Puisque je suis à Londres, en train de fêter les treize ans de ma fille lors d’une soirée musicale immersive pleine de nostalgie sur le thème de Grease, parlons donc de ce film qui est devenu iconique au fil des décennies.
Sorti en 1978, le film Grease, qui raconte une histoire censée se dérouler vingt ans plus tôt, surfe déjà sur la vague nostalgique au moment de sa sortie. Il faut dire que les États-Unis de la fin des années 1970, qui sortent de la guerre du Vietnam, du scandale du Watergate et d’une décennie de profonds bouleversements politiques et sociaux, ont alors grand besoin de douceur. Le pays regarde alors les années 1950 comme une période prétendument plus simple, antérieure aux grandes fractures des années 1960-70.
De fait, le réalisme n’est pas de mise dans Grease et il est moins question de restituer fidèlement une époque que d’en composer une vision rêvée. Les États-Unis de Grease sont en effet moins ceux d’Eisenhower (la ségrégation, le maccarthysme, la répression des sexualités, un ordre social particulièrement rigide) que ceux dont les années 1970 veulent bien se souvenir – une Amérique bubble gum colorée et pétillante, où les conflits se règlent durant une course automobile ou un concours de danse, où les adultes sont rarement menaçants et souvent ridicules, et où la remise des diplômes marque moins l’entrée dans l’âge adulte que l’apothéose adolescente.
La vision du film est édulcorée, c’est un fait – mais elle est doublement édulcorée si l’on doit la comparer à la version théâtrale dont elle est tirée.
Car le film, réalisé par Randal Kleiser, est en effet l’adaptation d’une comédie musicale créée en 1971 par Jim Jacobs et Warren Casey pour la scène de Chicago. Le titre fait référence aux greasers, une sous-culture de jeunes Américains issus des classes populaires des années 1950. Le mot grease évoque en effet à la fois l’huile des garages et la brillantine appliquée sur les cheveux de ces jeunes réfractaires à l’ordre social.
Située en 1959, dans le lycée fictif Rydell High School – inspiré de la Taft High School de Chicago (et baptisé en hommage au chanteur de rock Bobby Rydell) – la comédie musicale d’origine suit des adolescents issus de milieux populaires, confrontés à la pression du groupe, aux rapports de pouvoir, à leurs valeurs personnelles et à l’amour.
Dans sa version originale montée à Chicago, Grease est un spectacle cru, provocateur, sombre, agressif et vulgaire qui aborde les lourdes questions sociétales de la grossesse adolescente, du conformisme imposé par le groupe et de la violence entre bandes rivales. Elle traite également de l’amour, de l’amitié, de la rébellion adolescente et de la découverte de la sexualité.
La comédie musicale, qui est présentée sur la scène du Kingston Mines de Chicago – une ancienne station de tramway transformée en théâtre puis en club – se déroule dans un univers ouvrier inspiré des quartiers Nord-Ouest de Chicago, où ses adolescents boivent, fument, se battent, parlent de sexe et tentent de survivre dans une société humainement et socialement violente.
Grease connait bientôt un immense succès à Chicago.
Son contenu s’édulcore toutefois progressivement et ses personnages adolescents, initialement profondément ancrés dans la société de Chicago, deviennent peu à peu plus génériques.
La première production à Broadway est créée le 7 juin 1972 et Grease, qui conserve son énergie, perd une partie de sa brutalité. Lorsqu’elle s’achève en 1980, Grease détient le record du spectacle ayant été joué le plus longtemps dans l’histoire de Broadway – record battu ultérieurement par A Chorus Line.
La comédie musicale triomphe ensuite dans le West End londonien, avant d’être adaptée pour le grand écran.
Hollywood, qui ne pouvait en effet guère rester indifférent à un tel succès, s’empare de la comédie musicale triomphale.
Nous voici donc à présent avec John Travolta et Olivia Newton-John, dans un Grease qui nous présente une jeunesse qui n’a jamais existé. L’un a déjà fait ses armes dans Saturday Night Fever, l’autre est une chanteuse anglo-australienne déjà accomplie. Nul besoin de dire qu’ils sont tous deux bien plus âgés que leurs rôles.
On connait tous l’histoire de Grease – celle du film en tout cas.
Au cours de l’été 1958, Danny Zuko (John Travolta), un greaser, un jeune blouson noir américain, et Sandy Olsson (Olivia Newton-John), une jeune Australienne sage et bien élevée, tombent amoureux. Alors que Sandy doit normalement rentrer chez elle, elle se retrouve finalement sans le savoir dans le même lycée que Danny, qui cultive son image de dur à cuire et qui la rejette lorsqu’il comprend que Sandy est dans le même établissement que lui. Les jeunes tourtereaux finissent par se retrouver, Danny faisant ses meilleurs efforts pour se conformer aux attentes sociétales, Sandy laissant libre cours à sa sensualité. Ils sont accompagnés dans leurs tribulations par une galerie de personnages hauts en couleurs – la bande des T-Birds ainsi que celle des Pink Ladies, menée par Betty Rizzo (l’inénarrable Stockard Channing). Cette dernière, se pensant enceinte, envisage d’avorter.
Le film connait un succès foudroyant. Il faut dire que les deux tourtereaux, qui sont absolument irrésistibles, sont portés par des chansons qui font aujourd’hui partie du patrimoine musical mondial. Il faut aussi dire que les thématiques abordées sont universelles, puisqu’elles parlent d’amour, de construction identitaire et de pression de groupe – le tout porté par la nostalgie d’une époque qui n’a jamais existé – celle des années 1950 – télescopée avec la nostalgie d’une époque qui a bel et bien existé pour chacun de nous – l’adolescence.
Abritée du regard d’autrui, la merveilleuse histoire d’amour estivale qui nait entre les adolescents Danny et Sandy se fracasse à la rentrée devant le jugement de leurs pairs. Betty Rizzo rit sous cape de la naïveté d’une romantique Sandy, tandis que Danny transforme le bel amour estival en conquête sexuelle lorsqu’il en parle à sa bande de blousons noirs, les T-Birds (cf. la chanson Summer Nights).
Danny a beau être sincèrement épris, il craint plus, en un premier temps, de perdre son statut au sein des T-Birds que de perdre Sandy.
Sandy quant à elle aime Danny, mais comprend que l’endroit désert et préservé de la plage estivale qui a vu naître son amour pour Danny n’est plus de mise (cf. la chanson Hopelessly Devoted To You). Elle doit à présent aimer Danny alors qu’ils sont tous deux replantés dans une société – voire plusieurs sociétés, car chacun a son cercle.
Ils sont observés, jugés voire corrigés. À Rydell, chacun joue un personnage : les garçons doivent se montrer virils, les filles doivent être désirables sans être trop disponibles, les couples et les sentiments doivent être détachés : il ne suffit pas d’aimer, encore faut-il aimer d’une manière acceptable pour les autres.
Le personnage de Betty Rizzo vient faire dérailler cette belle mécanique sociale. Elle refuse de se conformer aux attentes sociétales à son égard (et se moque au passage de Sandy dans la chanson Look At Me I’m Sandra Dee) : elle n’a rien de doux, elle n’a rien de romantique, elle n’a rien de naïf. Au contraire, elle est dure comme la pierre, fait tout le contraire de ce qui est attendu d’elle et s’approprie pleinement le rôle qu’elle s’est choisi, même s’il ne lui plait pas vraiment et qu’elle en souffre.
Lorsqu’elle pense être enceinte, le danger devient réel mais Rizzo, qui chante There Are Worse Things I Could Do, refuse pourtant de demander pardon à ses pairs et de montrer ses faiblesses humaines. Elle sait parfaitement ce que les autres pensent et disent d’elle, mais elle revendique le droit d’éprouver, de désirer et de se tromper – à sa façon, qui est finalement très pudique.
En contrepoint, Sandy apparait comme l’archétype de l’adolescente conformiste. Elle est tout ce que Betty Rizzo n’est pas : naïve, romantique, douce, effacée et asexuée. Elle va pourtant changer – comme Danny.
Car ils changent tous deux : l’un s’efforce de participer aux activités scolaires et d’en prendre l’uniforme (un cardigan), l’autre s’autorise à embrasser sa dimension sensuelle voire sexuelle. La scène finale les réconcilie pleinement (accompagnée de la chanson You’re The One That I Want) et même si le changement apparait le plus évident chez Sandy qui apparait maquillée, en legging moulant, épaules dénudées et cheveux ébouriffés – elle n’est pas la seule à avoir changé. Danny, qui est à présent à genoux devant Sandy, assume pleinement son amour et son désir pour elle et a déjà prouvé qu’il était prêt à abandonner le perfecto pour le cardigan.
Certains s’offusquent que Sandy se conforme aux attentes sociétales dans sa transformation physique (comprenez : elle devient sexy). J’entends, j’entends, mais le même argument peut être appliqué à Danny qui s’adoucit (et qui porte donc ce foutu cardigan qui, dans un effet opposé, est loin d’être sexy et illustre la virilité domestiquée). C’est cliché bien sûr, mais la réalité est que Sandy et Danny nous offrent un message finalement très valable : chacun doit faire un pas vers l’autre pour que l’amour fleurisse.
NDLR. La soirée Grease The Immersive Movie Musical était géniale. Au cœur de Battersea Park, un parc d’attraction – parfaite re-création de celui du film – permettait de s’amuser en attendant une comédie musicale immersive très réussie – chacun pouvant décider de participer ou non à certains numéros de danse ou de cheerleading. Aussi, comme vous le verrez, ma fille aime beaucoup interrompre la prise de photos en se jetant entre son frère et moi.








Le 2 Octobre 2026




