LA DAME DE SHANGHAI

“La Dame de Shanghai”, réalisé par Orson Welles en 1947 est un film bien étrange. Échec absolu à sa sortie, film-culte aujourd’hui, qu’en dire sinon qu’il est souvent révéré par les amoureux du film noir américain pour beaucoup de mauvaises raisons et quelques autres bonnes.

Michael O’Hara – joué par Orson Welles – sauve la vie de l’incendiaire Elsa Bannister – incarnée par Rita Hayworth – lors d’une agression nocturne. Elsa, qui est l’épouse de l’impotent, richissime et talentueux avocat pénaliste Arthur Bannister, fait embaucher Michael sur le yacht de son mari. Ils s’embarquent pour une croisière de plusieurs semaines, accompagnés de l’associé d’Arthur Bannister, George Grisby et d’un majordome, Sidney Broome.

Il devient assez rapidement évident qu’Elsa développe un fort sentiment amoureux à l’endroit de Michael, sous les yeux apparemment indifférents de son mari et sous le regard libidineux de George.

Michael est attiré par Elsa mais s’en défend, sentant le danger et l’insanité profonde des êtres évoluant autour de lui.

Au cours de la croisière, George fait une proposition bien curieuse à Michael : prétendre le tuer afin qu’il disparaisse en touchant l’assurance-vie. Michael accepte la proposition, mais il s’avère que Grisby est effectivement assassiné, comme l’est d’ailleurs le majordome Broome mais avec un second revolver qui n’est jamais retrouvé.

Michael est accusé des meurtres et passe en jugement, défendu par Arthur Bannister, qui n’a d’autre secret objectif que de le voir condamné. Michael s’échappe du palais de justice afin de découvrir le véritable assassin.

On va être honnête ici : le dénouement de l’intrigue est à peu près incompréhensible et n’offre aucun intérêt.

L’intérêt de ce film tient – comme souvent dans les bons films noirs – à l’étude de caractères et à ce délicieux sentiment de cauchemar qui enveloppe l’ensemble. En cela, “La Dame de Shanghai” est parfaitement réussi. Orson Welles, qui était devant et derrière la caméra contre tout principe du studio Columbia à l’époque, joue avec des éclairages et des plans fantasmagoriques qui rappellent un certain expressionnisme européen. Les dialogues sont ciselés au scalpel, et la voix off de Michael qui accompagne la lente progression du héros dans ce cauchemar renforce le sentiment d’irréalité qui imprègne le film.

Plusieurs moments d’anthologie cinématographique parsèment “La Dame de Shanghai”, la scène du procès est mémorable – Welles tournant la justice en une farce improbable – tout comme l’est la fameuse scène finale des miroirs, parfaite illustration des faux-semblants derrière lesquels tout un chacun se cache.

Le monologue de Michael sur la plage face à Arthur, Elsa et George, par lequel il décrit par le menu une pêche au requin tellement sanglante que les requins s’entre-dévorent – est d’une puissance morbide inégalée, surtout lorsque l’on comprend qu’il file la parfaite métaphore avec les trois personnes auxquelles il est en train de parler.

Plusieurs plans restent en tête : Elsa Bannister dans son maillot de bain noir, objet de tous les fantasmes mais hermétique et inatteignable – ou encore la contre-plongée vertigineuse vers les falaises lorsque George demande à Michael de le tuer.

Ce sont là – à mon sens – les bonnes raisons qui en font un chef-d’œuvre étrange. Ajoutons à cela le fait qu’Orson Welles soit à la manœuvre dans un système de studio hollywoodien qui ne lui correspond absolument pas et l’étrangeté en devient de plus en plus évidente.

Les mauvaises raisons qui en font un film-culte tiennent à tout ce qui entoure le film : le décès d’un technicien lors des premiers jours de tournage ; Orson Welles et Rita Hayworth, qui étaient mariés, en plein divorce pendant le tournage ; une équipe tombée malade et un arrêt du tournage pendant quelques semaines. Le film, avant même d’être achevé, avait un parfum de malédiction. Et de scandale.

Car c’est bien pour cet unique film que Rita Hayworth coupa ses cheveux à la nuque pour les teindre en blond platine (“topaz blond”, quoi que cela veuille dire), à la demande d’Orson Welles. La séance chez le coiffeur fut hautement médiatisée, et créa un fort émoi – le public étant très attaché à la chevelure incendiaire de l’actrice qui avait incarné Gilda.

Beaucoup ont vu dans ce film la vengeance sadique d’un mari en plein divorce, mais j’y vois plutôt le dernier cadeau d’un homme amoureux d’une femme qui souhaite se défaire de sa bête image de “déesse de l’amour” pour aller vers des rôles plus dramatiques.

A titre personnel, j’ai toujours beaucoup aimé ce film que je trouve à la fois absolument génial et absolument raté. Mes mauvaises raisons de l’aimer (car j’en ai aussi) tiennent à l’attendrissement qu’a toujours provoqué chez moi ce couple – j’admire la finesse et l’intelligence d’un Orson Welles, j’admire aussi la polyvalence d’une Rita Hayworth, danseuse, claquettiste préférée de Fred Astaire et actrice tendant à se dégager de l’influence des studios.

Quoi qu’il en soit, Orson Welles a toujours été l’ovni absolu à Hollywood. Il faudra attendre que l’Europe le découvre afin de lui rendre sa juste place.

Je n’ai rien de la “déesse de l’amour” mais j’ai en revanche un maillot de bain noir. Je vous donne ici une version de “La Dame de Shanghai” bien plus joyeuse que l’originale.

Maillot de bain Aubade – Lunettes de soleil Chanel – Ceinture vintage Gianfranco Ferré