Le musée Gustave Moreau, situé dans le quartier parisien de la Nouvelle-Athènes, a ceci de particulier qu’il est la première maison-musée souhaitée et pensée par l’artiste lui-même et qui a, de fait, valeur de testament artistique immersif.
Gustave Moreau naît en 1826 de parents bourgeois. Le drame intime que vivent ses parents – la perte prématurée de leur fille Camille née en 1827 et décédée en 1840 – explique sans doute l’immense investissement qu’ils reportent sur le seul enfant vivant, à la santé fragile.
Son père, Louis Moreau, qui est architecte, parfait son éducation en lui faisant lire les grands classiques de la littérature antique. Sa mère, Pauline, très consciente du talent de son fils qui dessine depuis qu’il a 8 ans, soutient pleinement sa carrière artistique. Gustave Moreau intègre dès 1844 l’atelier de François-Edouard Picot – l’un des décorateurs de l’église Notre-Dame-de-Lorette et est admis en 1846 à l’Ecole des Beaux-Arts, qu’il quitte deux ans plus tard.
Deux voyages en Italie et de nombreuses visites au Louvre lui permettent de parfaire sa technique en copiant les grands maîtres en s’imprégnant de leurs techniques.
En 1852, il est admis au Salon. Son père décède en 1862, sans voir le succès que rencontrent bientôt les oeuvres de son fils – puisque son tableau “Oedipe et le Sphynx” est acquis par le Prince Napoléon en 1864, lançant pleinement sa carrière.
Il expose au Salon en 1869, mais éreinté par la critique, il n’y exposera plus jusqu’en 1876 – ce qui ne l’empêchera pas d’être un artiste prolifique et jaloux de ses toiles qu’il garde à demeure. En effet, il vend peu et se réserve le droit de choisir ses acheteurs qui sont souvent très fortunés. Pour reprendre les mots d’Ary Renan, il est “obscurément célèbre”.
Le décès de sa mère en 1884, puis d’Alexandrine Dureux en 1890 – “sa meilleure et unique amie”, le plonge dans un profond désespoir.
Ces décès le plongent probablement dans une profonde réflexion liée à la transmission de son savoir et de son oeuvre. De 1892 jusqu’à son décès, il est professeur à l’Ecole des Beaux-Arts et a coutume de recevoir le dimanche ses élèves – dont fait partie Henri Matisse – à demeure. Et le projet de transformer sa maison en musée, qui se forme dès 1891, l’occupera jusqu’à son décès en 1898.

Il faut à présent évoquer cette maison si particulière située au 14 rue de la Rochefoucauld. Les parents de Gustave Moreau, qui résident déjà dans le quartier de la Nouvelle-Athènes depuis les années 1830, acquièrent au nom de leur fils cet hôtel particulier en 1853. Ils y vivent avec lui jusqu’à leurs décès respectifs.
Louis Moreau, architecte de profession, conduit lui-même les travaux visant à préserver l’indépendance de chacun : les premier et deuxième étages sont agrandis. Les combles du 3ème étage disparaissent et sont transformés en atelier, qui bénéficie d’un accès indépendant.
Une seconde campagne de travaux prendra place en 1895, lorsque Gustave Moreau aura pleinement formé son projet de maison-musée. Le remarquable escalier hélicoïdal qui permet d’accéder au 3ème étage date de cette époque et le peintre aménage lui-même le musée sentimental que représente les appartements privés du 1er étage.
Gustave Moreau devient le muséographe et le conservateur de son propre musée-maison. Il a le temps, avant sa mort et malgré la maladie de la pierre, de faire un premier tri de ses toiles, mais c’est son proche ami Henri Rupp qui mènera à terme le projet de maison-musée du peintre.
Légataire universel de Gustave Moreau, Henri Rupp voue une admiration sans borne à l’oeuvre de son ami, de 11 ans son ainé. C’est une amitié de longue date, comme le prouve la cinquantaine de lettres au ton familier échangées entre 1857 et 1896. Celui qui avait peut-être une vocation artistique contrariée se bat pendant quatre ans afin que l’Etat accepte enfin en 1902 la donation du musée – il renonce même à sa part d’héritage afin que les coûts s’amoindrissent et que l’altérité de la vision de Gustave Moreau soit préservée. Nommé administrateur du musée, Henri Rupp l’aménage selon les instructions écrites et orales de Gustave Moreau.
Les appartements ayant été déjà aménagés de manière muséale par Gustave Moreau lui-même, reste à Henri Rupp l’écrasante mission d’aménager le rez-de-chaussée et les ateliers. C’est lui qui doit faire le choix des toiles à encadrer et à exposer – ce qui n’est certes pas une mince affaire vu la profusion d’oeuvres qui envahissent le 14 rue de la Rochefoucauld.
Il mourra en 1918, au 14 rue de la Rochefoucauld.
Au rez-de-chaussée sont exposés des peintures, des aquarelles et des dessins.


Le Roi David

Sainte Cécile

Fée aux griffons – Le griffon, gardien des trésors et des mystères, rend la femme inaccessible
Le cabinet de réception de Gustave Moreau présente principalement des copies d’après les maîtres et des plâtres, sculptures, céramiques et ouvrages ayant appartenu à Louis Moreau.


Dans la salle à manger sont exposées les céramiques ayant appartenu aux parents du peintre.



Dans la chambre de Gustave Moreau, la cheminée est entourée du portrait de sa mère (par Madame Evrard) et du sien (par Gustave Ricard).


Le boudoir est dédié à Alexandrine Dureux, “sa meilleure et unique amie”, décédée prématurément en 1890. On y trouve la collection d’oeuvres de Gustave Moreau qu’elle possédait. La relation de Gustave Moreau et d’Alexandrine Dureux a toujours été entourée d’une grande discrétion, même si le peintre a réalisé de nombreux portraits de sa bien-aimée.


Le magnifique escalier hélicoïdal qui permet d’accéder au 3ème étage date de 1895.

Parlons de l’art de Gustave Moreau à présent. Celui qui voulait produire “un art épique sans faire un art d’école” devient l’un des principaux représentants du symbolisme.
Son art est également imprégné de mysticisme, comme le dénotent la récurrence de certains thèmes oniriques, antiques et religieux. Plusieurs « Salomé », « Léda », « Jupiter et Semélé » sont exécutés et cohabitent dans la maison-musée.
Le style du dessin de Gustave Moreau est néo-classique : on y sent l’influence de canons précis de l’Ecole des Beaux-Arts. Il insuffle une dimension spirituelle à ses oeuvres où l’imagination, l’intuition et la divination sont reines.

Les Prétendants – La toile représente Ulysse qui, de retour à Ithaque, massacre les prétendants qui avaient fait la cour à son épouse Pénélope pendant son absence

La Licorne

Les Licornes – Gustave Moreau s’inspire librement de l’ensemble de tapisseries “La Dame à la Licorne” exposé au musée de Cluny

Les Argonautes
De nombreux tableaux font l’objet d’agrandissement, ce qui explique que certains soient par endroit inachevés.

La Naissance de Vénus




Jupiter et Semélé – Sémélé est mortelle. Son amant est le dieu Jupiter. Traiteusement conseillée par Junon, l’épouse de Jupiter, Sémélé demande à Jupiter d’apparaître dans toute sa splendeur divine. Jupiter provoque sans le vouloir la mort de Sémélé, causée par la foudre et le tonnerre. Gustave Moreau fait de cet épisode l’illustration du paroxysme de l’orgasme sexuel

La Vie de l’Humanité

Détail de la Vie de l’Humanité
Le traitement de la couleur par Gustave Moreau est à mi-chemin entre la technique qui voit le dessin comme le préalable incontournable à l’application des couleurs et la technique impressionniste qui ne voit que par l’application desdites couleurs.



Jupiter et Sémélé
La maison-musée foisonne d’oeuvres – contenant près de 850 peintures, 350 aquarelles et 13.000 dessins. Rien de chronologique, rien thématique, et s’y perdre est délicieux.
Le 26 Janvier 2024
