FEMME FATALE

Ce n’est un secret pour personne ici, j’aime le cinéma classique américain, et notamment le film noir. Parler de film noir conduit inévitablement à évoquer la femme fatale, ce qui revient inéluctablement à discuter de la femme tout court. Je ne parlerai pas ici du film de Brian de Palma – « Femme Fatale » – mais de la figure même de la femme fatale qui sillonne le 7ème art.

La femme fatale est un archétype bien identifié dans ce type cinématographique qu’est le film noir : la femme fatale est intelligente, belle, séductrice, et entraine inexorablement le héros masculin vers son destin (d’où l’adjectif “fatale”, du latin fatalis, fatum : destin – ne me remerciez pas, j’ai pourtant fait grec ancien à l’école) – ledit destin étant souvent sombre.

L’archétype de la femme fatale est passionnant au regard de la place de la femme dans la société – et ce depuis la nuit des temps. Nul besoin de se cantonner au 7ème art pour trouver des figures de femmes fatales dans l’Antiquité ou le Nouveau Testament (je pense à Hélène de Troie dont la beauté déclencha une guerre ou à Salomé qui, suite à sa danse des sept voiles, demanda que la tête de Jean-Baptiste lui fusse apportée sur un plateau), la littérature (je pense à la Fée Morgane dans le cycle arthurien ou à Madame de Merteuil dans les Liaisons Dangereuses) ou l’espionnage (je pense évidemment à Mata Hari).

Le cinéma ne fait que reprendre un archétype dont la construction débute en toute simplicité avec… Eve au Jardin d’Eden. Eve la tentatrice, celle qui mange le fruit défendu, le donne à Adam, les précipitant ainsi hors du Jardin d’Eden (si l’on reprend les grandes lignes de notre (in)conscient collectif catholique – mais il n’est nulle question d’exégèse des textes bibliques ici). Eve est l’archétype primaire, la matrice de ce que deviendra la femme fatale du 7ème art : elle exerce son libre-arbitre, elle commet des actes répréhensibles, et entraine par son pouvoir de séduction l’homme vers sa chute.

Ce sont absolument là les caractéristiques de la femme fatale cinématographique, qui nait sur les écrans vers 1940 – en pleine guerre mondiale et donc en pleine refocalisation d’une population (américaine en l’occurrence) sur la famille et donc la mère de famille, inoffensive comme il se doit.

La femme fatale est l’antinomie de la mère de famille : la première a rarement d’attaches – si elle est mariée, elle est mal mariée et n’a pas d’enfant – et tout en elle hurle le danger. Là où la mère de famille propose une image stable, rassurante, dévouée, acquise et sans dimension mentale ou sexuelle, la femme fatale attire irrésistiblement le héros masculin par sa beauté, son intelligence, sa puissance sexuelle, son charisme – l’ensemble étant à la fois inquiétant et proprement fatal.

Dans quelques rares cas, elle peut être malade (“Leave Her to Heaven”) ou frappée d’une tragédie familiale (“Chinatown”) mais elle reste néanmoins obsédante.

La femme fatale a son propre agenda, poursuit ses propres objectifs, et ceux-ci n’ont souvent rien à voir avec l’intérêt général ou plus modestement l’intérêt familial. Elle est intelligente, manipulatrice et se donne tous les moyens pour parvenir à ses fins. Lesdites fins peuvent être financières (“Out of The Past”), émotionnelles (“Leave Her to Heaven”) ou égotiques (“Basic Instinct”).

Son traitement par le cinéma est toujours ambivalent. La femme fatale est celle que l’on adore détester : le héros est peut-être obsédé, mais nous aussi. Les hommes qui l’environnent ne sont souvent pas très attachants : ils sont souvent violents, possessifs, égoïstes, cruels et considèrent la femme fatale comme une autre de leurs propriétés – ce qui amène ladite femme fatale à des extrémités funestes (“Gilda”, “La Dame de Shanghaï”).

Ceci explique peut-être que la femme fatale a parfois le rôle-titre ou presque : je pense notamment à “Laura”, “Gilda”, “La Dame de Shanghaï” ou “Leave Her To Heaven”.

Elle n’est jamais accessoire à l’histoire, au contraire elle en est souvent le centre ou l’enjeu. Elle est obsédante (“Laura”, “Basic Instinct”). Irréelle ou inaccessible (la scène sur la falaise de “La Dame de Shanghaï”, “Gilda” sur scène), elle apparait souvent dans un halo de lumière cerné de ténèbres comme dans “Out Of The Past” – ou encore mieux sur un tableau (“Laura”).

Souvent vêtue de blanc (“Out Of the Past”, “La Dame de Shanghaï”, “Leave Her To Heaven”, “Basic Instinct”), son angélisme de façade (“Angel Face”, “Out Of The Past”) cache la plus grande des noirceurs.

La femme fatale du cinéma américain est une figure qui peut certes paraitre sombre mais son traitement reste ambivalent, et elle n’est pour autant pas si univoque. Elle est souvent complexe et ambiguë. Elle propose également une figure forte, presque féministe dans sa volonté de suivre son libre-arbitre et de s’affranchir de la domination masculine. Laura – la seule figure de femme fatale altruiste, veut se détacher de toute domination masculine en travaillant tant et si bien qu’elle en dépasse le maître qui ne le supporte pas. Mais ses sœurs fatales n’ont pas les mêmes opportunités et doivent mettre en œuvre des moyens plus radicaux.

Depuis que le cinéma est cinéma, le public ne s’y est pas trompé, a adoré cette ambiguïté et a souvent été conquis par les femmes fatales proposées à l’écran.

Moi avec.

(Tout cela pour vous dire que d’une séance-photo au cours de laquelle je n’étais ni très en forme, ni très coopérative peuvent naître des transgressions sociologico-cinématographiques sur la femme fatale dans le 7ème art. Comme quoi, tout est possible).

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