EXPOSITION – ALAÏA/GRÈS

Pour la toute première fois, une exposition associe les œuvres d’Azzedine Alaïa et de Madame Grès. Elle est organisée par la Fondation Alaïa, qui a puisé dans les collections personnelles d’Azzedine Alaïa, grand collectionneur devant l’Eternel et heureux propriétaire de quelques 15.000 pièces de la mode des XIXème et XXème siècles – dont 700 robes créées par Madame Grès.

Cette Fondation Alaïa est d’ailleurs un très bel endroit. Elle succède à une association créée en 2007 par Alaïa lui-même, soucieux de protéger son oeuvre et sa collection d’art.

Je souhaite créer une fondation qui soit dans ma maison, là où je vis dans le Marais pour entreposer mes collections de mode, d’art et de design en plus de mes propres archives”.

Azzedine Alaïa

La Fondation se trouve au coeur de Paris, dans un ensemble de bâtiments entourant une jolie cour intérieure.

L’immense galerie sous verrière accueille les expositions, et le premier étage permet, à travers un hublot de taille plus que respectable de voir l’envers du décor, c’est-à-dire l’atelier.

Revenons à Alaïa (qui, comme tous les grands couturiers, n’est plus appelé que par son nom) et à Madame Grès (qui, elle, est restée dans les mémoires sous ce nom, alors que l’on devrait officiellement parler de “Grès” tout court).

Le parcours de l’exposition qui leur est dédiée révèle les correspondances évidentes et nombreuses entre les deux créateurs.

L’un et l’autre se destinent dans leur prime jeunesse à la sculpture.

Tunisien d’origine modeste né en 1935, Alaïa ment sur son âge – il a 15 ans – pour étudier la sculpture à l’insu de son père à l’École des Beaux-Arts à Tunis. Lorsqu’il réalise qu’il ne sera pas un grand sculpteur, il se tourne vers la couture. Le passage aux Beaux-Arts de Tunis n’aura néanmoins pas été vain, il y aura appris l’anatomie, et la relation du vêtement avec le corps restera toujours au coeur de son oeuvre. Il confectionne des robes pour les femmes des grandes familles de Tunis.

En 1956, il arrive à Paris en pleine guerre d’Algérie, un moment délicat pour les personnes venant du Maghreb. Il n’a pas de papiers. Il reste quatre jours chez Dior où il a été pris en stage mais le hasard – qui met depuis toujours de nombreuses femmes-fées sur son chemin – lui permet de rencontrer les élégantes de la haute-société parisienne, dont Louise de Vilmorin, Simone Zehrfuss, Cécile de Rothschild ou encore Greta Garbo.

Il entre en 1958 chez Guy Laroche, avant de créer une maison de couture pour clientèle privée en 1964. Ses vêtements ne sont pas commercialisés et ne sont disponibles que dans son atelier, mais son nom commence à être réputé dans le milieu de la mode parisienne. Alaïa travaille en sous-main pour d’autres maisons, et c’est par exemple à lui que l’on doit le prototype de la fameuse “robe Mondrian” d’Yves Saint Laurent.

Il lance sa marque en 1982 et, à l’encontre de la mode surdimensionnée et épaulée des années 80, créé des modèles moulants et corsetés qui mettent les courbes du corps en valeur.

Alaïa aura travaillé toutes les matières, du cuir à la maille. Il aura habillé Claudette Colbert, Arletty, Tina Turner, Grace Jones. Il aura collaboré avec la marque Tati, aura inventé la ceinture-corset. Il aura refusé de suivre le calendrier officiel de la mode pour organiser ses défilés à son rythme.

Ce petit homme d’un mètre cinquante-huit, souvent exigeant, parfois tyrannique, aura été aimé par tous ses modèles, adoré par ses amis qui furent nombreux et aidé, toujours, par les femmes.

Intarissable sur l’histoire de la mode, sur les maîtres de la coupe, petits ou grands dont il connaissait non seulement le style mais surtout la technique, Azzedine était sans doute de nous tous conservateurs le plus grand, le plus érudit, le plus savant. Aujourd’hui encore je mets au défi les conservateurs et les commissaires de me raconter l’histoire de la mode par l’analyse de la technique comme seul peut le faire un couturier de la grandeur d’Azzedine. Affranchi des livres, des biographies souvent erronées, attaché au vêtement et à l’académie des corps qu’il gouverne, Alaïa m’a appris à regarder, évaluer une robe du soir, de l’intérieur quel que soit sa griffe et sa décennie”.

Olivier Saillard, ami d’Alaïa et commissaire de l’exposition

Sculpteur, architecte, Alaïa, qui décède en 2017, laisse un héritage intemporel.

Madame Grès, 1952 (gauche) – Azzedine Alaïa, 2014 (droite)

Madame Grès, 1960 (gauche) – Azzedine Alaïa, 2014 (droite)

Madame Grès, 1960 (gauche) – Azzedine Alaïa, 2017 (droite)

Madame Grès se destinait également à la sculpture – mais elle ne put contrecarrer l’interdiction paternelle, contrairement à un petit Tunisien aidé de femmes-fées.

Née Germaine Krebs en 1903, elle créé rue du Faubourg-Saint-Honoré la Maison Alix en 1934 qui devient l’année suivante Madame Grès.

Le nom qu’elle se choisit est l’anagramme du prénom de son mari (sculpteur…), Serge Czerefkov et probablement aussi un clin d’œil à l’une des matières les plus travaillées en sculpture.

En 1935, elle réalise les costumes de la pièce « La guerre de Troie n’aura pas lieu » mise en scène par Jean Giraudoux dans une mise en scène de Louis Jouvet.

En 1937, elle obtient le premier prix de haute-couture à l’Exposition Universelle. En 1940, à son retour d’Exode, sa maison de couture ne lui appartient plus, son associé l’ayant vendue. Ne pouvant plus utiliser le nom de Madame Grès, elle fonde en 1942 une nouvelle maison sobrement nommée Grès rue de la Paix, où elle restera jusqu’en 1987.

Ses drapés sont reconnaissables entre tous. L’étoffe de jersey de soie qu’elle découvre et qui la fascine permet la création du « pli Grès » (seuls trois créateurs ont donné leur nom à un pli, Fortuny, Miyake et Grès), ce fameux drapé qui se compose de plis couchés d’un centimètre et demi de profondeur et qui est formé dès la conception de la robe à même le mannequin, avant d’être cousu.

Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre”.

Madame Grès

Elle travaille le jersey de soie, mais également le jersey de laine, le jersey de viscose, la mousseline, le taffetas, le tulle et se concentre toujours sur la relation entre coupe et corps. Son style dépouillé n’a guère besoin de bijoux, la robe étant en elle-même la parure.

Ses clientes les plus célèbres comptent Greta Garbo, Marlene Dietrich, Maria Casares, ou Grace Kelly.

Son style personnel la rend immédiatement reconnaissable car il est immuable : si Madame Grès ne porte jamais ses propres créations – ses vêtements sont confectionnés pour elle à l’atelier – elle ne se sépare jamais de ses turbans.

Elle est élue à l’unanimité Présidente de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne en 1972 et reçoit le premier Dé d’Or de la Couture créé par Cartier en 1976.

Discrète voire secrète, dédiée jusqu’à la réclusion à son atelier, Madame Grès aura eu toute sa vie le bruit et le tapage en horreur.

Sculptrice, architecte, Madame Grès, qui disparaît en toute discrétion en 1993, laisse elle aussi un héritage intemporel.

Azzedine Alaïa, 1991 et 2004

Madame Grès, 1975 (robe olive à gauche) – Azzedine Alaïa, 1991 (robe corail à droite)

Madame Grès, 1956

Azzedine Alaïa, 1990

Madame Grès, 1956

Madame Grès, 70s

Madame Grès, 1940

Madame Grès, 1950

Azzedine Alaïa, 2017 et 2014

De gauche à droite : Madame Grès, 1987 et 1976 – Azzedine AlaÏa, 2013 et 2004 – Madame Grès, années 1970

Madame Grès, 1973

Azzedine AlaÏa, 2004 – Madame Grès, années 1970

Si rien n’atteste de la rencontre des deux couturiers, l’écho que se renvoient leurs créations est bien réel.

L’apparente simplicité des créations d’Alaïa et de Madame Grès cache une complexité technique absolument folle. C’est peut-être le matériau – qu’il s’agisse de jersey de soie, de maille de laine ou de cuir – qui les émeut de prime abord, mais c’est la rigueur technique d’un Alaïa ou d’une Grès qui le transforme en chef-d’œuvre. Leur exigence dans la coupe, leur recherche de la couture invisible et leur souci de la proportion sont au cœur de la démarche artistique de ces deux sculpteurs de vêtements.

Le pas de deux proposé par la Fondation Alaïa est tout simplement merveilleux.

Fondation Azzedine Alaïa

Le 27 Octobre 2023