En ces temps horrifiques (je parle d’Halloween, pas du contexte actuel – quoique), parlons donc de “Cruella”, un film des studios Disney réalisé par Craig Gillepsie en 2021, porté par deux Emma : Emma Stone dans le rôle-titre et Emma Thompson dans le rôle de la baronne Von Hellman, celle qui est encore plus méchante que la méchante officielle.
Car “Cruella”, comme “Maléfique” en 2014, fait œuvre de réhabilitation de la méchante telle qu’animée par Disney plusieurs décennies auparavant – en exposant d’une part le parcours de celle qui va devenir dans l’imaginaire collectif la figure absolue du Mal et en laissant d’autre part planer un sérieux doute quant à cette méchanceté affirmée.
Maléfique en 2014 est la victime d’un vol et d’un viol, ce qui explique sa fureur à l’égard d’Aurore, la fille de son bourreau – fureur qui se muera en amour.
En 2021, Estella – qui ne s’appelle pas encore Cruella – voit, enfant, sa mère adorée mourir dans un accident dont elle se sent responsable.
Orpheline, elle s’éduque elle-même dans les rues du Londres des années 70. Couturière de vocation, elle est voleuse professionnelle avec ses deux amis d’infortune, Jasper et Horace, mais elle réussit à se faire embaucher dans l’équipe artistique de la plus grande créatrice de mode d’Angleterre, la baronne Von Hellman, qui dirige d’une main de fer sa maison de haute-couture Liberty.
L’élève va évidemment vite dépasser le maître – et l’élève va également vite comprendre que le maître n’est pas totalement étranger au décès de sa mère adorée.
Le duel peut commencer. Et il est accompagné par une bande-son du tonnerre, qui réunit The Doors, The Clash, Blondie et Queen.
Au-delà du caractère divertissant du film familial, la confrontation des deux créatrices de mode est particulièrement jouissive pour une audience adulte. “Cruella” est certes drôle mais “Cruella” est surtout stylé, grâce à la talentueuse costumière Jenny Beavan, qui a réalisé 80 costumes absolument spectaculaires pour les deux actrices principales.
Avoir planté le décor de ce “Cruella” dans le Londres du début des années 70 relève de l’idée de génie. L’effervescence du Swinging London et l’essor de la mode et d’une culture pop bientôt punk sont admirablement bien rendus par l’opposition entre cette baronne Von Hellman qui représente l’ordre ancien et cette Cruella d’Enfer dont la jeunesse et la rage viennent tout bousculer. J’ai l’impression de vivre dans l’une de mes chansons préférées des Clash, “The Magnificent Seven”, qui est autant aboutie musicalement que politiquement – je vous encourage à prêter attention aux paroles, tellement pertinentes.
Les costumes viennent parfaitement illustrer cet antagonisme générationnel : les créations de la baronne sont certes très belles mais évoquent inévitablement les créateurs d’après-guerre – comment ne pas déceler l’influence de Christian Dior et de Cristobal Balenciaga dans ses modèles hyper-structurés, à la taille étranglée et aux cols volumineux et presque architecturaux ?
Les créations de Cruella, toutes aussi belles, sont nourries au feu de ce souffle nouveau de la rébellion “no future” qui renverse, qui saccage et qui détourne – comment ne pas penser à Vivienne Westwood, à John Galliano ou à Alexander McQueen dans leurs créations rock voire punk ?
L’agressivité et l’aversion de Cruella à l’égard d’un élitisme culturel bien assis s’illustrent dans des vestes militaires détournées (inspirées par celles de Vivienne Westwood et d’Alexander McQueen), dans une robe rouge spectaculaire (inspirée d’Alexander McQueen) ou encore dans une robe en tulle rose pâle et en papier journal (inspirée par une création de John Galliano).
Même la spectaculaire et fatale robe que Cruella dessine et confectionne sous la bannière “Liberty” pour la baronne Von Hellman est directement inspirée de la création “Plato’s Atlantis de 2010” d’Alexander McQueen.
Cruella est célébrée comme l’enfant terrible de la mode, comme le furent Vivienne Westwood, John Galliano et Alexander McQueen.
Car Cruella en 2021 est une enfant terrible et c’est pour cela qu’on l’aime.
Veste Ralph Lauren engloutie sous un bric-à-brac fait maison – Jupons noir et rouge anciens et canne ancienne de chez Marcel et Jeannette, Marché aux Puces – Escarpins Dior – Mitaines vintage
Le 30 Octobre 2025
