L’ENVERS DU DÉCOR – LIVRE 31

La vie parisienne est pleine de surprises, mauvaises parfois, bonnes souvent – c’est en général une question d’attitude, mais que l’on s’entende bien : je parle à titre purement personnel et je ne plaque aucunement mon expérience personnelle sur autrui.

Ma vie et mon histoire ont fait de moi un être particulièrement combatif et heureux. L’adulte que je suis a fait la paix avec l’enfant triste que j’étais mais l’enfant triste que j’étais a toujours décidé de prendre pleinement sa place dans un monde qu’elle estimait déjà tourmenté.

Cette phrase peut-être obscure décrit parfaitement la femme que je suis depuis déjà trois décennies, celle qui marche d’un air bienheureux dans les rues mais qu’il ne faut pas venir emmerder (pardon my French).

De fait, le nombre de personnes qui me demandent leur chemin dans la rue est incalculable.

De fait, personne ne m’a jamais “sexhuée” ou agressée dans l’espace public.

De fait, je suis très chagrinée lorsqu’une maman de l’école me dit qu’elle conseille à sa fille de 10 ans de baisser les yeux lorsqu’elle marche seule dans la rue.

Chagrinée, parce que je suis intimement persuadée que les petites filles et les femmes doivent, de gré ou de force, prendre leur place dans l’espace public. Elles doivent être fières, fortes, imperméables à la connerie ambiante et marcher comme des reines guerrières.

C’est très personnel encore, mais je crois que le prédateur (qu’il s’agisse de sifflements ou de pire) sent s’il a une proie autour de lui. Et qu’il faut donc engrener l’idée que l’on est une femme fière, forte, imperméable à la connerie ambiante, marcher comme une reine guerrière et que l’on n’est en aucun cas une proie potentielle.

C’est facile à dire, beaucoup moins facile à faire parce que de nombreuses femmes charrient en elles une histoire personnelle, une éducation, des exemples féminins ou une histoire familiale qui les aura potentiellement réduites à l’état de proie. Également, c’est difficile de ne pas se comporter en proie lorsque tout une société ravale la femme au rang de citoyen de second zone, objétisée et sexualisée.

Déconstruire un état de proie potentielle nécessite un vrai travail sur soi et une bonne compréhension de la société dans laquelle chacun de nous évolue.

Parce que l’éducation pèse hélas encore souvent sur les seules épaules des mères (même dans les couples où le rôle parental n’est finalement habité que par la mère), c’est à la mère de changer le braquet pour elle-même et pour sa fille – car le comportement de la mère détermine celui de la fille (comme on l’a dit ici). C’est la mère qui inculque à sa fille que la femme n’est pas une proie, parce que la mère ne se comporte pas en proie. L’enfant ne fait pas ce que l’adulte lui dit de faire. L’enfant fait ce que l’adulte fait.

A la naissance de ma cadette, j’ai eu une phrase terrible : je l’ai regardée et lui ai dit “tu seras un homme, ma fille”. Elle a 10 ans aujourd’hui mais cette phrase était une erreur monumentale. Tout d’abord parce qu’elle n’est pas un homme, elle est une femme en devenir (a priori, et si elle en décide autrement, on en discutera longuement). Ensuite, parce que c’était reconnaître implicitement que les hommes sont forts (ce que je souhaitais pour elle lorsque j’ai énoncé cette phrase malheureuse) et que les femmes étaient faibles. Enfin parce que je me rends bien compte aujourd’hui que cet anathème, joint à l’adoration sans limite qu’elle porte à son frère ainé, font d’elle un “garçon manqué”.

(J’ai l’impression d’être l’une des fées au berceau d’Aurore. Mais sans blaguer, le poids des mots est parfois… terrible, il faut y prendre garde).

Ce n’est aujourd’hui pour autant pas un “problème” : elle revendique la liberté qu’elle soupçonne dans l’état de garçon dans cette société, tout en embrassant pleinement les plaisirs liés à l’état de petite fille. Elle veut le meilleur des deux mondes, elles a bien raison.

J’ai quant à moi, eu la chance d’avoir une mère “acceptante”. Et qui ne jetait pas d’anathème. Elle a toujours applaudi mes actions, mes pensées – en un mot, elle m’a toujours acceptée telle que j’étais, même si j’étais fort fort différente d’elle. J’ai moi aussi toujours voulu le meilleur des deux mondes masculin et féminin dans une société finalement assez clivée.

Vous vous demandez peut-être quel est le rapport avec la vie et le bitume parisiens.

J’arrive.

Ces derniers jours de septembre 2023, je me promène avec ma mère adorante. Nous allons au Petit Palais, car je veux lui montrer le portrait de Sarah Bernhardt par Georges Clairin. Sur le pont Alexandre III – mon préféré avec la passerelle Debilly – nous prenons quelques photos que vous allez voir ci-dessous.

Un peu plus loin sur le pont, un photographe prend en photo un couple de mariés. Son assistante vient rapidement me demander si ledit photographe peut me prendre en photo.

(“Why not?” fut ma réponse – en anglais dans le texte).

C’était l’une des bonnes surprises qui arrivent parfois, souvent, sur le bitume parisien.

J’ai publié ici les photos du photographe – photos, ma foi, très réussies – qui venaient parfaitement illustrer un texte écrit de longue date sur le film “Waterloo” que j’aime tant – mais ce qui m’a le plus amusé était de voir ma mère doubler le photographe avec ses propres photos (à l’Iphone, et qui illustrent cet article) – tellement fière et tellement heureuse d’être là à ce moment-là.

Ah. L’amour d’une mère.

Le 5 Avril 2024