Ceux qui aiment la littérature et l’histoire apprécient généralement les livres d’histoire de la littérature. Publié en 2025, “Folcoche” d’Émilie Lanez, est fait pour eux.
“Folcoche” conte, comme “Je Voulais Vivre” d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre, l’histoire d’un meurtre littéraire. À la différence du roman d’Adélaïde de Clermont-Tonnerre qui n’impliquait que les personnages fictifs des mousquetaires et de Milady créés par Alexandre Dumas, “Folcoche” est le résultat de l’enquête menée par une journaliste chevronnée par ailleurs grand reporter, sur la statue de commandeur que représente le très réel Hervé Bazin dans le monde littéraire français.
Hervé Bazin fait une entrée fracassante sur la scène littéraire française en 1948 avec la publication d’un premier roman autobiographique au succès fulgurant : “Vipère Au Poing”.
“Vipère Au Poing” narre la triste enfance de Jean (surnommé Brasse-Bouillon) et de ses frères Ferdinand et Marcel, aux mains d’une mère cruelle qui n’a de cesse de les martyriser sous l’œil morne, lâche et absent de leur père Jacques. La mère indigne se prénomme Paule mais est bien vite rebaptisée Folcoche par les trois enfants, un nom-valise qui associe les mots “folle” et “cochonne” – en référence à certaines femelles porcines qui tuent leurs petits.
Les trois enfants, sujets à des brimades, punitions et humiliations constantes de la part de leur mère, développent une haine féroce à l’égard de leur génitrice qu’ils projettent de tuer – sans succès. Seul le collège dans lequel ils seront envoyés contre l’avis de Folcoche, les sauvera.
“Vipère Au Poing”, qui se veut autobiographique, fait l’effet d’une bombe littéraire à sa sortie. Le livre a un parfum de scandale et tant les critiques littéraires que les lecteurs y voient une critique sociale, qui démolit l’hypocrisie de la haute-bourgeoisie provinciale et dénonce la maltraitance de l’enfance, dont on commence à se préoccuper au sortir de la guerre.
Hervé Bazin n’a jamais fait mystère de l’identité réelle de Folcoche, qu’il a toujours présenté comme le double littéraire de sa mère également prénommée Paule – comme il n’a jamais fait mystère de l’identité du courageux Brasse-Bouillon, qui n’est autre que lui-même. “Vipère Au Poing” se déroule par ailleurs sur les lieux mêmes de l’enfance de l’écrivain.
Ma mère était une femme assez particulière, d’une énergie farouche, totalement dénuée de sentimentalité, je dirais même totalement dénuée d’affectivité. Je n’ai jamais vu un être qui fut aussi dénué du viscère appelé cœur.”
Hervé Bazin – Émission Le Fond et la Forme – 1970
“Vipère Au Poing” a marqué plusieurs générations d’adolescents et d’adultes, et est encore au programme de l’Éducation Nationale à l’heure où je vous parle.
Le succès de cette première autobiographie est suivi par “La Mort du Petit Cheval” en 1950 puis par “Le Cri de la Chouette” en 1972, qui vient clôturer une trilogie qui aura suivi Brasse-Bouillon dans l’âge adulte et dans la parentalité.
Hervé Bazin, qui publie par ailleurs des romans dont le succès ne se dément pas, est élu membre de l’Académie Goncourt en 1960, avant d’en devenir le président en 1973. Il court les plateaux de télévision et est unanimement honoré et fêté tout au long de sa carrière d’écrivain. Il se veut l’écrivain, le spécialiste de la famille, et il est vrai qu’il n’aura de cesse d’écrire sur le milieu familial et d’évoquer tant sa mère que son double Folcoche lors de ses nombreuses interviews.
Et même s’il aura été un écrivain prolifique, “Vipère Au Poing”, vendu à des millions d’exemplaires et traduit en une trentaine de langues, reste à jamais attaché au nom de Hervé Bazin, qui aura créé, grâce à ces “Atrides en gilet de flanelle”, les archétypes modernes de la mauvaise mère et de l’enfant-martyre et révolté.
L’enquête menée par Emilie Lanez dans “Folcoche” démontre hélas que le récit poignant de “Vipère Au Poing” n’est qu’une mystification littéraire. Hervé Bazin a, en 1948, sacrifié sa mère à l’autel des lettres et l’a purement et simplement assassinée littérairement, pour s’assurer d’un succès littéraire et d’un moyen de vengeance dans une sombre histoire d’héritage.
(Cessez votre lecture ici si vous souhaitez éviter tout spoiler).
La très réelle Paule n’a en effet pas grand-chose de Folcoche. Même si elle n’est pas la mère la plus aimante du monde, elle se débat de nombreuses années avec son mari – qui est lui-même bien éloigné de son double de papier – afin de sauver des griffes de la Justice leur adolescent, qui est déjà un grand délinquant multirécidiviste. Paule et son époux sont longtemps persuadés que le problème de leur fils est d’ordre mental et que seule une aide médicale institutionnalisée peut l’aider.
La réalité est que Hervé Bazin – qui n’a lui-même rien du courageux Brasse-Bouillon et qui réussit par la suite à escamoter quinze années peu glorieuses de sa jeune vie – organise vols et escroqueries, finit plusieurs fois en psychiatrie puis en prison et brode sur un passé de résistant qui n’existera jamais.
Il est mis sous tutelle en 1937, ce qui en fait un incapable majeur qui ne peut ni ouvrir un compte en banque ni signer un contrat seul. Cette décision, liée à l’état de santé chancelant de son père, a pour objectif de mettre sa mère Paule et le château familial à l’abri. Pour un peu plus protéger le domaine familial, sa mère devenue veuve cède bientôt la nue-propriété du château à un ami, qui lui en laisse la jouissance.
Hervé Bazin, furieux d’être mis sous tutelle et de voir son futur héritage lui échapper, en appelle à ses tantes et oncles pour faire lever la tutelle, puis en vient aux menaces. Le conseil de famille se réunit finalement et la mainlevée de la tutelle est déclarée après bien des atermoiements, des expertises psychiatriques et des procédures, en 1949.
Le manuscrit de “Vipère Au Poing”, qui a été déposé chez Grasset en janvier 1948 puis publié en juin de la même année, sert-il de pièce à charge dans le cadre de la procédure judiciaire, contre une mère présentée comme abusive ? C’est possible. Sert-il de vengeance à l’encontre d’une famille qui ne cède pas aux manipulations affectives puis aux menaces de l’enfant terrible ? C’est possible aussi.
S’il s’avère nécessaire de discréditer un à un mes adversaires et de leur empoisonner l’existence… sans hésiter, je le ferais… j’ai déjà pas mal travaillé la famille… au besoin j’irais plus loin, j’en ai assez.”
La déconsidération totale dont jouit Madame mère est en grande partie mon œuvre, une œuvre détestable d’ailleurs. Au besoin, j’irais plus loin, j’en ai assez.”
Il faut le dire, j’ai besoin d’un peu de scandale pour hausser la voix et me faire entendre à mon heure, je sais d’avance que la famille va rugir. (…) C’est ma petite revanche ! et je me marre à l’idée de gagner de l’argent pour la première fois sur le dos de ma mère.”
Lettres de Hervé Bazin à sa famille – 1946-1948
Quoi qu’il en soit, ce premier roman autobiographique va offrir louanges et honneurs à Hervé Bazin, dont le récit ne sera jamais remis en cause par une famille qui évalue peut-être mal l’amplitude du succès de ce premier livre et qui a, par-dessus tout, peur du scandale.
Pendant que Paule va, étonnamment, se fondre et s’effondrer dans son double de papier Folcoche, Hervé Bazin va lui, accéder à la célébrité. Celui qui aura longtemps conspué l’hypocrisie et le mensonge aura été le premier à dissimuler la vérité sur son enfance, puis à escamoter les dossiers compromettants qui auraient pu entacher sa légende. Celui qui aura vertement critiqué la bienséance bourgeoise n’aura jamais rien fait d’autre que de la rechercher, jusqu’à accéder au rang de Grand-Officier de la Légion d’Honneur.
Je suis devenu d’une sensibilité extrême à l’hypocrisie. On peut dire que tout le début de mon œuvre est un combat contre l’hypocrisie bourgeoise.”
Hervé Bazin – Émission Le Fond et la Forme – 1970
Le récit d’Hervé Bazin n’est pas remis en cause par sa famille, il ne l’est pas plus par les journalistes. Pourtant, au fil des années et des interviews, l’écrivain laisse soupçonner la part de mystification qui préside à la naissance de sa carrière d’écrivain.
J’ai donné quand même dans “La Mort du Petit Cheval” une partie de la clé, l’autre je ne l’ai pas donnée.”
Hervé Bazin – Émission Le Fond et la Forme – 1970
Je crois que vous me piquez au sang. Il est vrai qu’au sortir de la jeunesse, profondément choqué, j’aurais pu devenir à peu près n’importe quoi : un malade mental, un mauvais garçon, tout ce qu’on voudra.” [Un malade mental, un mauvais garçon : exactement ce qu’il aura été pendant une quinzaine d’années]
Hervé Bazin – Émission Le Fond et la Forme – 1970
Il est certain que mon père ne correspondait pas, et même ne correspondait pas du tout, à Monsieur Rezeau de “Vipère Au Poing”. J’ai descendu le caractère paternel. J’en ai fait ce qu’il est dans le roman, c’est-à-dire un pauvre type. En réalité, mon père était beaucoup plus intéressant, même plus autoritaire et plus présent qu’il n’est dans ce livre.”
Interview télévisée avec Pierre Moustiers – 1973
Alice Sapritch, qui incarne Folcoche à l’écran en 1971 dans un film de Pierre Cardinal, elle, a compris la mystification. Lorsqu’elle tourne “Vipère Au Poing” sur les lieux mêmes de l’enfance de Hervé Bazin, elle a l’occasion, en attendant de tourner une scène, de discuter avec de vieilles agricultrices du cru. Hervé Bazin est également sur le plateau. La conversation avec les vieilles agricultrices s’éternise, avant qu’Alice Sapritch prenne congé, se dirige vers Hervé Bazin, et l’interpelle par un “espèce de salaud” tonitruant.
Plus tard, sur un plateau télévisé qui la met face à Hervé Bazin en 1972, elle réitère l’insulte : “C’est toi qui as tort, il n’y a pas de doute, j’avais totalement raison, c’est toi le salaud dans l’histoire”. Les journalistes en rient, et la passe d’armes s’arrêtent là.
Hervé Bazin, quelques vingt-cinq ans après la publication de “Vipère Au Poing” reconnaitra à mots touchés le caractère romanesque de son roman – mais le mal est fait, Paule reste à jamais Folcoche, l’archétype de la mauvaise mère.
Je voudrais dire aussi qu’aucun de mes personnages n’est vraiment tout à fait, et même pas Folcoche, ce qu’ils sont dans mes romans. Madame mère était une personne assez redoutable, qui avait beaucoup d’allure. Assez difficile à vivre, mais enfin, tout de même, ça n’était pas la madone noire de “Vipère Au Poing”. Elle n’était pas si belle en sombre. Elle n’était pas si belle que je l’ai faite. Je lui ai presque rendu service.”
Hervé Bazin – Interview télévisée À Livre Ouvert – 1973
Il faut dire que l’écrivain était penché au-dessus de moi quand j’ai écrit, je n’ai pas fait des mémoires, j’ai fait un roman. Qu’il y ait une part importante de vérité dans le roman, oui, mais l’écrivain, quand même, a composé, en a remis, il y a certaines scènes qui ont été purement et simplement rajoutées.”
Interview télévisée Aujourd’hui La Vie – 1982
En tant que lecteur, une question demeure. La qualité biographique d’un récit affecte-t-elle le ressenti du lecteur ? En d’autres mots, le récit de “Vipère Au Poing” aurait-il eu l’impact et le succès qu’il a eus pendant plusieurs décennies s’il avait été présenté comme un roman purement fictionnel ?
Nul ne le saura jamais – la réponse est, je crois, très personnelle.
Mais on a le droit de se sentir floué et victime, à l’issue de la lecture de “Folcoche”, d’une ultime escroquerie de Hervé Bazin.
NDLR. À quoi, rêve-t-elle, cette Paule, cette mère mal-aimante ? Probablement à Shanghai où elle n’a pas (encore) d’enfants à élever, et où elle profite de son statut d’épouse expatriée. J’aurais adoré faire une séance-photo au China Club, le bar chicissime bien connu des élèves-avocats de ma génération – il était à côté de l’EFB, l’école des avocats parisiens – il a hélas fermé. Nous voici donc dans un jardin aux tonalités asiatiques.














Robe Valentino – Chaussures Prada – Gants longs vintage – Lunettes de soleil Miu Miu
Le 15 Mai 2026


