MONSIEUR KLEIN

Si nos cinémathèques personnelles disent beaucoup de nous, voici un film qui en dit long sur moi : “Monsieur Klein”, réalisé en 1976 par Joseph Losey, avec Alain Delon.

Bien que née dans un milieu ancestralement catholique, mon obsession pour le sort juif pendant la Seconde Guerre Mondiale a teinté toute ma vie adolescente puis toute ma vie adulte.

Et pour cause : j’ai vu Auschwitz à 11 ans, alors même que le mur de Berlin n’était pas encore tombé.

A l’époque, les informations disponibles au quidam n’étaient pas légion. Outre le fait qu’Internet n’existait pas, le Rideau de Fer – que l’on ne pouvait franchir que muni d’autorisations spécifiques et à heures fixes à des “checkpoints” entourés de miradors – masquait aux yeux du monde occidental la plaie purulente que symbolisait Auschwitz sur la cartographie de l’humanité. En outre, la France se dépêtrait entre déni et culpabilité vis-à-vis de son rôle dans le génocide juif, et ne reconnaîtrait réellement sa responsabilité qu’en 1995.

J’ai vu Auschwitz à 11 ans et j’y ai laissé mon enfance et mon innocence. Mon entrée dans le monde adulte se fit devant ce lugubre portail, devant cette bannière crânement étalée au-dessus du portail du camp “Arbeit macht frei” – “Le travail rend libre”. Seule germaniste de la famille, et donc seule à comprendre instantanément la portée de l’inscription, je restai foudroyée par le dédain sciemment mensonger, mortifère et atroce de la mention.

Seule enfant à errer comme une âme en peine dans ce camp de la mort désert, je demeurai horrifiée par la symbolique terrible de ce que représentaient les montagnes de valises, de lunettes ou de chaussures amoncelées dans des salles immenses et froides.

Tout parlait d’un processus d’annihilation qui débutait bien avant la mort du corps. L’anéantissement des âmes, des identités, n’était que la première étape d’un processus de déshumanisation qui s’achevait dans l’horreur de la mort industrialisée des corps. La cruauté de ce que je devina ce jour-là fut un choc profond, car j’ignorai jusqu’alors que l’on pouvait tuer de manière déshumanisée et déshumanisante.

Je sais que j’ai ramené d’Auschwitz quelques fantômes et d’immenses questionnements sur la nature humaine. Les années passant, j’ai dévoré tout ce qui se lisait, s’écoutait ou se regardait sur le sujet, dans une vaine tentative de comprendre comment des personnes lambdas pouvaient participer de manière active à un génocide organisé de manière froide, réfléchie et industrialisée.

La lecture des minutes du procès de Nuremberg m’a peut-être portée vers le droit mais la lecture de Hannah Arendt ou l’étude des expériences de Stanley Milgram m’ont portée vers la sociologie, la psychologie politique et la psyché humaine tout court.

Et si notre cinémathèque personnelle dit effectivement beaucoup de nous, “Monsieur Klein” en dit effectivement long sur moi et ma psyché personnelle. Auschwitz, dans toute son horreur, est étrangement devenu le point-pivot de mon appréciation des êtres humains dont je fais la connaissance, que je qualifie de Lumineux, de Sombres ou de Gris.

Les Gris sont, selon mon appréciation personnelle, ces personnes sans réelles opinions, sans valeurs ancrées et décentrées qui rejoindraient la triste cohorte des Sombres en temps difficiles ou en position de pouvoir. Ces Gris, à la psyché humaine vacillante, qui auraient pu être collabos dans des temps passés.

De psyché humaine, il est fortement question dans ce film qui m’a tellement marquée : “Monsieur Klein”.

Robert Klein – incarné par Alain Delon – est un profiteur de guerre dans le Paris occupé de 1942. Bien loin d’Auschwitz, il est pourtant parfaitement déshumanisé et déshumanisant tant il semble mort debout sans grande étincelle de vie dans le regard. Il achète à vil prix des œuvres d’art à des Juifs en grande difficulté dans le Paris occupé.

Klein découvre un jour sur le pas de sa porte un exemplaire d’un journal sur abonnement, dédié à la population juive, “les Informations Juives” et comprend qu’il existe un autre Robert Klein, juif celui-ci car abonné, et résistant de surcroît.

Craignant d’être l’objet d’une méprise, il prend contact avec les autorités de Vichy afin de ne pas être confondu avec cet autre Robert Klein, mais son insistance à prouver sa non-judéïté ne fait qu’éveiller les soupçons sur son cas. Il se rend en Alsace afin de visiter son père et obtenir les certificats familiaux prouvant qu’il est catholique. Dans le même temps, il tente de retrouver son homonyme, qui n’est qu’une ombre qui ne cesse de fuir à travers Paris.

Dans un double élan, il est à la recherche de lui-même et de l’autre, et l’atmosphère kafkaïenne et cauchemardesque laisse parfois planer le doute sur le fait de savoir s’il y a réellement deux Robert Klein.

Lors de la Rafle du Vel d’Hiv – cet honteux épisode de l’histoire de France du XXème siècle au cours duquel des policiers français ont littéralement embarqué 13.000 Parisiens juifs pour les incarcérer au vélodrome d’hiver – Robert Klein l’opportuniste est arrêté. Dans cet immense vélodrome, où sont retenues ces quelques 13.000 personnes juives en attente d’être déportées, il entend son nom prononcé au haut-parleur et il voit de loin l’autre Robert Klein se présenter aux autorités afin d’entrer dans le train de la mort.

Et bien qu’il ait finalement en main les papiers prouvant sa non-judéïté, l’opportuniste qu’il n’est déjà plus s’élance vers son homonyme afin de le rejoindre, et se jette sciemment vers le train de la mort. La volonté de découvrir cet autre Robert Klein aura finalement été plus forte que son instinct opportuniste et les deux Klein seront liés à mort. Étrangement, même si leur sort est scellé, Klein l’opportuniste aura retrouvé une part d’humanité et de ce fait, aura rendu une part d’humanité à son homonyme.

L’Autre, ou cet autre moi-même.

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