Sherpas sur une grande partie de la descente.
Les amputations successives de phalanges accompagnent cette redescente qui s’apparente de plus en plus à une débandade misérable.
Lachenal et Herzog reviennent en France dans un état pitoyable. Amaigris, incapables de marcher, ils vont pendant de longs mois devenir des compagnons d’hôpital après avoir été des compagnons de cordée. Herzog se fait amputer de ses mains et de ses orteils. Lachenal se fait amputer de ses pieds.
Herzog dicte sur son lit d’hôpital le texte de son livre “Annapurna, Premier 8.000”, empreint de lyrisme et de mystique et va connaître la carrière politique foudroyante que l’on a évoquée plus haut.
Une vie nouvelle et très belle commence pour moi”
Maurice Herzog
Lachenal met deux ans à retourner en montagne, alors que c’est toute sa vie. Il fait l’ascension du Ruwenzori en 1952 et est nommé contrôleur de la profession de guide de montagne.
Il meurt en 1955 à seulement 34 ans, dans une crevasse de la Vallée Blanche, profonde de 28 mètres. Au moins est-il mort sur le coup, la nuque brisée par la chute – et non pas de froid. Au moins est-il mort en montagne, ce passionné d’alpinisme.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, la France aurait pu vivre sur le beau roman national rédigé par Herzog, mais…
…mais avant de décéder, Lachenal s’apprêtait à publier son propre compte-rendu de l’ascension de l’Annapurna, qui reprenait, sous le titre de “Carnets du Vertige”, ses notes quotidiennes de l’expédition.
Les “Carnets du Vertige” allaient connaître leur propre épopée. Ils sont certes publiés en 1956 mais dans une version expurgée de toute tonalité négative, critique ou triviale par Lucien Devies et Maurice Herzog.
Finalement édités dans leur intégralité en 1996, ils permettent de comparer les souvenirs de Lachenal avec le récit fait par Herzog dans “Annapurna, Premier 8.000” et permet de mettre en lumière les dissentions entre les personnalités, les erreurs stratégiques, l’égoïsme de chacun et la débandade absolue que fut la redescente.
La famille Herzog intente d’ailleurs un procès aux éditions Guérin pour la publication de cet ouvrage, estimant que les passages ajoutés et modifiés portent atteinte au droit moral de Gérard Herzog, le frère de Maurice Herzog, qui a remis en forme le manuscrit de Lachenal après le décès de celui-ci et apposé sa signature, à côté de celle de l’alpiniste, sur la couverture des “Carnets du Vertige” en 1956.
Le Tribunal de Grande Instance de Bonneville donne finalement raison aux éditions Guérin, par jugement du 21 avril 2006.
Il faut dire que la tonalité des “Carnets du Vertige” est bien différente de celle d’“Annapurna, Premier 8.000”. Là où Herzog se présente comme un chef charismatique qui insuffle la volonté nécessaire à son coéquipier qui est sur le point d’abandonner à quelques mètres du sommet, Lachenal se veut beaucoup plus prosaïque et réaliste. Ses Carnets ont les qualités d’un vrai journal de bord, où est notée l’humble réalité de tous les jours. Les ennuis de santé de chacun, les déceptions, les agacements et les désaccords qui apparaissent dans l’équipe y sont relatés (et sont écartés par les commentaires laconiques de Lucien Devies “à supprimer” dans la version de 1956).
En route vers le sommet, Lachenal sent que ses pieds commencent à geler :
Nous étions tous éprouvés par l’altitude, je l’ai dit, c’était normal. Herzog le note pour lui-même. Plus encore, il était illuminé. Marchant vers le sommet, il avait l’impression de remplir une mission et je veux bien croire qu’il pensait à Sainte Thérèse d’Avila au sommet. Moi je voulais avant tout redescendre et c’est justement pourquoi je crois avoir conservé la tête sur les épaules. Je tiens à ce sujet à faire un point sur un incident qui a marqué notre dernière étape vers le sommet. Incident n’est d’ailleurs pas le mot. Il s’agissait simplement de décisions normales à prendre, comme il s’en présente couramment dans les courses dans les Alpes. Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me les coûter. Pour moi, cette course était une course comme les autres, plus haute que dans les Alpes, mais sans rien de plus. Si je devais y laisser mes pieds, l’Annapurna, je m’en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française. Pour moi, je voulais donc descendre. J’ai posé à Maurice la question de savoir ce qu’il ferait dans ce cas. Il m’a dit qu’il continuerait. Je n’avais pas à juger ses raisons ; l’alpinisme est une chose trop personnelle. Mais j’estimais que s’il continuait seul, il ne reviendrait pas. C’est pour lui et pour lui seul que je n’ai pas fait demi-tour. Cette marche au sommet n’était pas une affaire de prestige national. C’était une affaire de cordée.”
Louis Lachenal, Carnets du Vertige, page 299
Lachenal est un alpiniste professionnel mais il est par-dessus tout guide de la Compagnie des Guides de Chamonix et il prend à cœur, lors de chaque course qu’il peut faire, de protéger les membres de sa cordée. Ce 3 juin 1950, il sait qu’il va perdre ses orteils et hypothéquer la suite de la passion qui emplit sa vie d’alpiniste, mais sa déontologie personnelle de guide l’empêche de laisser Herzog monter seul au sommet – car il n’en reviendra pas.
Herzog est confronté à un souci bien différent : dans un état euphorique, la victoire à portée de main, il sait que sans Lachenal, il n’y a ni photo, ni preuve de la conquête du sommet, ni prestige national. Il demande à Lachenal de le prendre en photo, brandit le drapeau français, le drapeau du Comité Alpin Français, le drapeau de Kléber-Colombes – le tout en noir et blanc et en couleurs – alors que Lachenal le somme le descendre.
Félicité Herzog émet dans son roman de 2012 “Un Héros” l’idée totalement hypothétique d’un pacte inavouable entre son père et Louis Lachenal visant à faire croire qu’ils avaient atteint le sommet ce fameux 3 juin 1950.
Le doute n’est pas nouveau, certains spécialistes de l’alpinisme s’étonnant que Maurice Herzog ou Louis Lachenal n’aient pas laissé, comme le veut la tradition, un cairn au sommet et que les six photos prises par les alpinistes (cinq photos nettes de Herzog, une photo floue de Lachenal) ne montrent pas les pics environnants.
Il faut dire qu’il n’y avait probablement aucune roche au sommet, que les deux hommes n’avaient ni mangé, ni bu, ni dormi la nuit précédente et qu’ils étaient soutenus par des produits dopants, ce qui peut expliquer leur manque de discernement à 8.075 mètres – altitude qui altère en elle-même les facultés de jugement, surtout sans bouteilles à oxygène, alors que celles-ci étaient utilisées dans les expéditions depuis 1922.
En outre, l’Annapurna n’est pas un sommet fait d’un pic bien identifiable, mais une longue arête faite de petits dénivelés, si bien que monde de l’alpinisme s’est toujours demandé à quel endroit exact les photos avaient été prises.
Le Groupe de Haute-Montagne (GHM) s’invite au débat en 2013, en comparant les photos prises par Louis Lachenal en 1950 avec celles prises ultérieurement par d’autres alpinistes, comme celles de Jean-Christophe Lafaille, en 2002. La conclusion du GHM est que l’expédition de 1950 a bien atteint le sommet de l’Annapurna et que la photo de Herzog a été prise juste en-dessous de l’arête sommitale.
Il est vrai que les photos ont été prises en contrebas du sommet mais l’idée d’un pacte inavouable entre les deux hommes me semble en totale contradiction avec l’intégrité morale d’un Louis Lachenal – qui est, pour moi en tout cas – l’élément décisif qui me laisse croire que les deux hommes ont bien atteint le sommet.
Dans son ouvrage de 2022, “Annapurna 1950, un exploit français sous le feu de la cancel culture”, Christian Greiling s’insurge contre ce qu’il pense être une cabale montée contre Herzog. Celui-ci est présenté, selon l’auteur, par le monde de l’alpinisme comme un raciste aux relents colonialistes, comme un nationaliste, comme le comploteur ultime qui s’arrange pour recueillir les lauriers de l’expédition.
Cela n’a jamais été mon sentiment – alors que je lis depuis 25 ans tout ce qui me tombe sous la main sur le sujet. J’ai rapidement compris que le jeune cadre dynamique parisien et gaulliste qu’était Herzog avait mieux capitalisé sur son expérience que ses coéquipiers provinciaux sans réseau politique. Et qu’il faisait un sujet probablement plus attrayant que ses coéquipiers, pour les médias de l’époque.
J’ai récemment demandé à mon père, né en 1954, s’il connaissait Herzog et Lachenal : il connaissait parfaitement le premier comme conquérant de l’Annapurna, le nom du second lui était parfaitement inconnu. Même si l’unique voix de mon père ne peut en aucun cas servir de statistique, j’ai hélas trouvé sa réponse très parlante.
Que reproche-t-on finalement à Maurice Herzog ?
Probablement moins un manque de qualités techniques qu’un manque de qualités humaines. “Annapurna, Premier 8.000” est, selon les mots en préface de son ami Lucien Devies, “conçu comme un roman, il est la vérité même”.
Et en effet, pendant au moins les cinq années qui suivirent l’expédition de 1950, le compte-rendu fait par Herzog constitue l’unique vérité de cette folle épopée. Une vérité un peu lénifiante, faite d’héroïsme et d’harmonie où la figure du chef qui se veut charismatique mais qui souffre d’un narcissisme patent efface le très réel talent de ses coéquipiers, sans parler de leurs divers sacrifices qui permettront la conquête du sommet et la survie de chacun. Le livre d’Herzog rend parfois hommage aux prouesses techniques des trois guides de Chamonix, rarement à leur sens de l’honneur et à leur intégrité personnelle.
Oubliant délibérément la notion trop abstraite de victoire d’équipe, afin de cristalliser l’intérêt des lecteurs sur le personnage traditionnellement fabuleux du chef, les journaux élevèrent Herzog au rang de héros national, les autres membres de l’expédition, Lachenal compris, étant relégués dans des rôles de simples comparses.”
Lionel Terray, Les Conquérants de l’Inutile, 1961
La publication des “Carnets du Vertige” non expurgés en 1996 et de la biographie de Gaston Rébuffat par Yves Ballu la même année fissurera ce beau mythe national et unilatéral et aura au moins permis d’entendre les voix des autres membres de l’expédition ainsi que leurs vérités.
Gaston Rébuffat, le poète de la montagne, n’a pas publié son propre compte-rendu de l’expédition, même s’il y a songé. Il est rentré déçu de l’expédition et la lecture des publications de Maurice Herzog l’a, selon son biographe Yves Ballu, empli de mépris et de dégoût, face à l’égocentrisme et l’autosatisfaction du chef d’expédition.
Comme lui qui griffonnait ses commentaires sur un exemplaire des textes de Herzog, j’ai envie de demander : “Et Lachenal ?”
Ah, si Herzog, au lieu de perdre ses gants, avait perdu les drapeaux, comme j’aurais été heureux ! »
Gaston Rébuffat
NDLR. Pour cet article, j’arbore un pull Jacquard que n’aurait pas renié Gaston Rébuffat, qui ne portait que ça. Cet article, sur lequel j’ai sué sang et eau en termes de rédaction, est familial : j’ai harcelé mon père pour retracer ses souvenirs de Herzog et Lachenal et c’est mon frère qui a pris les photos qui illustrent cet article.
NDLR 2. Je voue un amour démesuré à la montagne et à l’alpinisme, mais je déteste cordialement le ski, ce qui explique pourquoi vous ne me verrez jamais sur les pistes. Je suis donc pieds nus sur la terrasse d’un chalet inondé de soleil où il fait un beau 14 dégrés.
En vrac : un fuseau, un cabas, des chaussures et un pull Jacquard trouvés en dernière minute chez Monoprix – un manteau double épaisseur Loro Piana – des lunettes Vuarnet, des lunettes Face À Face et des lunettes Chanel
Le 23 Février 2024
