Est-on obligé d’avoir une opinion sur tout ? Je ne crois pas. L’époque actuelle veut que politiciens, artistes et figures publiques de tout genre s’expriment sur une multitude de sujets variés qui n’ont parfois rien à voir avec leurs compétences propres.
Soit qu’on leur demande, soit qu’ils l’expriment spontanément.
Je crois pourtant qu’il est tout à fait acceptable de répondre “je ne sais pas, je ne me suis pas assez renseigné(e) sur le sujet pour émettre une opinion valable” ou “je n’ai pas envie de m’exprimer sur tel ou tel sujet”.
La prolifération des réseaux sociaux permet depuis deux décennies au quidam de s’exprimer sur tout et n’importe quoi. Spontanément, bien sûr, car dans la majorité des cas, personne n’a demandé son avis au quidam.
Le quidam se sent obligé d’avoir une opinion sur tout ou presque et c’est fatiguant car, dans la majorité des cas encore, l’opinion n’est ni pondérée, ni fondée ni sourcée.
Ne nous leurrons pas, je suis aussi un quidam ici. Dans mon domaine de compétences, c’est-à-dire le droit, ce n’est pas le cas – j’ai écrit une thèse sur l’introduction de l’euro et les contrats en cours avant même que l’euro soit introduit, j’ai publié une trentaine d’articles de doctrine dans des revues juridiques spécialisées – mais ici, sur les Internets, je suis un quidam comme une autre.
Cela étant, comme je suis avocate mais encore plus universitaire dans l’âme, lorsque je m’empare d’un sujet qui n’a rien à voir avec le droit, je fais mes recherches, je me documente, et j’essaye de comprendre les tenants et aboutissants du sujet. J’essaye de rester factuelle et neutre – même si je sais qu’il est très facile de manipuler, retrancher ou au contraire mettre en avant certains faits, certains chiffres ou certaines statistiques.
Je sais aussi que chacun de nous a des biais cognitifs et qu’ils sont nombreux.
Tout va vite dans ce monde, où chacun est sur-sollicité et sur-sollicitant, et dont les thématiques sont démultipliées grâce ou à cause des réseaux sociaux. Les fakes news sont légion et s’additionnent aux biais cognitifs que chacun de nous peut avoir.
Le résultat est que la majorité d’entre nous privilégie un système de pensée qui simplifie une problématique pour émettre un avis qui n’est fondé sur aucun raisonnement, au détriment d’un système de pensée fondé sur une décomposition du raisonnement qui s’approcherait au plus près de la méthode scientifique.
S’exprimer le plus justement possible nécessite d’intégrer toutes les données d’une problématique, de les comprendre pleinement et de les intégrer à un raisonnement qui se doit d’être le plus neutre possible. Cela suppose d’éviter la superficialité dans la réunion des informations et dans l’analyse qui en est faite.
Cela suppose d’être plastique dans son raisonnement, c’est-à-dire d’accepter de changer son point de vue et de ne pas s’arc-bouter de manière rigide sur son opinion première. Je conseille la lecture de ce merveilleux petit ouvrage qui m’avait tellement marquée il y a vingt ans, “L’Art d’Avoir Toujours Raison” dans lequel Schopenhauer s’étonne que le but du débat humain est trop souvent celui d’imposer son point de vue à son interlocuteur, plutôt que de rechercher une émulation qui bénéficie à chacun des interlocuteurs et à la discussion en tant que telle.
Nos biais cognitifs nous limitent tous.
Le “biais de confirmation” est la tendance instinctive de l’esprit humain à rechercher et à se satisfaire des informations qui confirment sa manière de penser et à écarter tout ce qui pourrait la contredire. C’est peut-être le grand péril actuel, car l’algorithme de tout réseau social est fait de manière à nous présenter uniquement des opinions qui sont déjà les nôtres – c’est d’ailleurs l’une des grandes révélations du scandale Cambridge Analytica.
Le “biais de Dunning-Kruger” est la tendance de l’esprit humain à surévaluer sa confiance dans un domaine qu’il ne maîtrise pas. L’inverse veut que le sachant qui maîtrise son sujet émettra souvent des doutes sur sa capacité à connaître et comprendre ledit sujet. C’est probablement parce que plus on creuse un sujet, plus on comprend que la thématique n’est ni noire, ni blanche et qu’elle comporte de nombreuses subtilités.
Le “biais de statu quo” exprime la résistance au changement de l’esprit humain. Alors que l’univers, la vie, le corps ne sont faits que de changements incessants, l’esprit humain a toujours tendance à se cramponner sur ses acquis plutôt que d’accepter et d’accueillir le changement ou la différence.
Le “biais de notoriété”, qui est illustré par la tristement expérience de Milgram, est celui qui accorde à une autorité reconnue une confiance aveugle.
Parlons quelques instants de cette expérience de Milgram, qui m’a laissée, lorsque je l’ai découverte il y a une vingtaine d’années, parfaitement médusée : pour tenter de comprendre comment des Allemands lambdas avaient pu participer à la Shoah, Stanley Milgram, psychologue américain exerçant à Yale, décide de mener entre 1960 et 1962 une expérience évaluant le degré d’obéissance de citoyens américains à une autorité qu’ils jugent légitime.
Les équipes de Milgram font paraître des annonces afin de recruter des sujets pour une expérience scientifique présentée sur l’efficacité de la punition sur la mémorisation. Les participants sont des hommes et des femmes de 20 à 50 ans issus de tous milieux et de tous niveaux d’éducation.
L’expérience met en scène trois types de personnages : l’élève, qui doit mémoriser des listes de mots et qui reçoit une décharge électrique en cas d’erreur, un enseignant qui dicte les mots à mémoriser, qui vérifie les réponses et qui inflige la décharge électrique en cas d’erreur, et un expérimentateur qui représente l’autorité officielle.
L’élève et l’expérimentateur sont deux comédiens. C’est l’enseignant qui est en réalité le seul sujet de l’expérience (même s’il ne le sait pas), qui vise à déterminer son niveau d’obéissance ou de soumission à l’autorité. Il doit administrer une décharge de plus en plus forte à l’élève au fil des erreurs de celui-ci (qui est caché par une cloison et qui “mime” vocalement la douleur puisque la douleur infligée est évidemment fictive : à partir de 75 volts il gémit, à 120 volts il se plaint à l’expérimentateur qu’il souffre, à 150 volts il supplie d’être libéré, à 270 volts il lance un cri violent et à 330 volts, il ne répond plus (ce qui est traité, non pas comme un arrêt de l’expérience à laquelle croit participer l’enseignant, mais comme une mauvaise réponse).
À 150 volts, la majorité des enseignants manifestent des doutes et interrogent l’expérimentateur qui les rassure, qui leur affirme qu’ils ne sont pas responsables des conséquences et qui leur demande d’agir.
Si un enseignant exprime le désir d’arrêter l’expérience, l’expérimentateur lui adresse, dans l’ordre, ces réponses : “veuillez continuer s’il vous plait”, “l’expérience exige que vous continuiez”, “il est absolument indispensable que vous continuiez” et “vous n’avez pas le choix, vous devez continuer”.
Si l’enseignant souhaite arrêter après ces quatre injonctions, l’expérience prend fin.
L’expérience de Milgram fait ressortir un taux de 62,5% d’enseignants infligeant des (prétendus) électrochocs à 450 volts (soit 25 personnes sur 40).
Tous les participants avaient accepté le principe même de l’expérience (à savoir infliger une douleur) et avaient atteint les (prétendus) 150 volts. Toutefois, chaque enseignant s’était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner l’expérimentateur qui faisait, pour eux, figure d’autorité.
L’expérience a connu de nombreuses variantes (avec des résultats avoisinant les 65% dans la plupart des cas, 80% dans une dernière variante de 2010, “Le Jeu de la Mort” de Christophe Nick, disponible sur YouTube) et Stanley Milgram a proposé dans son livre “Obedience to Authority: an Experimental View” paru en 1974 une analyse détaillée de son expérience. Il en retire que l’obéissance est un comportement inhérent à la vie en société et que l’être humain abandonne une partie de son individualité pour devenir un agent de l’autorité.
Milgram rejette tout argument relatif à l’agressivité interne des sujets, et met plutôt en exergue les éléments acquis de l’être humain (le contexte familial, l’éducation, l’idéologie et la “justesse” de la cause, l’anxiété, le conformisme, la perte d’autonomie par rapport à l’autorité et la perte du sens de la responsabilité qui découlent de tous ces éléments).
Milgram rejoint en cela la journaliste et philosophe Hannah Arendt qui estime dans “Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal” que Eichmann est plus un bureaucrate qu’un cruel antisémite.
Le biais de notoriété illustré par l’expérience de Milgran a pour conséquence que l’esprit humain accordera une confiance aveugle à une autorité qu’il reconnaît comme légitime. Selon les époques et les circonstances, l’autorité dont la légitimité est reconnue peut être un gouvernement, la télévision, les médias ou les réseaux sociaux.
Le “biais de non-validation” est le piège qui consiste à retenir un fait, une observation, une intuition comme vrais, sans s’assurer de leur confirmation par une étude sérieuse.
Le “biais de dissonance cognitive” est celui qui tend à vouloir amoindrir l’élément qui vient contredire nos opinions pour amoindrir la dissonance que cet élément cause à notre opinion.
Le “biais de perception sélective” encourage l’esprit humain à ne sélectionner que ce qui lui est familier ou ce qui vient le renforcer. On se réfère à ce “quelque chose qui nous parle parce qu’on l’a vécu”, qui s’agisse de traits de personnalité, de croyances, de thèmes de prédilection. Cette tendance focalisante écarte tout ce qui n’est ni familier ni confortable et tronque inévitablement la problématique dans son ensemble.
Le “biais de négativité” suppose que l’on soit plus sensible aux informations négatives qu’aux informations positives.
Le biais du “locus interne” (tout ce que j’ai réussi, c’est grâce à moi) et du “locus externe” (“tout ce qui m’arrive de mal, c’est à cause des autres”) mésestime l’interaction entre la personne que nous sommes et l’environnement dans lequel nous évoluons, car il va de soi que les évènements qui nous arrivent sont le résultat de cette interaction entre intérieur et extérieur.
Ce sont les principaux biais cognitifs – il y en a beaucoup d’autres (il y a évidemment les biais de race, de genre, de groupe, de classe) – mais ils reviennent tous finalement à la même question : la capacité de chacun de développer une certaine plasticité mentale et émotionnelle qui se dégage de l’ego et de l’acquis pour tenter de comprendre une problématique dans son ensemble.
Or, la plasticité mentale et émotionnelle commande parfois de savoir être humble et de savoir se taire.
Quelques personnes sur Instagram m’ont interpellée sur le conflit israélo-palestinien dans les jours qui ont suivi l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, en espérant peut-être, je ne sais, que je m’exprime sur le sujet et que je prenne parti pour Israël – ce qui était à ce moment-là le plus communément admis par la diplomatie française, la majorité des médias et des intervenants.
La vérité est que je ne vais pas exprimer d’opinion sur ce conflit. Parce que je n’ai pas la compétence ou l’expertise nécessaire pour prendre parti pour l’un ou l’autre des antagonistes. Je ne suis pas géopolitologue.
Je peux parler des manifestations qui ont eu lieu en France parce que je suis française, que je vis en France, que j’ai suivi les débats parlementaires qui ont allumé le feu de ces manifestations, parce qu’en tant que juriste, je suis capable d’énoncer une opinion fondée sur des textes de loi et sur la jurisprudence quant à la liberté de manifester.
Je peux parler de féminisme parce que je suis une femme qui vit le patriarcat, parce que j’ai lu de nombreux livres grand public, essais et textes universitaires sur le sujet et parce que j’ai longuement débattu de thématiques féministes avec une jeune femme maintenant thésarde en la matière, que j’ai eu la chance d’élever.
Mais concernant le conflit israélo-palestinien, j’ai beau lire depuis quelques années déjà tout ce qui me tombe sous la main sur ce conflit que je trouve terriblement complexe, la vérité est que je ne vis pas la situation au jour le jour, que je ne suis pas sur le terrain, que je ne connais que très lointainement les tenants et aboutissants du conflit pris dans toutes ses subtilités.
La vérité est que je n’ai pas d’opinion valable sur ce conflit que tout le monde simplifie à l’envi. Je sais juste que la vie est rarement blanche ou noire, avec des héros absolument parfaits et des méchants vraiment méchants, que les zones grises prédominent la plupart du temps et que l’Histoire n’est souvent qu’une chaine d’actions/réactions.
La vérité est que mon coeur va aux populations martyrisées, quelles qu’elles soient, qui pâtissent de décisions politiques et géopolitiques d’une pauvreté infinie.
Ce n’est pas une opinion. C’est un ressenti.
En écrivant ce texte, je constate que je subis moi-même et en toute évidence mes propres biais cognitifs.
Je vous ai longuement, trop longuement parlé de l’expérience de Milgram parce que le sort des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale m’a obsédée pendant plus de trente ans. Mon père m’a fait visité le camp d’Auschwitz alors que je n’avais que 11 ans et la petite catho que j’étais, élevée à Paris et Saint-Germain-en-Laye, en est ressortie fracassée. Voir Auschwitz à 11 ans a probablement été l’évènement le plus traumatisant et le plus fondateur de l’adulte que j’allais devenir.
De fait, le sort de personnes sous les bombes, de victimes de maltraitance, de violence, d’inceste me frappent en plein plexus solaire (c’est presque littéral : je prends un boulet de canon émotionnel dans le plexus qui se plie vers l’intérieur, la douleur émotionnelle traverse la cage thoracique et mon dos s’en retrouve bloqué). Je n’oublie jamais que l’on parle de personnes comme moi. Sauf qu’elles, elles ont l’angoisse vissée au coeur – et pas moi.
Un autre biais est évidemment le biais de genre qui fait et qui fera que je ne cesserai jamais de m’exprimer sur ce site Internet sur le sort des femmes et sur le féminisme.
Je subis probablement, de manière indirecte, un biais de race, parce que mes enfants sont multiraciaux, ont des patrimoines génétiques, culturels, historiques et religieux qui en font des citoyens du monde et que cet héritage explique pourquoi la cause des personnes racisées me tient à coeur.
Mais parler du conflit israélo-palestinien ? Non, vraiment non. Ce serait à ce stade un manque total de respect pour les personnes concernées, c’est-à-dire les populations martyrisées. Toutes les populations martyrisées. Comme le rabbin Arik Ascherman, dont la démarche est plus morale que politique et qui vient en aide aux Palestiniens, je ne suis ni pro-Israël, ni pro-Palestine, je suis pro-humain.
NDLR. C’est compliqué de rester curieux et de s’informer en ce moment, c’est extrêmement déprimant. Je mets ici des photos car c’est la tradition, mais vous aurez bien compris que ce n’est guère le point de cette publication. En revanche, je vous conseille la lecture des deux ouvrages photographiés, ils sont très bien.










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Le 12 Janvier 2024


