MAISON DE BALZAC

Des nombreuses demeures parisiennes traversées par le grand écrivain français Honoré de Balzac, une seule a résisté au temps et se visite encore aujourd’hui. J’avais évoqué sa dernière demeure rue Fortunée (maintenant la rue Balzac, dans le 8ème arrondissement de Paris) ici, voici donc à présent son avant-dernière demeure, rue Raynouard, dans le 16ème arrondissement.

Cette maison, accrochée à la colline de Passy, est disposée sur trois niveaux : le niveau bas s’ouvre sur la petite rue Berton qui signalait au 18ème siècle la limite entre les seigneuries d’Auteuil et de Passy (villages qui ne seront rattachés à Paris qu’en 1860 lors des travaux haussmanniens) alors que le niveau haut s’ouvre sur la rue Raynouard (autrefois appelée “rue Basse”).

Le choix de cette maison par Balzac n’a rien d’anodin : les deux entrées situées dans deux rues différentes d’une maison exactement à la limite entre Paris et Passy lui permettent de fuir ses créanciers, qu’il sait nombreux. Il a d’ailleurs loué le niveau haut de la bâtisse sous un nom d’emprunt, “Madame de Breugnol” (nom inspiré, à une lettre et à une particule près, du nom de Madame Breugniol qui lui tient lieu de gouvernante. Madame Hanska, la future épouse de Balzac, courtisée épistolairement et épisodiquement pendant 18 ans, sera tellement jalouse de Madame Breugniol qu’elle obtiendra son renvoi par Balzac en 1845).

Il faut dire que Balzac a souvent déménagé. La Maison des Jardies à Sèvres a succédé à l’appartement de la rue Cassini (loué en même temps que celui de la rue des Batailles, devenue depuis l’avenue d’Iéna), qui a lui-même succédé à celui de la rue Visconti, mais le train de vie dispendieux qu’il mène depuis toujours le crible de dettes – et de fait, il fuit les huissiers et la Garde Nationale en permanence.

Il reste rue Raynouard de 1840 à 1847, disposant des cinq pièces en rez-de-jardin, rue Raynouard. Un mot de passe est requis afin d’entrer dans la demeure du grand écrivain qui y travaille sans relâche de minuit à dix-huit heures, se gorgeant de café.

“Splendeurs et misères des courtisanes”, “La Cousine Bette” et “Le Cousin Pons” seront entre autres rédigés dans la modeste maison de Passy par le pape du réalisme. Son œuvre, “La Comédie Humaine” inspirera un autre écrivain – Emile Zola, qui rédigera le cycle des “Rougon-Macquart”.

Lycéenne, j’ai beaucoup souffert sur “Le Père Goriot” dont les interminables descriptions lassaient la verdeur de mon impatience. Il faut pourtant bien avouer – plus de 30 ans après – que “La Comédie Humaine” mérite d’être lue et relue. Balzac, comme Hugo, comme Zola, comme Dumas (pour ne citer qu’eux) méritent un lectorat adulte, patient – et qui a un peu vécu. J’ai détesté “Le Père Goriot” à 16 ans, mais je ne peux à présent qu’être touchée par le personnage du père Goriot, l’archétype du sacrifice paternel. Je suis aujourd’hui plus sensible à un Vautrin – roué, volontaire et complexe dans ses volontés et ses affections – qu’à un Rastignac, encore vert dans ses pauvres et finalement plates ambitions.

Revenons à ce musée, “La Maison de Balzac”. Il est charmant et à taille humaine. On imagine facilement le grand écrivain, cet ogre de la vie brûlant la vie par tous les bouts et qui m’en rappelle un autre – Alexandre Dumas pour ne pas le nommer – déambuler entre la cuisine et son cabinet de travail, l’esprit travaillé par le sort à réserver à un Nucinger, à un Vautrin, à un Rastignac, à une Esther.

Le jardin, pourtant petit, est d’une paix telle que les Parisiens viennent y profiter du soleil pendant des heures.

Des huissiers et de la Garde Nationale, il ne reste rien. On se plait à goûter à la quiétude des lieux, comme a dû le faire cet ogre de la vie, cet écrivain surcaféiné à la tête pleine de 2.500 personnages.

8 Mai 2022