La villa Les Rhumbs, qui tire son nom des trente-deux points de la rose des vents, est une belle bâtisse rose de la Belle-Époque qui surplombe l’une des falaises de Granville, baptisée en son temps la Monaco du Nord.



C’est aujourd’hui le musée Christian Dior, puisque le couturier français, qui est né en 1905 à Granville, y a grandi avec ses frères et sœurs.

Crépie d’un rose très doux, mélangée à du gravier gris, ses deux couleurs sont restées en couture mes teintes de prédilection.”
Christian Dior, in “Christian Dior et moi”, paru en 1956, un an avant sa disparition

Sa mère Madeleine et son père Maurice appartiennent à la haute-bourgeoisie granvillaise : l’éducation est sévère, l’affection rare et les enfants sont entourés d’un personnel de maison actif. Maurice a hérité de l’usine d’engrais fondée par son grand-père en 1832 (“l’engrais Dior, c’est de l’or !”) et ses trois garçons sont destinés à faire de même.

On connaît le destin de Christian et il sera bien éloigné des effluves de guano.
Ses frères Raymond, né en 1899 et Bernard, né en 1910 souffrent de problèmes de santé mentale. Raymond revient des champs de bataille de la Première Guerre Mondiale en état de choc et il s’éloigne progressivement de sa famille. Bernard, quant à lui, montre peu à peu des signes de démence.
Madeleine n’a de cesse d’aménager le parc et les parterres de fleurs – une attention particulière étant apportée aux roses qu’elle préfère entre toutes.

Remarquable botaniste, très au fait du climat et du sol de Granville, Madeleine dompte la nature sauvage d’une côte bien peu accueillante et battue par les vents. Le plateau rocailleux a été rendu fertile par des tombereaux de terre et des murs d’arbres ont été plantés de façon à protéger les fleurs des intempéries.



Est-ce par le truchement du jardin tant aimé que les enfants sensibles de la fratrie tentent de nouer une relation avec une mère froide mais passionnée de botanique ? On ne le saura jamais mais cette vision paysagère aura une influence capitale sur Christian Dior : on compte plus d’une cinquantaine de modèles portant un nom de rose.

Et après tout, le “New Look” n’est-il pas une sublime et nostalgique réinterprétation des robes de la Belle-Époque portée par la svelte Madeleine ?


Les souvenirs odorifères ne sont pas en reste. La rose et le muguet serviront de base aux jus de Miss Dior et de Diorissimo.




À l’âge de six ans, Christian déménage avec sa famille à Paris – il reste pour autant tous les étés et pendant toute la durée de la Première Guerre Mondiale aux Rhumbs, se prenant de passion pour la botanique, dessinant le plan d’eau et la pergola et aménageant ce qui sera bien plus tard le Jardin Christian Dior.



En 1931, Madeleine décède à seulement 51 ans, probablement percluse de chagrin face à l’état de démence de son fils Bernard, et Maurice est bientôt ruiné par de mauvaises affaires. Bernard est interné en 1933 et le faste de la famille Dior n’est plus.
Christian Dior, qui a monté à Paris une galerie d’art avant-gardiste, voit ses affaires péricliter rapidement. Sa petite soeur Catherine suit leur père, qui fuit loin d’un Granville qui fut le théâtre de sa réussite, dans une ferme reculée en Provence – avant de bientôt rejoindre Christian qui vit une vie de bohème à Paris, errant de canapé en canapé lorsque ses amis veulent bien l’accueillir pour la nuit.
Il apprend à dessiner en autodidacte des gravures de mode et parvient bientôt à subvenir aux besoins de sa sœur cadette et de son père. Il s’installe avec Catherine. De la fratrie, ce seront les deux seuls à rester proches.
Entretemps, les Rhumbs sont rachetés par la ville de Granville, qui prévoit de raser la villa, mais le projet est heureusement abandonné et un jardin public y est ouvert en 1938.
À Paris, soutenu par quelques amis artistes, Christian Dior créé des costumes de théâtre et de cinéma et fait le siège de grandes maisons de couture afin de voir acceptés ses croquis. Il est engagé en 1938 par le grand couturier Robert Piguet en tant que modéliste. Il y signe plusieurs modèles, dont un tailleur en pied-de-poule noir et blanc qui connaît un succès retentissant.
Mais la Seconde Guerre Mondiale met à l’arrêt le pays et les espoirs du jeune modéliste, qui travaille comme ouvrier agricole.
Il revient à Paris en 1942 comme assistant styliste chez Lucien Lelong.
Catherine, engagée dans la Résistance, est arrêtée et déportée à Ravensbrück en 1944 mais est heureusement libérée en 1945.
En 1946, Christian a par hasard connaissance du projet de Marcel Boussac, surnommé “le roi du coton”, qui souhaite relancer la maison de couture Philippe et Gaston et qui recherche un styliste.
Christian Dior lui propose plutôt de soutenir financièrement la création de sa propre maison de mode. La maison Philippe et Gaston ne reverra peut-être jamais jour, mais la maison Dior est inaugurée au 30 avenue Montaigne le 16 décembre 1946 et le 12 février 1947, la collection New Look est présentée au monde. Le reste est connu.





Christian gagne beaucoup de l’alliance avec Boussac mais Boussac, qui vend du tissu, encore plus : il fallait auparavant trois mètres pour réaliser une robe, il en faut maintenant vingt pour confectionner une robe Dior.
It’s quite a revolution, dear Christian! Your dresses are wonderful, they have such a new look!”
Carmel Snow, rédactrice en chef de Harper Bazaar’s
Au sortir de la guerre, Christian Dior a parfaitement compris l’envie des femmes d’être à nouveau féminines : les tailles sont marquées, les seins pigeonnent et les jupes amples – le métrage est là – virevoltent autour des hanches.


En onze ans de carrière, son succès s’étend à une quinzaine de pays et assure l’emploi de plus de deux mille personnes.
No Dior, no Dietrich”
Marlène Dietrich en 1949, à Alfred Hitchcock qui lui propose de tourner “Le Grand Alibi”
Il décède en 1957, à 52 ans, après avoir présenté une dernière collection conçue avec un jeune assistant au talent évident… Yves Saint-Laurent.
Catherine n’aura de cesse de préserver l’héritage artistique de son frère ainé, un homme généreux, drôle et secret, devenu après-guerre un monument français. L’année du décès du grand couturier, sa maison représente plus de la moitié des exportations de la couture française.
L’implication de Catherine sera décisive dans la création du musée de Granville, qui verra le jour dans les années 1990. Grâce à ses souvenirs, les jardins et le jardin d’hiver en fer forgé, où trainent autant le fantôme de Madeleine que celui de Christian, seront restitués en leur état d’origine et elle ne cessera jamais de correspondre avec les conservateurs du musée.



La maison de mon enfance […] j’en garde le souvenir le plus tendre et le plus émerveillé. Que dis-je ? Ma vie, mon style, doivent presque tout à sa situation et à son architecture.”
Christian Dior, in “Christian Dior et moi”, paru en 1956, un an avant sa disparition


Musée Christian Dior Granville
Le 14 Juin 2024
