NOT ALL MEN (BUT ALWAYS A MAN)

Dans le triste sillage de l’affaire Pelicot, CNN a, au terme d’une enquête de plusieurs mois, mis à jour en mars dernier un écosystème digital mondial, où l’amplification et la marchandisation des violences sexuelles faites aux femmes prospèrent.

Le funeste site Internet Coco, qui avait permis à Dominique Pelicot de droguer, de violer et de faire violer sa femme, a peut-être fermé mais d’autres espaces digitaux du même acabit fleurissent un peu partout, qu’il s’agisse de sites pornographiques, de forums ou de groupes de discussion privés sur Telegram et dont les sujets sont toujours similaires : filmer des agressions sexuelles sur des femmes inconscientes, partager les vidéos des agressions et échanger des conseils pour droguer puis violer sans être suspecté.

Le site Motherless héberge par exemple plus de 20.000 vidéos de contenus dits “sleep” (sommeil), classées sous les hashtags #passedout (évanoui) ou #eyecheck (vérification des yeux – pour vérifier que les femmes sont effectivement inconscientes), mises en ligne par ses utilisateurs. Dans ces vidéos, des hommes se filment en train de soulever les paupières fermées de femmes pour montrer qu’elles dorment ou sont sous sédatifs, et les membres échangent des conseils sur la manière de droguer leurs partenaires.

Le site, dont les utilisateurs se trouvent principalement aux États-Unis, a enregistré environ 62 millions de visites pour le seul mois de février 2026.

Attention : une visite ne correspond pas à une personne unique : une personne unique peut regarder plusieurs fois la même page et chaque visionnage est comptabilisé, on ne parle donc pas de 62 millions de personnes.

En outre, le site Motherless propose plus de cent catégories de vidéos pornographiques (“blonde”, “webcam” et j’en passe) sur lesquelles les femmes sont conscientes.

Enfin, il y a parmi ces 62 millions de visites, des “bots” derrière lesquels il n’y a aucun humain. Il y a, dans le cas des sites pornographiques, plus de bots que dans la moyenne et l’on estime que 30 à 60% du trafic peut être non-humain – ce qui laisse un trafic humain estimé entre 43 et 25 millions de visites. Les visites n’étant pas les personnes, il est généralement considéré qu’une seule personne fait, sur des sites pornographiques, trois à dix visites par mois – ce qui nous laisse avec une fourchette comprise entre 2,5 millions et 14 millions de personnes ayant visité ce type de contenu. Même si je prends la fourchette basse de 2,5 millions de personnes, le chiffre est effarant. Il s’agit d’une audience de masse qui consomme du contenu pornographique – dans lequel les femmes sont, on le sait, rarement en posture proactive, pour ne pas dire la plupart du temps soumises à des délires masochistes et violents – lorsqu’elle n’est pas, en ce qui concerne la catégorie “sleep”, inconsciente car droguée.

Je pense que le reportage de CNN ne représente qu’une petite partie d’un réseau international de viol beaucoup plus vaste, déjà mis au jour par mes collègues Isabell Beer et Isabel Ströh.”

Lutz Ackermann, journaliste allemand et rédacteur en chef de Panorama – Die Reporter pour la série documentaire STRG_F (connue pour infiltrer les communautés digitales) qui a, avec ses confrères, mis à jour des dizaines de groupes Telegram comptant jusqu’à 70.000 membres ainsi que des vidéos de viol atteignant des millions de vues. Leur reportage a déclenché un débat politique en Allemagne

À l’instar de l’affaire Pelicot, l’affaire dévoilée par l’enquête de CNN met à jour des problèmes systémiques – c’est-à-dire des problèmes non isolés, dont l’amplitude dénote un système de pensée et d’action, qui sont permis et parfois implicitement encouragés par ledit système. Le problème systémique est l’antithèse du fait divers isolé : sa répétition, sa récurrence en fait un problème de société.

À dire vrai, il s’agit de plusieurs problèmes de société. On parle de culture du viol décomplexée et normalisée via une fraternité masculine qui échange conseils et expériences (pour droguer et pour ne pas être suspecté), d’exploitation économique du corps de la femme, et de monétisation du viol (puisque certaines vidéos de viol sous drogue soumettaient leur visionnage à paiement en cryptomonnaie – 20 dollars).

Ces viols sont très peu signalés, et pour cause : les substances soporifiques disparaissent vite, la victime n’a pas de trace de violence physique et n’a même pas conscience qu’elle a été violée – et d’ailleurs, comment pourrait-elle l’imaginer, puisque l’on parle de… son partenaire.

J’ai entendu des gens dire : “Oui, mais c’est ton mari” ou “mais tu n’étais pas réveillée”. “Donc… ce n’est pas la même chose que d’être agressée dans une ruelle, n’est-ce pas ?”

Une victime (son ex-mari purge une peine de onze ans de prison pour viol, agression sexuelle avec pénétration et administration de substances)

Je vois tout le monde comme un prédateur potentiel, cela m’a enlevé mon innocence envers les autres.”

Une autre victime de viol, dont l’ancien partenaire a été mis en examen pour viol et agression sexuelle mais qui s’est donné la mort avant que l’affaire ne soit jugée

“Not all men” – yes, but always a man – “pas tous les hommes” certes, mais c’est pourtant toujours un homme – car c’est une réalité statistique, déjà établie dans l’ouvrage de Lucie Peytavin. 99% des viols en France sont commis par des hommes, 93,5% aux États-Unis, 97% au Canada, 98% en Suède, 97% en Allemagne, 95% en Afrique du Sud, 98% au Japon, et les statistiques ONU/OMS de 2023 estiment qu’une femme sur trois est victime de violences physiques et/ou sexuelles – soit 840 millions de femmes à l’échelle mondiale, sachant que la forme la plus fréquente est la violence par un partenaire intime (conjoint ou ex), très très majoritairement masculin.

On m’épargnera le pauvre 1 à 6,5% restant – on sait bien sûr que les hommes peuvent être victimes de violences sexuelles du fait de femmes et qu’il existe très certainement un phénomène de sous-déclaration desdites violences à l’heure où j’écris. Les statistiques effarantes présentées ci-dessus démontrent néanmoins à date que les violences sexuelles commises par les hommes sont d’ordre systémique.

L’affaire Pelicot et les faits dévoilés par l’enquête menée par CNN ne sont que les tristes reflets d’une culture du viol bien enracinée.

NDLR. Si l’on met de côté les violences sexuelles, est-ce que certaines femmes mettent en avant leur dimension physique et sexualisée pour obtenir des avantages, petits ou grands, octroyés par des hommes ? Oui, bien sûr. C’est ce que j’appelle le patriarcat transactionnel. Certains hommes avec lesquels j’ai eu l’heur de discuter récemment se sont offusqués qu’il ne s’agissait pas de “all men” et se sont également plaints dans le même temps de la duperie dont ils étaient parfois victimes face à des femmes qui marchandaient leurs attributs physiques. Certains offrent des verres en boite de nuit et sont frustrés lorsque la transaction n’aboutit pas – c’est-à-dire lorsqu’aucune faveur d’ordre sexuel ne leur aura été accordé. C’est admettre sans le vouloir que la dimension sexuelle de la femme est à la disposition de l’homme et qu’elle doit faire l’objet d’une transaction. C’est admettre sans le vouloir la volonté d’acheter une faveur sexuelle consentie – alors même qu’il s’agit en réalité de l’une des innombrables variantes du jeu de la séduction, avec tous les risques d’échec que celui-ci comporte. On peut blâmer le système et épargner les joueurs, mais la vérité est que le système ne changera que si tous les joueurs – masculins et féminins – changent de mentalité. La vérité est que la culture du viol commence ici, avec l’idée qu’un pauvre verre à dix balles doit ou peut donner accès au corps féminin. Allons nous aérer la tête dans les jardins de Kensington à Londres.

Le 22 Mai 2026