L’exposition dédiée à Jean-Baptiste Greuze par le Petit Palais jusqu’au 25 janvier 2026 remet à l’honneur un peintre célébré à son époque, puis tombé dans l’oubli. L’époque moderne a longtemps considéré son œuvre comme mièvre, mais c’est oublier un peu vite que Greuze, qui est né en 1725 et qui est décédé en 1805, a été nourri au feu des Lumières, de leurs idéaux et de leur souci de l’individu et qu’il s’est rapidement fait l’interprète intimiste des débats de la société d’alors.
De fait, l’exposition que le Petit Palais consacre à Greuze, “L’Enfance en Lumière”, réunit ses œuvres dédiées à l’enfance et à l’adolescence – ces deux moments fragiles et cruciaux où se forge la personnalité de l’adulte en devenir.
Parfait homme de son temps, Greuze se passionne pour l’individu, pour le sentiment, dans une société en pleine mutation qui est animée de débats sociétaux sur l’enfant dans la société – qu’il s’agisse de l’éducation, de la défense de l’allaitement ou encore du refus de la mise en nourrice.
À l’instar des philosophes des Lumières, Greuze voit dans une enfance faite d’amour la source d’un renouveau sociétal – tout comme Elisabeth Vigée Le Brun qui, dans la même veine naturaliste et humaniste, produit à moult reprises des peintures de mères et d’enfants empreintes de profonde tendresse maternelle.
À l’instar des philosophes des Lumières, Greuze voit également dans une enfance faite d’éducation la source d’un renouveau sociétal, et le nombre important de ses tableaux d’écoliers montre à quel point Greuze a à cœur ce nouvel enjeu de société.
Le Petit Écolier – 1755-1757
Portrait de Charles-Étienne de Bourgevin de Vialart – 1782-1784
Le Petit Mathématicien – Circa 1790
Le Petit Paresseux – 1755
Greuze se fait certes l’illustrateur de ces débats de société mais il va au-delà : il capte l’innocence – et il capte également la perte de l’innocence.
Ses portraits – il peint ses propres filles, mais bon nombre de ses modèles sont anonymes – traduisent toutes les nuances du sentiment, de l’amour à la tristesse en passant par l’ennui ou l’espièglerie.
L’ennui submerge des écoliers en étude, l’amour protecteur investit une enfant qui tient son animal de compagnie dans ses petits bras, la fierté envahit une très jeune femme, l’innocence de l’âge tendre inonde les bouilles de très jeunes enfants.
Portrait d’Anne-Geneviève Greuze – 1766
Portrait de Louise Gabrielle Greuze – 1766
Petit Garçon Blond à la Chemise Ouverte – Circa 1760
Petit Garçon au Gilet Rouge – Circa 1775
Jeune Fille en Buste – Circa 1780
La Petite Nanette – Circa 1770-1780
Jeune Fille à la Colombe – Circa 1780 – Radieuse et paisible, la jeune fille vêtue de blanc est promise à un avenir brillant et assuré, comme en témoigne la colombe qu’elle tient dans ses bras et qui illustre également la pureté et l’innocence. Greuze, comme les peintres hollandais du XVIIème siècle, établit souvent des liens visuels étroits entre la féminité et les oiseaux – ou entre l’état d’âme et les oiseaux. Un oiseau mort peut suggérer la perte de la virginité, ou la fin de l’innocence
Une Enfant jouant avec un Chien (Portrait de Louise Gabrielle Greuze) – Circa 1767
Une Tête de nymphe de Diane – 1760
Jeune Fille Vue de Dos – Circa 1770-1780
Les sentiments dépeints ne sont pas toujours très heureux et l’innocence s’évanouit peu à peu à cause de la vie, de la mort : la tristesse submerge des jeunes filles face à la mort de leur oiseau, l’anxiété envahit un jeune homme soucieux de savoir s’il est aimé en retour.
L’Oiseau Mort – 1800
Jeune Fille Pleurant son Oiseau Mort – 1765
Jeune Fille Pleurant son Oiseau Mort – 1757
Jeune Berger Tenant un Pissenlit – circa 1760-1761 – Ce tableau vient en pendant de celui de la jeune bergère effeuillant une marguerite (ci-après) et illustre les tourments de l’amour. L’un tente le sort en soufflant sur un pissenlit pour savoir si ses sentiments d’amour son partagés, l’autre effeuille une marguerite pour obtenir les mêmes réponses. Greuze capte dans les deux tableaux le sentiment romantique en recourant au langage de la pastorale. Les deux tableaux ont appartenu à Madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV
Jeune Bergère Effeuillant une Marguerite – 1759
L’innocence s’évanouit parfois aussi à cause des hommes et c’est la détresse qui anéantit une toute jeune fille : “La Cruche Cassée” est probablement la toile la plus connue de Greuze et elle a suscité bon nombre de débats.
Certains n’y ont vu que la dépiction de la perte de la virginité, alors que d’autres y ont vu la représentation d’un viol.
La perte de virginité est déjà, au XVIIIème siècle, un sujet important en tant que tel puisque la virginité est la condition incontournable au futur marital de chaque femme – mais la perte de virginité à la suite d’un viol devient un obstacle insurmontable à un quelconque futur, qu’il soit marital ou social.
Alors, perte de virginité ou viol dans “La Cruche Cassée” ?
Viol, évidemment – et il en fallait du culot pour non seulement aborder cette thématique précise, car la plupart des peintures contemporaines à Greuze illustre des préliminaires consentis ou non dans des scènes à tonalité galante – mais surtout pour le faire de manière aussi explicite.
La série de dessins et esquisses préparatoires du peintre révèle l’ampleur de sa réflexion face à un sujet particulièrement inconfortable : la détresse de la toute jeune fille devient au fil des œuvres préparatoires plus énigmatique, moins violente en apparence, mais ô combien plus bouleversante.
Étude préparatoire – 1771
Esquisse préparatoire – 1771
La perte de la virginité est représentée par la cruche cassée – symbole brisé du réceptacle qui ne devrait pas l’être – mais Greuze s’emploie à montrer autre chose : le désordre impudique de la tenue laisse apercevoir des épaules et un sein qui devraient être couverts, les mains viennent protéger le pubis sous une robe relevée qui ne devrait pas l’être, la fleur au corsage est flétrie, ses pétales arrachés, et la statue de sphinx aux traits humains et masculins qui projette un filet d’eau a une physionomie qui n’est guère rassurante.
La Cruche Cassée – Circa 1771-1772
Mais surtout, le regard de la toute jeune fille est vide et perdu – on dirait aujourd’hui qu’elle est en état de sidération et de dissociation. Il y a dans son regard une interrogation – elle n’a pas l’air bien certaine de ce qui vient de lui arriver – mais également une prise à témoin – c’est arrivé parce que la société le permet.
Détail de La Cruche Cassée
Greuze dénonce dans “La Cruche Cassée” une permissivité que s’autorise la société sur le corps de ces toutes jeunes femmes qui n’ont d’ailleurs aucun recours, puisque de condition modeste. Cette toute jeune fille au regard perdu sait déjà que ce qui vient d’arriver est honteux – pour elle, hélas – et irrémédiable. Greuze réussit avec cette toile le tour de force de susciter en nous une empathie folle car il dépeint l’exact moment où l’innocence s’est enfuie à jamais.
Greuze est bien conscient des dangers qui plane sur l’enfance et l’adolescence face à la violence physique ou psychologique d’une société qu’il espère voir changer. C’est bien loin de la mièvrerie dont on a pu bien facilement le taxer.
Le 3 Octobre 2025
