EXPOSITION – SCHIAPARELLI AU V&A

L’exposition dédiée à Elsa Schiaparelli par le V&A jusqu’au 8 novembre 2026 est une première au Royaume-Uni. La France lui avait déjà consacré une exposition en 2023 et il était grand temps que Londres découvre à son tour les créations excentriques d’une artiste au grain de folie somme toute très latin.

Il faut dire qu’Elsa Schiaparelli est italienne et que cette nationalité va bientôt devenir son surnom – peu élogieux – dans la bouche de sa principale rivale, Gabrielle Chanel. Les deux créatrices ne sauraient être plus différentes l’une de l’autre – elles sont pour autant animées d’un feu sacré qui transparait dans leurs créations et d’un sens des affaires redoutable – comme on l’a vu ici – mais laissons Chanel de côté pour l’instant, revenons à “l’Italienne”.

Elsa Schiaparelli nait en 1890 à Rome, au palais Corsini dans une famille d’intellectuels. Sa mère, Giuseppa Maria de Dominicis est une aristocrate napolitaine et une descendante des Médicis. Son père, Celestino Schiaparelli, est quant à lui un universitaire réputé – il est doyen de l’université La Sapienza à Rome et fait autorité notamment en matière de sanskrit. La famille compte également un archéologue et un astronome. L’environnement culturel et l’érudition familiale stimulent fortement l’imagination de la jeune Elsa, qui découvre les récits des civilisations antiques et les rites religieux. Elle étudie un temps la philosophie avant d’écrire un recueil de poèmes érotiques intitulé “Arethusa”, inspiré du mythe grec antique d’Aréthuse. Le contenu de ses écrits alarme tellement la sensibilité conservatrice de ses parents qu’ils décident de l’envoyer manu militari dans un pensionnat religieux en Suisse. Rebelle à l’autorité stricte qui y règne, Elsa entame une grève de la faim, qui oblige ses parents à la ramener chez eux.

Bien que bénéficiant d’un mode de vie raffiné et confortable, Elsa étouffe et rêve d’aventure et de découverte. Elle part au Royaume-Uni pour s’occuper d’enfants orphelins mais cette expérience tourne à l’échec. Plutôt que de s’avouer vaincue en retournant à Rome, elle s’enfuit à Londres pour échapper à la perspective d’un mariage arrangé par ses parents avec un prétendant russe fortuné pour lequel elle n’éprouve aucune attirance.

À Londres, Schiaparelli, qui assiste à une conférence sur la théosophie, rencontre le conférencier Wilhelm Wendt de Kerlor. Elle tombe sous le charme, mais ignore que l’homme – qui utilise plusieurs identités – est en réalité un charlatan qui prétend posséder des pouvoirs psychiques, de nombreuses qualifications académiques et qui se présente tour à tour comme détective, psychologue criminel, médecin ou conférencier. Elsa va l’épouser en 1914. Elle a vingt-trois ans et le couple vit sur sa dot et sur l’allocation versée par ses riches parents.

En 1915, le couple est contraint de quitter le Royaume-Uni suite à l’expulsion de De Kerlor, qui est condamné pour pratique de la voyance, alors illégale. Après une vie itinérante entre Paris, Cannes, Nice et Monte-Carlo, Elsa et son mari partent pour les États-Unis au printemps 1916. De Kerlor ouvre à New York un “bureau de psychologie”, mais attire bientôt l’attention du futur FBI, qui s’intéresse autant à ses pratiques professionnelles douteuses qu’à ses sympathies pro-allemandes et anti-britanniques supposées.

Elsa donne naissance à leur fille Maria Luisa (la mère de l’actrice et modèle Marisa Berenson et de la photographe Berry Berenson) en 1920, avant d’être quittée par son mari qui lui préfère la danseuse Isadora Duncan. Craignant que De Kerlor ne cherche à obtenir la garde de leur fille, Elsa fait légalement changer le nom de famille de l’enfant pour Schiaparelli.

Nous sommes en 1922. Elsa dépend financièrement de sa famille et sa fille est atteinte de poliomyélite. Elle part alors vivre à Paris où elle se lie d’amitié avec les dadaïstes et les surréalistes. Elle se découvre également bientôt un goût pour la mode après une visite des ateliers de Paul Poiret.

Elle ne sait ni coudre ni patronner. Cela ne l’empêche pas de créer, en drapant directement le tissu sur le corps, des modèles naturels, fluides et faciles à porter.

1936

1937

En 1927, elle créé, dans son appartement de la rue de l’Université, des pulls ornés d’un grand nœud en trompe-l’œil, qui vont assurer son succès.

1927

1927

Elsa ouvre son premier magasin “Pour Le Sport” au 4, rue de la Paix, avant de s’installer en 1935 dans l’immense hôtel de Fontpertuis au 21, place Vendôme. La boutique est baptisée “Schiap Shop”.

Elle est résolument excentrique. Elle détourne la fonction du vêtement, créant des escarpins qui deviennent des chapeaux, ou des gants munis d’ongles peints. La fermeture Éclair, qui doit censément être cachée, est mise en valeur. Les épaules féminines, supposées délicates, sont rembourrées avec force épaulettes.

Les escarpins-chapeaux – 1938

1939

1938

1937

1938

Veste créée avec Jean Cocteau et le talent de la maison Lesage – 1937

Manteau créé avec Cocteau – 1937

Les tissus sont de couleurs vives – le Rose Shocking étant le plus célèbre.

Détail d’une veste – 1937

L’excentricité est assumée. Mieux, elle est recherchée.

1936

Poudrier créé en collaboration avec Dalí – 1935

Elle collabore au cours des années 1930 avec les surréalistes, dont Salvador Dali avec lequel elle créé la “robe Homard” pour Wallis Simpson. Jean-Michel Frank, dont elle financera la boutique parisienne, va participer, avec Alberto Giacometti, à la décoration de la maison de couture Schiaparelli.

Panneau de tissu au motif Homard

Détail de la robe Homard – 1937

Elsa est plus artiste que couturière.

Photographie par Lee Miller

Ses clientes comptent Marlène Dietrich, Greta Garbo, Lauren Bacall ou encore Arletty (qu’elle habille pour “Hôtel du Nord”).

Pour Marlène Dietrich – 1937

Arletty – 1939

Mais la guerre arrive. Elsa Schiaparelli, qui est aux États-Unis pour une tournée de conférences sur le thème “Le Vêtement Fait la Femme” va finalement y rester pendant toute la durée de la guerre, ayant confié les rênes de sa maison de couture parisienne à ses collaborateurs.

De retour à Paris, le succès n’est plus au rendez-vous. Elsa Schiaparelli a beau engager un jeune modéliste prometteur, Hubert de Givenchy, rien n’y fait. La vague du New Look de Christian Dior – qu’elle trouve tarte – emporte tout.

Faisant face à d’insurmontables difficultés financières, elle ferme sa maison de couture en 1954 – l’année où sa rivale Gabrielle Chanel fait son grand retour – pour ne garder que la branche parfums, jusqu’à son décès en 1973.

La maison de couture renait en 2014 sous la direction artistique de Marco Zanini puis de Daniel Roseberry depuis 2019, et valorise le fol héritage créatif de sa fondatrice.

2025

1937 versus 2021

2022

Détail d’une veste – 2021

2025

 

1939 versus 2022

 

2022

Pour moi, la création de robes n’est pas une profession, mais un art.”

Elsa Schiaparelli

Exhibition – Schiaparelli: Fashion Becomes Art

Le 16 Octobre 2026