“Miss Dior”, l’excellent ouvrage de Justine Picardie – ancienne rédactrice en chef du Harper’s Bazaar anglais, se propose de mettre en lumière le destin de la très secrète et de la très discrète Catherine Dior, la sœur cadette de l’immense couturier que fut Christian Dior.
Catherine nait en pleine guerre à Granville le 2 août 1917. Ses parents, Maurice et Madeleine, sont de grands bourgeois de la “Monaco du Nord” et elle vit entre Paris et la merveilleuse villa des Rhumbs qui domine l’une des falaises de la cité granvillaise.
Son frère ainé Raymond revient de la Première Guerre Mondiale en état de choc, son autre frère ainé Bernard est d’une santé mentale plus que chancelante, et les liens avec sa sœur Jacqueline ne se noueront jamais.
Reste Christian, avec lequel les liens perdureront au-delà de la mort, comme on va le voir.
L’éducation des enfants Dior est sévère. Madeleine est une mère certes élégante – Christian s’en souviendra en créant ses modèles – mais froide avec ses enfants. Christian et Catherine, qui tentent de nouer une relation avec cette mère distante, la rejoignent souvent dans le parc arboré qu’elle aménage autour de la villa des Rhumbs, en excellente botaniste qu’elle est devenue.
Cet amour des fleurs assurera bientôt le bonheur et la survie de ces deux enfants – quoique de manière très différente.
Madeleine décède en 1931, percluse de chagrin face à la maladie mentale de son fils Bernard. La même année, Maurice fait faillite. La fortune des Dior n’est plus.
Christian, maintenant adulte, vivote à Paris tandis que Catherine accompagne son père dans ce qui ressemble à un exil, puisque celui-ci emménage dans une maison sans eau ni électricité à Callian, en Provence. Elle assure leur subsistance en cultivant des légumes dans le jardin de la maison, et est bientôt aidée financièrement par Christian, qui commence à vendre ses croquis de modèles aux maisons de couture parisiennes.
Catherine rejoint bientôt Christian à Paris et s’installe avec lui. Mais la Seconde Guerre Mondiale éclate et elle s’engage immédiatement dans la Résistance, dans le très actif réseau franco-anglo-polonais F2, spécialisé dans le renseignement sur les armements et les mouvements des armées allemandes. Christian, qui vit avec elle, ne peut guère ignorer ses activités clandestines, puisqu’elle reçoit régulièrement les membres de son réseau dans leur appartement de la rue Royale.
Hélas, le réseau F2 est bientôt infiltré par une agente double.
Catherine est arrêtée le 6 juillet 1944 place du Trocadéro et torturée pendant plusieurs semaines rue de la Pompe. Elle ne donnera pour autant le nom d’aucun de ses camarades. Son sang-froid et sa grande fermeté d’âme sont unanimement reconnus malgré les tortures inhumaines qu’elle subit.
Elle est déportée à Ravensbrück dans l’un des derniers trains de déportés, le 15 août 1944.
Fin mai 1945, elle en revient survivante et méconnaissable – comme tant d’autres revenants des camps.
Le salut vient des deux hommes qu’elle aime – son frère Christian et l’homme pour lequel elle a eu un coup de foudre en novembre 1941, Hervé des Charbonneries.
C’est Christian qui la recueille à son arrivée à Paris. Et maintenant que Catherine est revenue, Christian s’autorise enfin à penser à lui : ce grand timide a l’audace de demander à Marcel Boussac, le roi du textile, de financer sa maison de couture qui naît fin 1946.
Leur amour fraternel est inconditionnel et il est évident que Catherine – et le fantôme de leur mère Madeleine – devient au fil des saisons l’inspiration secrète de son frère, qui ne cesse de baptiser ses modèles de noms de fleurs.
Il va bientôt créer une robe faite de mille fleurs, “Miss Dior”, et un parfum fait de muguet, de jasmin et de rose qui portera le même nom et qui va connaître un succès retentissant. Catherine le portera toute sa vie.
Christian réfléchissait au nom du parfum, quand Catherine entra dans la salle. Mizza Bricard de lancer aussitôt : “Tiens, voilà Miss Dior” ! “Miss Dior ! Miss Dior ! Voilà mon parfum”, lance Christian. Et c’est ainsi que Catherine, concessionnaire en fleurs aux Halles et levée à quatre heures du matin, est devenue, un soir, la marraine imprévue d’un petit flacon qui renferme le muguet, le printemps et l’amour sous le nom de Miss Dior.”
Alice Chavane, amie de Christian Dior et ancienne rédactrice en chef des pages mode du Figaro
Hervé des Charbonneries est le second point cardinal de la vie de Catherine. Elle l’a rencontré alors qu’elle s’engageait dans la Resistance. Là encore, le secret entoure Catherine, car Hervé est non seulement résistant mais également marié et père de trois enfants. Pour autant, leur amour perdurera au-delà de la guerre, de la séparation due à la déportation et de la mort.
Le salut de Catherine va également venir des fleurs. Revenue des camps, elle s’installe à Paris puis dans la maison de son défunt père à Callian, pour devenir productrice et vendeuse de fleurs. Elle participe grandement à la fourniture de matières premières des parfums Dior.
Décorée de la Croix de Guerre, de la Croix des Combattants, de la Légion d’Honneur, de la Médaille de la Résistance, de la Croix de la Vaillance polonaise, de la King’s Medal for Courage in the Cause for Freedom, Catherine ne se plaindra jamais des tortures ou de la vie concentrationnaire. Plus âgée, elle parlera parfois des camps à des classes d’enfants, mais le but ne sera qu’éducationnel.
La dignité, la réserve et le silence entoureront cette femme remarquable jusqu’à la fin de sa vie. Elle survivra à son frère et à son amant, mais se dévouera corps et âme à l’ouverture du musée Christian Dior à Granville, dans leur maison d’enfance de Granville.
Il faut croire que Madeleine, sa réserve légendaire et son parc arboré auront hanté ses deux enfants, qui auront trouvé succès et bonheur dans la nostalgie de la villa des Rhumbs et dans la beauté de ses fleurs.
Le talent sensible de Justine Picard, qui mêle petite et grande histoire – qu’il s’agisse de haute-couture, de Résistance ou de collaboration – font de “Miss Dior” un ouvrage passionnant.
Justine Picard y retrace la vie, faite de mille ombres, de Catherine Dior dont la dignité fut probablement le maître-mot.
Faut-il y voir le poids de l’éducation de Madeleine ? Probablement. Faut-il y voir également l’amour de Madeleine pour les fleurs ? Assurément.








Robe, ceinture et sac à main Dior – Escarpins Prada – Lunettes de soleil Chanel – Manteau Max Mara
Le 22 Juin 2024



