MÉNOPAUSE

La ménopause a beau être un phénomène physiologique, elle est également un phénomène culturel et sa perception sociale influence grandement la façon dont elle est vécue par les femmes.

Perception historique et sémantique

En termes sémantiques, je pense à Camus lorsqu’il estime que mal nommer les choses participe au malheur du monde car je ne peux m’empêcher de relever que le mot même a une charge sociale négative : ménopause est un assemblage de mots (méno, menstrues – et pause – arrêt) créé en 1816 par le médecin français Charles de Gardanne dans son essai “De la ménopause ou de l’âge critique des femmes”.

Charles de Gardanne, qui parle donc d’âge critique (merci Charles, c’est sympa, très appréciable) n’est que le digne héritier des scientifiques du XVIIIème siècle qui catégorisent, rationalisent et classifient ce qu’ils voient et qui font du corps féminin un corps de moindre qualité que le corps masculin.

(Je ne me sens pas du tout en âge critique, donc)

Au XIXème siècle, alors que le corps féminin n’est pensé qu’en termes d’humeurs, il est supposé que la ménopause est causée par un affaiblissement de la femme qui ne peut plus avoir de règles. C’est un corps qui est de moindre qualité que le corps fécond – qui est la norme d’un corps féminin qui est lui-même déjà dégradé par rapport au corps masculin.

Le phénomène de la ménopause n’est envisagé que du point de vue symptomatologique et pathologique. Les saignées et l’abstinence sexuelle sont recommandées et la ménopause peut causer des maladies mentales et des fureurs cleptomanes et sexuelles.

De fait, l’accent sémantique qui sous-tend ce phénomène physiologique est dès le départ négatif, problématique et péjoratif et marque un arrêt, une perte, une déficience par rapport au corps fécond, un affaiblissement, un deuil lorsqu’il n’est pas lié à la folie mentale.

Perception sociale occidentale

Encore aujourd’hui, la ménopause n’est synonyme que de problèmes : perte d’élasticité de la peau, perte de libido, sècheresse vaginale, bouffées de chaleur – quand elle n’est pas associée au risque d’ostéoporose et de cancer du sein.

D’ailleurs la ménopause est taboue – c’est d’ailleurs pour cela que je vais y consacrer un article long comme un jour sans fin et sans pain. Un corps ménopausé est inconsciemment vécu comme… un corps de moindre qualité que le corps fécond qui est la norme d’un corps féminin qui est lui-même déjà dégradé par rapport au corps masculin.

(Quand je réfléchis à l’article sans fin, sans pain – chose qu’on ignore, il y a un pornstar martini en hors-champ de la photo – ça promet)

La ménopause est peut-être abordée dans les journaux spécialisés médicaux ou féminins, mais certainement pas dans la vie sociale, surtout si cette vie sociale est urbaine.

La ménopause est perçue de manière négative par les sociétés occidentales et cette négativité est directement liée à la façon dont ces sociétés appréhendent de manière générale le corps de la femme.

La ménopause marque socialement le deuil d’une période pendant laquelle la femme était en mesure de remplir les fonctions que la société lui a assignées – la maternité et l’objétisation sexuelle.

La femme n’est socialement que son corps”

Simone de Beauvoir

Je l’ai déjà dit ici et , les sociétés occidentales ne considèrent et ne valorisent la femme qu’à travers deux prismes : celui de sa capacité à enfanter et celui de sa capacité à satisfaire des désirs sexuels hétéronormés. La satisfaction de ces désirs sexuels passe grandement par le jeunisme, ce qui explique que la femme mature devienne invisible aux yeux d’une société encore majoritairement dominée socialement par la gent masculine.

Freud fondait le sens de la vie d’une femme sur sa capacité à procréer.

(Merci d’être passé, Sigmund, très apprécié, vraiment. Va rejoindre ton copain Charles).

Dans cette optique, la vie de la femme ménopausée n’a plus aucun but et elle devient invisible, démunie, dépouillée. N’en déplaise à Sigmund qui n’a pas dû rencontrer les femmes ménopausées solaires, intelligentes et très occupées que je connais, les femmes se sentent pourtant, selon de nombreux sondages, plus épanouies et plus heureuses vers 50 ans.

Déborah. On a déjà parlé de Déborah ici. Cette amie et consoeur oublie régulièrement de faire le plein de sa voiture – de fait nous sommes un jour tombées en panne d’essence à côté de l’Élysée en allant à une audience. J’ai poussé la voiture, aidée par deux gentils policiers. Depuis, Déborah est passée à l’électrique. Au-delà de la blague, Déborah, que je connais depuis vingt-cinq ans, est l’une des personnes les plus vivantes, énergiques, résilientes, intègres, joyeuses que je connaisse

J’entends l’argument selon lesquels la peur de la mort inhérente à la nature humaine disqualifie aux yeux de la société les personnes vieillissantes – mais, même si l’argument reste valable (même s’il est tout pourri) de manière générale pour tous les sexes, il faut bien avouer qu’il s’applique de manière plus que cruelle aux femmes.

En parlant de la mort – oui je fume toujours, hélas, tant mieux, je ne sais. Cascade réalisée par une professionnelle, à ne pas reproduire chez vous

La ménopause, au lieu d’être une étape comme une autre du cycle de la vie humaine, est uniquement annonciatrice d’une mort dont l’échéance est pourtant repoussée d’année en année grâce aux progrès de la médecine. Notre rapport à la mort devrait être repensé mais nos sociétés post-capitalistes sont beaucoup trop matérialistes pour que ce rapport soit serein et apaisé dans un futur proche.

Et de manière évidente, la thématique de la mort se double – pour les femmes – d’une thématique liée au jeunisme.

Perceptions sociales non-occidentales

Si l’on étudie d’autres sociétés en se décollant cinq minutes de notre ethnocentrisme occidental, comment est appréhendée la ménopause ?

En ce qui concerne le Costa Rica – qui est fortement imprégné de la culture nord-américaine, l’article “Menopause in Latin America : Symptoms, Attitudes, Treatments and Futures Directions in Costa Rica” de T.D. Locklear and al. publié dans la revue Maturitas en 2017 met l’accent sur de plantes aux vertus médicinales. Comme leurs homologues américaines, les Costaricaines présentent des symptômes similaires, notamment des bouffées de chaleur et des sueurs nocturnes, ainsi qu’une attitude globalement négative à l’égard de la transition ménopausique. À l’instar d’autres femmes d’Amérique Latine, les Costariciennes ont peu recours à l’hormonothérapie et utilisent plutôt des thérapies alternatives, notamment des massages, des changements de régime alimentaire et des plantes médicinales.

Chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, l’arrêt des règles engendre un changement de statut social et l’autorité des femmes grandit quand elles n’ont plus leurs règles. Cette transformation statutaire découle directement des représentations associées au sang menstruel dont l’idée même provoque à la fois dégoût et peur : ce flux est en effet considéré comme une substance sale. Les menstruations représentent une menace au sein du système de domination masculine parce qu’elles auraient un pouvoir létal et pourraient détruire la force des hommes s’ils entraient en contact avec elles (Cécile Charlap, maitresse de conférences en sociologie à l’Université de Toulouse Jean-Jaurès et chercheuse CNRS, “Ménopauses, cultures et rapports sociaux” in “La Fabrique de la Ménopause”, 2019).

En Afrique de l’Ouest, les femmes Lobi qui ne sont plus menstruées possèdent une position sociale spécifique qui leur permet d’endosser des rôles interdits aux autres femmes car elles sont perçues comme invulnérables.

Chez les Beti au Cameroun, l’arrêt des menstruations signifie l’arrêt d’une soumission d’ordre sexuel et toute épouse n’ayant plus ses règles peut réclamer sans contestation possible une chambre ou au moins un lit séparé à son mari.

À Bali, la ménopause est l’occasion d’un changement important lié à l’impureté. La fécondité y est considérée comme plus ou moins impure et empêche les femmes d’assister à certaines cérémonies pendant lesquelles la femme ménopausée et la jeune fille vierge s’occupent ensemble de certains rites dont sont exclues les femmes en âge d’avoir des enfants. Lorsqu’une certaine réserve de langage et de tenue est imposée au sexe féminin, les femmes ménopausées peuvent, elles, tenir des propos obscènes aussi librement que les hommes.

Une croyance répandue dans certaines cultures chamaniques traditionnelles veut que les femmes ménopausées franchissent le seuil de la “féminité sage”. Elles deviennent alors prêtresses et guérisseuses, c’est-à-dire les chefs spirituels de leurs communautés.

L’appréhension de la ménopause est fondamentalement culturelle et diffère selon les cultures. Et cette perception culturelle change la perception personnelle de chacune – comme on va le voir.

Où l’on en revient à la sémantique

Dans les sociétés asiatiques, le rapport à la ménopause est totalement différent. En premier lieu, le mot n’existe pas et n’a pas d’équivalent aussi négatif que dans les sociétés occidentales.

La majorité des langues asiatiques parle de kônenki.

Si je reviens à la dimension sémantique du sujet, signifie renouveau ou régénération, nen signifie année et ki signifie saison ou énergie. Le kônenki évoque dans les sociétés asiatiques une transition progressive qui voit un renouveau de l’énergie, une régénération des énergies. Certains parlent même de second printemps, vécu de manière plus personnelle car dénué des obligations liées à l’éducation des enfants.

Ce changement de vie est une étape comme une autre dans le cycle de la vie humaine. La maturité est synonyme de sagesse, d’autorité et est de fait glorifiée.

De la perception sémantique et sociale à la perception personnelle

Étonnamment (ou non, justement), la perception sémantique et culturelle de cette étape biologique dans le cycle de la vie féminine conditionne la façon dont elle est physiologiquement vécue par les femmes.

C’est Margaret Lock, anthropologue, qui expose en 1996 cette différenciation dans son article “Culture politique et vécu du vieillissement des femmes au Japon et en Amérique” publié dans la revue Sociologie et Société. La recherche comparative qu’elle mène en Amérique du Nord et au Japon révèle que les changements physiologiques liés à la ménopause et au kônenki sont très différents, car ils sont le résultat de l’appréhension culturelle du vieillissement dans chacune des sociétés.

Le kônenki, qui s’applique autant aux hommes qu’aux femmes, ne cause que peu d’inconfort à la plupart des femmes. Il faut dire que la vision de la fécondité et de la maternité est différente de la vision occidentale : si cette dernière voit la fécondité comme le fait de mettre un enfant au monde, la vision japonaise étend la fécondité à l’éducation des petits-enfants. De fait, les grands-mères japonaises se sentent toujours fertiles parce qu’elles s’occupent de leurs petits-enfants.

Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes, qui touchent 75% des femmes occidentales, ne touchent que 10% des femmes japonaises. Les incidences d’ostéoporose ou de maladie cardiaque qui sont souvent associées à la ménopause sont bien plus faibles au Japon qu’en Occident et l’incidence de cancer du sein est environ trois fois inférieure à celle des femmes occidentales.

Plusieurs facteurs sont responsables de cette différence.

Le régime alimentaire peut expliquer en partie cette disparité. Les Japonaises bénéficient actuellement de la plus longue espérance de vie au monde (88 ans contre 81,6 aux États-Unis et 85,4 en France), avec très peu de problèmes chroniques de santé comme le diabète, l’hypertension artérielle, l’arthrite ou les allergies et certaines études liées à la ménopause et au kônenki mettent en effet en avant l’apport élevé en phytoœstrogènes et en isoflavones (présents dans le soja) dans l’alimentation asiatique comme possible cause de l’atténuation des déséquilibres hormonaux chez les Japonaises.

La bonne santé des Japonaises résulte probablement d’une combinaison d’alimentation saine, d’exercice physique, d’un accès égal aux soins de santé, d’une tradition de prévention paramédicale et d’une influence culturelle bienveillante.

Mais au-delà de cette bonne santé générale, il n’en demeure pas moins que les femmes japonaises souffrent peu des symptômes négatifs associés à ce que nous appelons la ménopause. Lorsque la ménopause est socialement valorisée, les femmes font peu l’expérience de désagréments physiques et psychologiques.

Il faut peut-être déconstruire certains mythes occidentaux (non, la ménopause n’est pas la même pour chaque femme, non, la ménopause ne provoque de sautes d’humeur ou de l’anxiété, non, la ménopause ne survient pas à 50 ans, non, la prise de poids n’est pas automatique) pour que chaque femme s’approprie pleinement et sereinement ce nouvel état personnel qui est tout à fait normal.

On ne peut pas forcément changer le regard de notre société sur la ménopause, mais on peut au moins changer notre propre regard sur notre propre ménopause.

NDLR. Il se trouve que vous ne m’avez presque vue ici qu’en ménopause : j’ai été ménopausée à 42 ans et même si je savais que c’était un âge ménopausique précoce, je l’ai juste accepté comme un état de fait qui avait du sens dans ma vie : je n’avais plus de désir d’enfants. Étape naturelle et non problématique à mes yeux, je n’ai guère eu de désagréments liés à ce nouvel état – hormis des bouffées de chaleur incendiaires pendant deux ans. J’ai compris qu’une alimentation non-inflammatoire (c’est-à-dire sans trop de sucre blanc, de viande rouge et de laitages – qui ne faisaient déjà guère partie de mon alimentation avant) et un exercice physique régulier (dont j’ai d’ailleurs toujours eu besoin) aideraient mon corps à passer sereinement ce changement hormonal. Je suis ménopausée mais je n’y pense jamais. Comme je l’ai déjà dit ici, je me sens jeune et cela n’a pas beaucoup à voir avec mon corps mais plus avec ma façon de voir la vie.

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Le 14 Novembre 2025