L’exposition “Weegee, Autopsie du Spectacle” présentée par la Fondation Henri Cartier-Bresson propose une appréhension nouvelle de l’œuvre photographique de Weegee, né Arthur Fellig.

Weegee covering the morning line-up at the police headquarters, circa 1939 – Weegee couvrant la séance d’identification du matin à l’hôtel de police, autour de 1939
Mondialement reconnu pour les photographies d’un New-York nocturne et violent qu’il prend entre 1935 et 1947, il est souvent mal connu – voire méprisé – pour les photos burlesques et caricaturales qu’il prend à Los Angeles à partir de 1948.
Les deux corpus semblent irréconciliables. Ils illustrent pourtant l’évolution d’un artiste lassé de la noirceur et de la dureté de la jungle new-yorkaise, et qui va vers la légèreté. Ils illustrent également l’évolution d’un pays qui a connu la crise de 1929, la Grande Dépression, la Prohibition et la Seconde Guerre Mondiale et qui, au sortir de la guerre, s’épanouit dans l’American Way of Life, la société de consommation et la société du spectacle dont l’épicentre est Hollywood.
Chapitre I – New York
Né au tournant du siècle en 1899 en Galicie – maintenant en Ukraine – Arthur Fellig rejoint à l’âge de 10 ans son père qui vit à New-York. Installé dans le quartier pauvre du Lower East Side, il quitte l’école à 14 ans et devient rapidement photographe ambulant.
À partir de 1935, il se met à son compte en tant que photo-reporter. Il photographie le New-York nocturne et violent, toujours le premier arrivé sur les scènes de crimes, d’arrestations, d’accidents et d’incendies – ce qui lui vaut le surnom de Weegge – déformation du nom du jeu de spiritime de “ouija”. En réalité, il est branché sur la radio de la police de la ville et est informé en temps réel, ce qui lui permet de devancer ses concurrents.

My studio: a patrol wagon, circa 1938 – Mon studio : un fourgon de police, vers 1938
Ses photographies new-yorkaises répondent parfaitement, figées sur papier, au mouvement cinématographique du film noir qui se développe sur la côte Ouest du pays.

Body of Andrew Izzo, killed by off-duty policeman Elegio Sarro, 1942 – Corps d’Andrew Izzo, tué par l’officier Elegio Sarro en dehors de ses heures de service, 1942

Chalk outline, 1942 – Tracé à la craie, 1942

Body of Dominic Didato, 1936 – Corps de Dominic Didato, 1936

Young man smoking cigarette in crashed car waiting for ambulance – Jeune homme fumant une cigarette dans une voiture accidentée attendant l’ambulance, 1941

Charles Sodokoff and Arthur Webber use their top hats to hide their faces, 1942 – Charles Sodokoff et Arthur Webber utilisent leurs chapeaux pour cacher leurs visages, 1942

Man arrested for cross-dressing, 1939 – Homme arrêté pour travestissement, 1939

Frank Pape, arrested for strangling boy to death, 1944 – Frank Pape, arrêté pour avoir étranglé un garçon, 1944

Henry Rosen and Harvey Stemmer arrested for bribing Brooklyn college basketball players, 1945 – Henry Rosen et Harvey Stemmer, arrêtés pour avoir corrompu des basketteurs de l’équipe du Brooklyn College, 1945

Nurse Irma Twiss Epstein, accused of killing a baby, 1942 – L’infirmière Irma Twiss Epstein, accusée d’avoir tué un bébé, 1942

Simply add boiling water, 1943 – Ajouter simplement de l’eau bouillante, 1943

Fire in loft building, 1947 – Incendie dans les combles, 1947
Ses photographies illustrent également le sort des classes pauvres, des Asiatiques et des Afro-Américains, qui tentent de survivre dans une société fracturée et raciste. Même si Weegee n’a rien d’un activiste, ses origines sociales, sa fréquentation de la Photo League – un groupe de photographes indépendants qui militent pour la justice sociale, et de PM Daily – un quotidien new-yorkais aux idées progressistes, auront probablement aiguisé une conscience politique de gauche qui transparaît dans son œuvre photographique.

Peedler with dangling dry goods, 1940 – Marchand ambulant avec ses articles brinquebalants, 1940

Mrs Bernice Lythcott and son Leonard looking through window shattered by rock-throwing hoodlums, 1943 – Madame Bernice Lythcott et son fils Leonard regardant à travers un carreau cassé par des cailloux jetés par des voyous
Les questions de classe constituent un pourcentage écrasant des photographies de Weegee”
Lucy Sante, artiste
Il documente par exemple les stratagèmes que les classes pauvres mettent en place pour fuir la chaleur de la ville en dormant sur les escaliers de secours – ou qui, faute de moyens pour partir en vacances – s’amusent avec les bouches d’incendie de la ville, transformées en fontaines de fortune.

Tenement sleeping during heat spell, 1941 – Immeuble endormi pendant une vague de chaleur, 1941

Afternoon crowd at Coney Island, 1940 – Foule de l’après-midi sur l’ile de Coney, 1940
Il photographie également la société du spectacle qui est en train d’émerger : les scènes de crime ou d’accident incluent souvent les spectateurs et le voyeurisme ambiant.

Harry Maxwell shot in a car, 1941 – Harry Maxwell tué par balle dans sa voiture, 1941

Drowning victim, 1940 – Victime de noyade, 1940

Police and onlookers with body of Joseph “Little Joe” La Cava, killed during the feast of San Gennaro, 1939 – La police et les badaux devant le corps de Joseph “Little Joe” La Cava, tué pendant la fête de San Gennaro, 1939

Balcony seats at a murder, 1939 – Places au balcon pour un meurtre, 1939
En 1945, Weegee publie “Naked City”, dans lequel il réunit ses meilleures photographies. L’ouvrage connait un très réel succès – mais c’est le moment où le photographe désormais célèbre décide de partir pour Hollywood.
Le mouvement n’est pas que géographique, il est également artistique.
Chapitre II. Hollywood
À Hollywood, Weegee est moins intéressé par le peuple que par les people. Son regard sur les célébrités est rarement flatteur, et il s’amuse rapidement à manipuler ses photographies pour créer des caricatures de personnes célèbres – qu’elles soient du monde du divertissement ou du monde politique. Il utilise son art pour se moquer de la société du spectacle, du star system et de l’idolâtrie des personnalités publiques.

Jackie Kennedy, Distortion, 1963 – Jackie Kennedy, Distorsion, 1963

Marilyn, Distortion, 1955 – Marilyn, Distorsion, 1955

Charles de Gaulle, Distortion, 1959 – Charles de Gaulle, Distorsion, 1959

Self-portrait, Distortion, 1955 – Auto-portrait, Distorsion, 1955
Cette seconde partie de l’œuvre photographique de Weegee retient peu l’attention des critiques et du marché, contrairement à son travail new-yorkais qui est rapidement collectionnée et exposé au MoMA.

Charlie Chaplin, Distortion, 1950 – Charlie Chaplin, Distorsion 1950
Elle est même souvent ravalée au rang de “gadget” (Louis Stettner, photographe) ou de “travail profondément vulgaire” (John Szarkowski, directeur du département de la photographie du MoMA de 1962 à 1991).
Malgré cette césure, malgré le côté Docteur Jekyll/Mister Hyde (dans les termes de Wegge lui-même dans une interview de 1965 – il décède en 1968), il y a une très réelle continuité dans l’intention de l’artiste, qui n’a eu de cesse de photographier les travers de la société dans laquelle il évoluait et qui allait préfigurer la societé de surconsommation et de spectacle permanent dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Self-portrait, 1950 – Auto-portrait, 1950
Fondation Henri Cartier-Bresson
Le 29 Mars 2024
