“L’Heure des Prédateurs” de Giuliano da Empoli, qui est paru en 2025, est un essai politique tristement éclairant sur les mutations que vivent actuellement les démocraties occidentales.
Tristement éclairant car il permet de mieux comprendre l’absurdité permanente qui agite le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui – j’ai nommé l’Absurdistan.
Giuliano da Empoli, qui a été conseiller politique du Président du Conseil italien Matteo Renzi, a mis un terme à son engagement politique pour enseigner la politique comparée, créer son cercle de réflexion Volta et écrire avec acuité sur le monde actuel. De fait, il livre, avec “L’Heure des Prédateurs” une analyse impressionniste, truffée d’anecdotes savoureuses et de réflexions pertinentes, sur les élites qui dirigent l’Absurdistan.
Les dirigeants de l’Absurdistan sont de deux types : les Avocats et les Borgiens.
Les Avocats (le nom n’est pas innocent, au vu du nombre d’avocats devenus chefs d’État aux États-Unis et en Europe) ont prospéré dans un monde réel aux arènes physiques où la norme résidait dans le respect de la règle.
Mais dans un monde en pleine mutation – nous sommes tout de même en train de vivre une Révolution Digitale, et je mets volontairement les majuscules au même titre que je mets des majuscules à la Révolution Industrielle – les Avocats, trop respectueux de la règle, trop lâches peut-être, ont décidé de ne pas décider pour éviter la guerre. Ayant renoncé à réellement gouverner, les Avocats qui sont, sans doute aucun, des gens intelligents ont dû se rabattre sur des objectifs politiques de peu d’importance.
Le résultat en est dramatique.
Les Avocats n’ont pas compris que la guerre qu’ils souhaitaient à tout prix éviter n’avait plus rien à voir avec la guerre armée car la guerre est maintenant dite “atypique”, constante, pluriforme et protéiforme. Les Avocats n’ont gagné de leur naïveté que la guerre hybride et le déshonneur.
La guerre hybride, car on l’a expliqué ici, la guerre revêt aujourd’hui de multiples formes.
Le déshonneur, car les objectifs sur lesquels se sont rabattus les Avocats, dépassés par un système qui ne fonctionne plus (l’hypernormalisation), étaient peut-être nobles dans leur raison d’être initiale, mais rebâchés jusqu’à l’agonie, ils en sont devenus ridicules.
Le wokisme en est le meilleur exemple : notion (elle aussi protéiforme) aux fondements historiques pourtant incontestables puisque le but recherché est la justice sociale, le wokisme dans tous ses dérapages a envahi un espace public qui n’a soif que de solutions concrètes à des problématiques bien plus graves – rappelons que les peuples des démocraties occidentales arrivent à peine à survivre matériellement.
De fait, le wokisme est devenu du pain bénit pour les Borgiens, qui n’ont eu de cesse de s’en moquer.
Les Borgiens, ont, eux, un coup d’avance : ce sont les nouveaux conquistadors de l’ère moderne : ils sont là pour tout bouffer et tout niquer – pardon my French.
Il y a quelques années, ils étaient conspués et apparaissaient comme des outsiders sur lesquels personne n’aurait parié. Leur opposition virulente à l’ordre établi aurait normalement dû les cantonner au rôle de voix ultra-minoritaire, mais le Brexit est passé par là – grâce/à cause notamment à Farage – et la situation s’est à présent renversée : les Borgiens dominent la scène politique mondiale. Car c’est une scène, on y reviendra.
Les Borgiens sont là pour prendre tout ce qui peut être pris, ce sont des prédateurs et l’intérêt général leur est totalement étranger.
Les Borgiens ne respectent pas la règle. Elle n’existe d’ailleurs plus à leurs yeux depuis fort longtemps – le temps des Humanistes, de la justice sociale et de la légitimité n’ont plus cours. Les membres de la famille sont placés à des postes importants quand bien même aucune compétence ne vient justifier ces nominations (Trump & co) et les opposants sont “conviés” dans un palace dans lequel ils seront torturés avant de prêter allégeance au Borgia du jour (MBS).
Les Borgiens ne respectent que la force, car elle seule mène au pouvoir. Trump cautionne l’attaque du Capitole américain, Bukele tord la Constitution salvadorienne pour briguer un mandat présidentiel qui lui était interdit et Bolsonaro brandit sa tronçonneuse en direct pour s’ériger contre les inquiétudes environnementales liées à la forêt amazonienne.
Les Borgiens, eux, ont bien compris que la guerre est permanente, pluriforme et protéiforme – et qu’elle ne se déroule pas sur les champs de bataille. L’arme des Borgiens est l’action. Et plus l’action est outrée, le mieux c’est, puisque l’objectif recherché est la sidération et la diversion des peuples – il faudrait un livre entier pour réunir les tweets ridicules de Trump. La violence des paroles et la brutalité des comportements des Borgiens résonnent avec la violence sourde des peuples d’en-bas, qui ont de toute façon perdu il y a déjà bien longtemps foi en leurs dirigeants politiques traditionnels.
Si Elon Musk a, un temps, été nommé à la tête du DOGE nouvellement créé et a pu, manu militari, licencié du jour au lendemain plusieurs centaines de milliers de fonctionnaires américains par email – si ICE a pu violemment débarquer chez des gens en situation irrégulière mais qui payaient leurs impôts, pour les sortir du territoire américain – et que personne n’a rien fait pour s’y opposer concrètement, c’est bien que cette brutalité résonne un peu partout. Ceux qui s’en offusquent… s’en offusquent mais ne font rien.
Dans cette nouvelle optique politique borgienne, il faut une scène à envahir.
Les Borgiens ont bien compris que l’outrance prospérait grandement dans des arènes sans consistance physique, sans frontières et sans règles : les réseaux sociaux.
De fait, la désinformation et les nouvelles technologies digitales tiennent une place de choix dans la stratégie borgienne, ce qui explique leur pacte faustien avec les seigneurs de la tech, qui sont aussi là pour s’en mettre plein les poches.
Ces derniers financent les Borgiens car ils sont multimilliardaires et peuvent ainsi négocier une absence de régulation qui leur permet de faire ce qu’ils veulent. Il n’y a qu’à voir la seconde cérémonie d’investiture de Trump en janvier 2025 – avec Musk, Bezos, et Zuckerberg alignés derrière le nouveau Président des États-Unis. C’était terrifiant et bien différent de la première cérémonie d’investiture de 2017, où l’on percevait encore une subtile fragilité liée à une légitimité un peu vacillante – l’attitude affirmée de Melania Trump lors de la deuxième investiture dit tout de cette différence de tonalité.
Pour autant, on connait le pouvoir de nuisance des réseaux sociaux sur la démocratie, à cause du scandale Cambridge Analytica – on se doute du pouvoir de nuisance de l’IA qui est un pouvoir autoritaire qui ramasse des données pour les transformer en instrument de pouvoir – mais rien ne va venir encadrer un tel pouvoir de nuisance. L’heure de la régulation est passée et bien passée, les seigneurs de la tech ont gagné.
Et de toute façon, si les réseaux sociaux existants ne suffisent pas, il suffit d’en créer un autre où aucune contestation n’est possible – Truth, le réseau de Trump, en est le meilleur exemple.
L’alliance des Borgiens et des seigneurs de la tech est létale pour la démocratie et le vivre-ensemble. Le Borgien, par nature, n’a de cesse d’identifier les sujets un tantinet clivants, de les monter en épingle grâce aux réseaux sociaux, de fracturer le débat grâce à des opinions extrêmes relayées jusqu’à plus soif sur les réseaux sociaux – et l’ensemble aboutit au but recherché : la division.
Est-ce que les peuples s’en rendent compte ? Ce n’est pas certain : les réseaux sociaux prétendent refléter le monde réel – et c’est d’ailleurs pour cela que la majorité de leurs utilisateurs publient des textes, des photos ou des vidéos relatives à leur vie quotidienne – mais c’est oublier un peu vite que les programmateurs de logiciels ont délaissé cette fonction pour celle de programmateurs de comportements humains, grâce aux données personnelles volontairement transmises par les utilisateurs et grâce aux algorithmes qui orientent les opinions de ces derniers.
Nous vivons dans un coup d’État permanent que nous n’avons pas vu venir, une kleptocratie à tendance autoritariste qui se déploie au sein des organes politiques, dans la presse affiliée à des opinions politiques, sur les réseaux sociaux et dans nos “conversations” avec des agents conversationnels qui sont aussi là pour façonner nos opinions.
Il est temps que les Avocats se réveillent, soient un peu moins naïfs, soient un peu moins lâches, et soient un plus offensifs – certains se sont réveillés aux États-Unis, et je pense notamment à Zohran Mamdani qui a gagné les élections de la mairie de New York en novembre 2025 ou à Gavin Newsom, gouverneur de la Californie, qui ont tous deux décidé de battre Trump sur son propre terrain : les réseaux sociaux. Ils arrivent à produire des vidéos dédiées aux réseaux sociaux, qui sont drôles, incisives et sans outrance.
De manière générale, il est temps de penser autrement et de faire les choses différemment.
Il est temps d’enterrer l’Absurdistan.
La réalité est qu’une société sans règle aboutit à l’anarchie la plus totale et qu’on ne peut donc pas laisser le terrain aux Borgiens.
NDLR. Me voici dans un Paris enneigé, qui est bien assourdi et bien silencieux. Alors que les États-Unis ont kidnappé Nicolás Maduro et son épouse à Caracas, je passe devant l’Assemblée Nationale et le Sénat, qui, réunis en Parlement, ont seuls autorité pour procéder à une déclaration de guerre ou pour contrôler a posteriori une intervention militaire décidée par le Président de la République française. Quelle époque.
Le 9 Janvier 2026
