Évoquer Florence sans évoquer la famille Médicis n’aurait aucun sens : l’empreinte laissée par cette dynastie sur la ville transcende l’espace et le temps : elle est partout et perdure au-delà des siècles.
Les Français connaissent Catherine de Médicis – dont la légende est injustement noire, et Marie de Médicis, que la postérité juge sévèrement lorsqu’elle ne l’oublie pas complètement. Elles auront pourtant régné chacune sur la France.
Les Italiens quant à eux se souviennent probablement de Cosme de Médicis et de Laurent le Magnifique, les deux figures majeures d’une famille dont le pouvoir s’exerce pendant longtemps de manière souterraine grâce au financement d’institutions, d’hôpitaux et d’artistes.
Reprenons.
D’origine modeste, les Médicis apparaissent au XIIème siècle dans la région de Florence tour à tour exploitants agricoles puis médecins (d’où le nom medici) ou apothicaires, ce qui explique l’existence sur leurs futures armoiries de six ronds censés représenter les pilules fabriquées dans l’officine de leurs aïeux.
Encore pauvres, ils émigrent vraisemblablement à Florence au cours du XIIIème siècle pour profiter de l’expansion économique que connait alors la ville. Ils s’y adonnent rapidement à des activités de change et de banque, qui vont bientôt leur assurer un pouvoir croissant en Italie et en Europe.
La banque Médicis est fondée en 1397 par Giovanni de Médicis et celle-ci n’a de cesse d’asseoir l’influence et le pouvoir politique de cette famille ambitieuse, aidée par une peste noire qui entraine la faillite, quand ce n’est pas la mort, de ses concurrents. Les filiales de Venise et Rome sont ouvertes en 1408, suivies de celles de Naples, Milan, Pise, Genève, Lyon, Avignon, Bruges et Londres. D’énormes prêts sont consentis aux souverains européens et aux papes successifs.
Le fils de Giovanni, Laurent l’Ancien poursuit la gestion de la banque mais c’est au milieu du XVème siècle, sous la direction du fils de ce dernier, Cosme de Médicis dit l’Ancien, que la banque devient la plus rentable et la plus réputée d’Europe.
Cosme l’Ancien, qui est né en 1389, a reçu une éducation humaniste, a appris le latin, le grec, le français et l’allemand. Il a parcouru l’Europe en inspectant les filiales de la banque familiale, a voyagé deux ans dans le saint-Empire romain germanique, en France et dans les Flandres, puis trois ans à Rome.
Adulte, il est doué d’un sens politique remarquable et s’oppose au régime oligarchique alors en place à Florence.
La théorie veut que Florence soit, depuis le Moyen Âge, une république régie par un conseil de neuf élus: huit prieurs issus des guildes de la ville et le gonfalonnier de justice, c’est-à-dire le président du conseil, appartenant à la première famille de l’un des quartiers de la ville. En réalité, le pouvoir va bientôt être pris par les Médicis, qui parviennent à détourner les élections à leur avantage en s’assurant que les élus leur soient toujours favorables.
Cosme l’Ancien échappe aux complots, à l’emprisonnement à vie auquel il réchappe grâce à la corruption, s’exile à Venise tout en gardant sa mainmise sur Florence : ses partisans florentins exigent en effet des débiteurs des Médicis le remboursement immédiat de leurs emprunts, paralysant progressivement l’économie de Florence.
Cosme de Médicis est de retour à Florence un an après sa fuite. Son influence est immense tant sur Florence que sur l’Italie dans son ensemble, grâce à son immense fortune et aux filiales de la banque familiale. Il est le dirigeant de fait de la République de Florence, tout en maintenant ses apparences démocratiques.
Cosme a bien compris que l’influence politique passait également par les arts. Son éducation le porte naturellement vers le mécénat et c’est bien grâce aux Médicis que la Renaissance va voir le jour.
La cathédrale de Florence Santa Maria del Fiore en est le meilleur exemple. Bien que de taille imposante, le bâtiment est longtemps resté comme une plaie béante au sein de la ville car la construction du dôme s’avérait techniquement impossible. C’est sous le patronage de Cosme de Médicis que l’architecte Filippo Brunelleschi réussit en 1436 le tour de force de construire le plus grand dôme en appareil maçonné jamais construit – grâce à une double coupole, l’une intérieure dont l’assemblage ingénieux des briques permet de soutenir l’autre, extérieure.
Le tour de force est certes architectural mais il est également politique car il vient asseoir un peu plus le pouvoir et l’influence de la famille de Médicis.
La cathédrale Santa Maria del Fiore est accompagnée du campanile de Giotto, dont la construction débute en 1298 pour une cinquantaine d’années, et du baptistère Saint-Jean-Baptiste, le saint-patron de la ville, dédié à l’investiture des chevaliers, aux serments et aux célébrations consacrées à Saint Jean-Baptiste.
C’est également sous le patronage de Cosme de Médicis que Fra Angelico entreprend la décoration picturale du couvent San Marco, dont chaque cellule monacale arbore une fresque représentant un épisode du Nouveau Testament.
Le palais Médicis-Riccardi reflète le pouvoir de cette famille surpuissante. Construit entre 1444 et 1459 pour Cosme de Médicis, le palais cache derrière sa façade sévère les richesses de la famille.
Le palais comporte une chapelle dont le caractère religieux de la fresque cache mal la glorification des différents membres de la famille Médicis. La chapelle des Mages, peinte par Benozzo Gozzoli, présente un paysage verdoyant qui évoque, sous couvert des jardins du Paradis, la campagne florentine. Le cortège des Mages dépeint en réalité les Médicis et leurs amis. Ils sont beaux, richement vêtus, ont parcouru le monde et sont accompagnés de bêtes exotiques.
La Chapelle des Princes, un mausolée dont l’idée est formulée par Cosme de Médicis mais dont la réalisation se fera ultérieurement, est conçue par Matteo Nigetti qui en achève la construction en 1640. La Chapelle des Princes reflète parfaitement l’art de cour et la collaboration entre concepteurs et mécènes. De forme octogonale, l’opulente chapelle revêtue de marbres colorés incrustés de pierres semi-précieuses est surmontée d’une coupole haute de 59 mètres qui ne sera construite qu’au XVIIIème siècle et qui n’est surpassée que par le dôme de la cathédrale de Florence Santa Maria del Fiore.
Les immenses sarcophages sont en réalité vides : les restes des Médicis sont enterrés dans la crypte en dessous.
Les armoiries des seize villes toscanes sous contrôle des Médicis parcourent les murs intérieurs de la Chapelle des Princes.
Sous le gouvernement du petit-fils de Cosme, Laurent dit le Magnifique, Florence connaît son apogée : la ville jouit d’une grande prospérité et représente un foyer intellectuel et artistique de premier plan. La République conserve ses institutions mais des réformes viennent encore achever de les vider de sens. Laurent le Magnifique gouverne pleinement, sans toutefois se comporter en despote. Il se heurte néanmoins à l’autorité du Pape Sixte IV qui, souhaitant étendre son autorité en Toscane, complote avec le Royaume de Naples et avec la famille rivale des Médicis – les Pazzi – pour écarter Laurent. Ce qui restera dans les annales historiques comme la conjuration des Pazzi en 1478 se soldera par l’assassinat de Julien, le frère de Laurent. Les Florentins s’adonnent à une répression sanglante des assaillants et Laurent ira, en 1480, conclure un traité de paix avec le roi de Naples au terme d’une mission périlleuse. La paix ramenée fait croître sa popularité – il en profite pour affermir encore un peu plus son pouvoir.
Comme son grand-père, il encourage les arts et les lettres pour faire valoir son prestige et son mécénat permet la propagation de l’excellence des artistes florentins à travers l’Europe. Il noue des liens proches avec ses artistes – que ce soit Verrocchio, Lippi, Botticelli, de Vinci ou Michel-Ange – et soutient penseurs et philosophes.
Sa mort prématurée en 1492 marque la fin de la gloire des Médicis, la fin de leur pouvoir légitimé par le peuple – et la fin de l’apogée du Quattrocento.
Le fils de Laurent, Pierre II de Médicis, est évincé de Florence en 1494 par Savonarole, le prieur du couvent San Marco qui fustige dans ses sermons la dépravation morale de l’Église et de la famille de Médicis.
Savonarole prophétise l’arrivée d’un nouveau Cyrus venant purifier l’Italie – et la prédiction semble se concrétiser lorsque le roi de France Charles VIII, qui revendique le trône du Royaume de Naples, déclare la guerre à la République de Florence. Pierre II de Médicis, voyant l’armée française approcher de Florence, cède sans négociation aux exigences de Charles VIII et ces concessions, jugées humiliantes, provoquent la colère des Florentins et la fuite de Pierre II vers Venise. Savonarole, qui négocie mieux avec le souverain français, est porté à la tête de la République de Florence et il y met en place une théocratie puritaine où œuvres d’arts, peintures, bijoux, miroirs, cosmétiques et livres sont jetés aux bûchers des vanités. Savonarole sera finalement brûlé en place publique en 1498 et après quelques années marquées par une forte instabilité politique, Florence retrouve les Médicis, qui reviennent de leur exil avec l’appui de l’armée espagnole et du Pape Jules II en 1512.
L’influence et le gouvernement des nouvelles générations de Médicis n’ont plus rien de républicain et la République de Florence est considérée comme un bien personnel dans lequel elles puisent sans fin.
Cosme Ier de Médicis épouse en 1539 la fille du Vice-Roi de Naples, Éléonore de Tolède. Ce mariage permet aux Médicis de nouer des alliances durables avec des puissances étrangères et le mécénat constant d’Éléonore influence grandement les échanges culturels et artistiques entre Florence et l’Espagne.
Si le palais Médicis-Riccardi est resté pendant plusieurs décennies la demeure privée de la famille Médicis, le palazzo Vecchio – un palais médiéval achevé en 1314 dédié à la seigneurie, c’est-à-dire le gouvernement de la République florentine – devient la résidence officielle de Cosme Ier et d’Éléonore de Tolède en 1540.
Le couple déménage à nouveau en 1549 au palais Pitti, qui se voit bientôt arboré des jardins de Boboli.
Cosme Ier déplace le siège du gouvernement aux Offices et les trois bâtiments – le palazzo Vecchio, les Offices et le palais Pittio seront bientôt reliés par le corridor dit de Vasari de plus d’un kilomètre, qui passera au-dessus des rues et au-dessus de l’Arno – permettant aux membres de la famille Médicis de passer de l’un à l’autre en toute discrétion.
Dernière de la lignée des Médicis, Anne-Marie-Louise s’éteint en 1743 et fait don à l’État toscan de l’immense patrimoine accumulé par sa famille en quatre siècles, à la condition qu’aucun objet précieux ne quitte la ville de Florence et que les collections soient ouvertes au public.
Les Médicis auront longtemps régné sur la République de Florence, mais leur plus grand héritage sera probablement artistique : sans cette famille, la Renaissance n’aurait probablement pas vu le jour.
Le 24 Avril 2026
