Le Musée d’Art Moderne de Paris nous offre jusqu’au 2 août 2026 la plus importante rétrospective consacrée à Lee Miller en France depuis dix-huit ans. L’exposition réunit plus de deux cent cinquante tirages – dont certains sont inédits – venant illustrer le parcours fou de cette femme qui fut tour à tour modèle, égérie, artiste surréaliste, portraitiste, photographe de mode et correspondante de guerre confrontée à l’horreur des camps de concentration.
Il faut dire que Lee Miller n’aura eu de cesse de vivre entre ombre et lumière – ce qui est tout de même un comble pour une photographe.
Née Elizabeth Miller le 23 avril 1907 à Poughkeepsie dans l’État de New York, elle grandit dans une famille aisée et progressiste. Son père, ingénieur et photographe amateur, l’initie très tôt à l’image et la photographie régulièrement à l’adolescence – une expérience qui influencera son rapport complexe au corps et à la représentation.
Son enfance est pourtant marquée par un traumatisme majeur puisqu’elle est victime à l’âge de sept ans d’un viol dont elle gardera des séquelles physiques (une maladie sexuellement transmissible, la gonorrhée) et psychologiques durables. À l’adolescence, un autre drame survient lorsque son petit ami se noie sous ses yeux. Ces blessures profondes, longtemps tues, vont hanter sa vie.
En 1927, alors qu’elle vit à New York et qu’elle manque de se faire écraser par une voiture, Lee Miller est sauvée et repérée par Condé Nast, qui n’est autre que le fondateur du magazine Vogue. Elle en devient rapidement le mannequin vedette et pose pour les plus grands photographes de mode, offrant un visage angélique et une élégance moderne parfaitement en ligne avec l’esthétique des Années Folles.
George Hoyningen-Huene – Lee Miller portant une salopette en toile à voile Yrande, 1930
Pour autant, Lee Miller ne souhaite pas rester simple modèle. Elle quitte les États-Unis pour Paris en 1929 et y rencontre Man Ray, qui a dix-sept ans de plus qu’elle. Elle devient sa muse, sa maîtresse et son assistante et leur relation est à la fois passionnelle et créative. Ensemble, ils redécouvrent la technique photographique de la solarisation, qui deviend bientôt l’une des signatures du surréalisme photographique.
Man Ray – Lee Miller – 1929
Man Ray – Autoportrait avec Lee Miller – Circa 1929
Man Ray – Cou (Lee Miller) – 1929
Lee Miller – Corseterie – 1942
Très vite, Lee Miller s’impose comme artiste à part entière. Elle ouvre dès 1930 son propre studio à Paris et réalise des photographies qui seront parfois attribuées à Man Ray.
J’étais très belle. Je ressemblais à un ange mais, à l’intérieur, j’étais un démon”
La relation avec Man Ray s’achève dans la jalousie et la violence. De retour à New York en 1932, Lee Miller ouvre un studio, puis épouse en 1934 l’homme d’affaires égyptien Aziz Eloui Bey. Installée au Caire, elle photographie le désert mais la vie mondaine caïrote l’ennuie.
Lee Miller – Statue drapée, au Caire, circa 1938
Il faut dire que sa rencontre avec le peintre et poète surréaliste Roland Penrose l’éloigne progressivement de l’Égypte. Elle passe davantage de temps en Europe en compagnie de ses amis surréalistes.
La Seconde Guerre Mondiale marque un tournant décisif. Installée à Londres avec Roland Penrose, Lee Miller travaille pour le British Vogue et s’investit tout d’abord en tant que photographe de mode.
Lee Miller – Pour le bain – Vogue Londres, 1941
Lee Miller – Autoportrait avec sphinx – Londres, 1940
Lee Miller – Porter la fourrure, Vogue – 1941
Mais les bombardements et les ruines ne peuvent pas la laisser indifférente, comme le montre sa participation en mai 1941 à l’ouvrage “Grim Glory : Pictures of Britain Under Fire” (“Gloire lugubre, images de la Grande-Bretagne sous le feu”), qui témoigne de la vie quotidienne pendant le Blitz.
Lee Miller – Revanche sur la culture – Londres, 1940
Lee Miller – Le photographe David Scherman habillé pour la guerre – Londres, 1942
À l’hiver 1942, elle obtient une accréditation auprès de l’armée américaine et devient correspondante de guerre pour le groupe Condé Nast. Elle couvre directement le conflit et consacre de nombreux reportages aux femmes engagées dans la guerre : infirmières, membres de la défense anti-aérienne, aviatrices, qui paraissent aussi bien dans le Vogue britannique qu’américain.
Carte d’accréditation, 1942
Lee Miller – La pilote Anne Douglas – 1942
Lee Miller – La plieuse de parachutes – 1941
Lee Miller – Masques anti-incendie – Londres, 1941
De 1944 à 1946, elle suit la progression des troupes alliées, le siège de Saint-Malo, la libération de Paris, puis l’avancée alliée en Allemagne. En avril 1945, elle découvre les camps de Buchenwald et de Dachau.
C’est le point de rupture.
David Scherman – Lee Miller, seule femme correspondante lors du siège de Saint-Malo – 1944
Lee Miller – Débris sur le trottoir, Saint-Malo – 1944
Lee Miller – Chirurgien et anesthésiste – Normandie, 1944
Lee Miller – L’avancée de l’infanterie – Alsace, 1945
Lee Miller – Buchenwald, 11 Avril 1945 – Prisonniers libérés vêtus d’uniformes rayés à côté d’un tas d’ossements provenant de corps brûlés dans le crématorium
Lee Miller – Dachau, 30 Avril 1945 – Des soldats américains examinent un wagon rempli de prisonniers morts
Lee Miller – Dachau, 1945 – Un gardien SS mort flottant dans un canal de Dachau
Ses photographies, qui sont parmi les premières à révéler l’horreur des camps, bouleversent la rédaction de Vogue, qui hésite à publier ces images insoutenables. Lee Miller doit certifier leur authenticité par un désespéré “Je vous supplie de croire que c’est vrai”. Le reportage paraîtra en juin 1945 sous le titre “Believe It”.
Quelques jours plus tard, elle se trouve à Munich dans l’appartement privé d’Hitler, où le photographe David Scherman, avec lequel elle fait équipe, la photographie nue dans la baignoire du dictateur.
Lee Miller – 1er Mai 1945 – David Scherman dans la baignoire d’Hitler
David Scherman – 1er Mai 1945 – Lee Miller dans la baignoire d’Hitler
Planche contact de la série dans la baignoire d’Hitler
Lee Miller – 10 Janvier 1946 – László Bárdossy, ancien Premier Ministre fasciste de Hongrie face au peloton d’exécution, Budapest
Au sortir de la guerre, Lee Miller est profondément marquée par ce qu’elle a vu. Elle sombre dans l’alcoolisme et la dépression, conséquences plus que probable d’un stress post-traumatique particulièrement violent.
Elle épouse Roland Penrose en 1947 et donne naissance à leur fils, Anthony. Elle s’installe dans le Sussex, à Farley’s House qui devient un lieu important de rencontres artistiques lors desquelles Lee Miller s’adonne à de nombreuses expérimentations culinaires.
Lee Miller photographiée chez elle en 1973
Elle poursuit son travail photographique de manière intermittente, collaborant encore un peu avec Vogue et illustrant des ouvrages d’art, avant de se détourner complètement de la photographie. Ce qu’elle aura vu dans les camps ne cessera jamais de la hanter. Elle meurt d’un cancer du poumon le 21 juillet 1977, à l’âge de 70 ans, sans avoir jamais réellement promu son œuvre.
À son décès, son fils Anthony Penrose découvre le passé de journaliste et photographe de guerre de sa mère, à travers quelques soixante mille photographies des cartons entreposés dans la maison familiale. Il décide de mettre en lumière l’œuvre largement méconnue de sa mère, en publiant en 1985 une première biographie intitulée “Les Vies de Lee Miller”.
Aujourd’hui, Lee Miller apparaît comme une figure majeure de la photographie du XXème siècle et n’est plus cantonnée à ses premiers rôles glamour de modèle et de muse. Artiste surréaliste, elle aura été le témoin lucide des violences de son temps et aura su capter la beauté du monde mais également ses sombres abîmes.
Lee Miller – Bouteilles de champagne et bidons sur le balcon de la chambre d’hôtel – Hôtel Scribe, Paris, 1945
Lee Miller retouchant ses photos
Le 19 Juin 2026
