L’ENVERS DU DÉCOR – LIVRE 25

L’exercice photographique me pèse de plus en plus.

Prendre moi-même des photos d’un lieu ou d’une exposition m’enchante littéralement, car je savoure d’avance tout ce que je vais pouvoir transmettre sur ce site avec un article qui sera bien sourcé, bien illustré et bien troussé, en termes d’histoire, de culture, d’architecture ou d’esthétisme. Je parle ici de tous les articles accompagnés de photos où je n’apparais pas.

L’exercice photographique me pèse de plus en plus quand on en vient à moi. Je l’ai déjà dit, j’ai toujours trouvé cet exercice hautement égotique. Mais mon malaise s’est accentué au fil du temps car je suis de plus en plus souvent confrontée dans l’espace public à des femmes qui prennent mille selfies par minute ou qui se prennent en photo entre copines à la même cadence, ou qui vont dans un musée dans l’unique but de bénéficier d’un environnement agréable à l’œil.

Je plains les riverains de la rue de l’Université qui offre une très belle vue sur la Tour Eiffel, car ces quelques mètres carrés sont infestés en permanence par une trentaine de personnes souvent jeunes, souvent de sexe féminin, qui ne sont là que pour prendre des selfies et des photos d’elles. Cette dernière portion de la rue de l’Université est piétonne et qu’il fasse jour ou nuit, des “instagrammeuses” (je n’ai pas d’autre mot, puisque les photos atterrissent sur cette plateforme) font semblant de sortir de l’un des immeubles, se mettent devant les fenêtres des riverains du rez-de-chaussée ou braillent en demandant une dernière photo en jouant du coude avec la voisine, concurrente non-identifiée mais néanmoins digitale – dans cette course à la con qui consiste à savoir qui aura la meilleure photo. J’ai un scoop : les photos seront en général aussi oubliables l’une que l’autre.

Je plains la Fondation Pinault qui, très cinématique, accueille un nombre effarant de gourdes qui ne sont là que pour prendre des photos d’elles-mêmes. La séance-photo dure en général assez longtemps et toutes les poses sont testées et éprouvées. On parle en général de poses suggestives et “sexy”, ce mot que l’époque adore et que je déteste. Cela dérange tout le monde, car tout le monde veut passer, mais comme tout le monde est poli, tout le monde s’arrête pour ne pas déranger cette séance-photo du pauvre (je ne parle pas des moyens et du débat « appareil-photo versus téléphone » – je parle de la pauvreté de ce qui veut être transmis) qui accouchera péniblement, à force de retouches et de filtres, à une photo tout aussi oubliable que celles prises rue de l’Université.

Le malaise grandit en moi parce que je ne vois plus trop la différence entre les gourdes égotiques et moi. J’ai beau savoir que les photos où j’apparais ont pour but de soutenir un texte qui ne me concerne pas (il concerne en général un livre, un film ou une idée) ; j’ai beau savoir que les photos où j’apparais ne sont pas là pour glorifier une quelconque “sexitude” que je déteste, j’ai beau savoir que les photos ne seront ni retouchées ni filtrées, je suis de plus en plus embarrassée à l’idée d’une séance-photo dans un lieu public. En outre, mes photos seront oubliables, quoi qu’on en dise – car il y en a maintenant tellement sur les Internets que très peu marquent les esprits.

J’aime écrire – je pense que tout le monde l’a compris. J’ai adoré l’idée d’un Instagram qui permettait de glisser du texte sous une photo – sorte de Pinterest textualisé – je me suis volontiers prêtée au jeu qui permettait, sous un visuel, de passer deux/trois idées écrites. Mais depuis, Instagram a été envahi de réels, c’est-à-dire de vidéos et c’est démotivant pour une personne qui aime écrire.

Cela ne m’empêchera pas de continuer, car j’ai très très envie de parler encore de mille films, de milles livres, de mille concepts sociétaux.

L’autre souci de la prise photographique concerne Paris en tant que tel. Dans un épisode précédent de “L’Envers du Décor”, vous aviez eu le droit aux rats/lapins du Champs de Mars. Je vous fais grâce des parpaings en béton jaune qui parsèment la chaussée, des poubelles publiques vomissantes, des matelas à même le sol ou du scotch qui orne les éléments du mobilier public. Paris est devenu une poubelle à ciel ouvert.

Pour cette séance photo, nous avons donc des photos relativement réussies car j’arrive à cacher le cendrier ET la poubelle publique ET le matelas qui traine par terre.

Et nous avons d’autres photos où ce n’est pas le cas. Un cendrier, une poubelle, un matelas par terre et bim, le charme est… différent.

Nous voici ensuite à la Fondation Pinault. Le bâtiment est magnifique, mais l’art présenté m’a laissée coite d’incompréhension. Les deux jeunes femmes qui prenaient des photos suggestives aussi. On a pourri leur séance-photo d’ailleurs, en s’installant sciemment dans leur champ de vision, après dix minutes de gène pour les passants qui n’arrivaient pas à passer, dix minutes de poses soit-disant suggestives et ridicules, dix minutes de désintérêt total pour ce qui les entourait.

Cela ne m’a pas empêché de faire l’idiote comme d’habitude. Je louche, je m’endors, je suis effarée par ce que je vois, je prends des poses de pétasse moi aussi.

Je me suis en revanche beaucoup questionnée sur la culture de la médiocrité. Ceci explique peut-être pourquoi vous ne lirez rien sur l’art présenté à la Fondation Pinault.

Le 23 Septembre 2022