LES ENFANTS DU PARADIS

Il y a tant à dire sur “Les Enfants du Paradis”, ce bijou cinématographique de 1945 réalisé par Marcel Carné.

Réalisé sous l’Occupation, “Les Enfants du Paradis” est l’un des derniers films emblématiques du réalisme poétique français. Ce courant cinématographique, né dans les années 1930, met en scène des personnages de condition populaire (d’où le réalisme) marqués par la fatalité (d’où la poésie).

La poésie irrigue d’autant plus “Les Enfants du Paradis” que le scénario est rédigé par Jacques Prévert et que l’un des protagonistes est un mime sensible et romantique, auquel le comédien Jean-Louis Barrault prête ses traits.

Le film suit trois personnages historiques des années 1830 : le mime Baptiste Deburau (interprété par Barrault, donc), le comédien Frédérick Lemaître (incarné par Pierre Brasseur) et Lacenaire le criminel-poète (interprété par Marcel Herrand).

Tous trois sont liés par un lieu et par une femme.

Le lieu est celui du Boulevard du Temple à Paris, surnommé à l’époque le “Boulevard du Crime” car les nombreux théâtres qui le bordaient proposaient des pièces dans lesquelles assassinats, vols et faits divers sordides étaient largement représentés.

Sur le Boulevard du Crime se trouvaient une myriade de café-concerts, de cabarets et de théâtres, dont le Théâtre Lyrique, le Théâtre de l’Ambigu, le Cirque-Olympique, les Folies-Dramatiques, la Gaîté, les Délassements-Comiques ou encore le Théâtre des Funambules.

Seules les Folies-Mayer échappent à la destruction haussmannienne de 1862 lors de la création de la Place de la République. Les Folies-Mayer sont aujourd’hui connues sous le nom de Théâtre Déjazet.

Le Boulevard du Crime disparait en 1862 lors des travaux haussmanniens mais est en 1830 un haut lieu de la vie parisienne.

Lacenaire y est écrivain public, en quête de panache criminel. Frédérick Lemaître, en début de carrière, tente de se faire embaucher par le Théâtre des Funambules. Baptiste Deburau est mime dans la rue, son art muet n’étant guère reconnu, sauf par Nathalie (incarnée par une Maria Casarès incandescente), la fille du directeur du Théâtre des Funambules, qui se consume d’amour pour lui.

La femme qui les lie est Garance (personnage fictif interprété par Arletty – ce sera son rôle préféré) dont ils sont tous trois amoureux d’une manière ou d’une autre. Garance vit dans le présent. Garance aime la simplicité. Garance aime la liberté. Lacenaire veut la posséder, Frédérick Lemaître veut la séduire mais celui qui gagne son cœur est le romantique Baptiste qui l’aime d’un amour tellement pur qu’il n’ose prendre ce qu’elle lui offre par une belle nuit étoilée, c’est-à-dire son cœur et son corps. Laissée seule, elle cède aux avances de Frédérick Lemaître, qui est son voisin de chambre dans leur pension.

Garance, Frédérick et Baptiste se retrouvent bientôt ensemble sur la scène du Théâtre des Funambules dans un mime. Le comte de Montray (incarné par Louis Salou) qui assiste au spectacle, tombe éperdument amoureux de Garance et dépose à ses pieds son amour, son nom et sa fortune. Garance la libre refuse mais doit bientôt solliciter la protection du comte pour se sortir du mauvais pas dans lequel Lacenaire et ses activités criminelles l’ont injustement jetée.

Garance disparaît plusieurs années. Elle est la maîtresse sans passion du comte de Montray mais ne peut s’empêcher de venir tous les soirs incognito applaudir Baptiste dont le talent assure maintenant la grande notoriété au Théâtre des Funambules. Garance garde au fond du cœur le souvenir d’une nuit étoilée et d’un amour fervent et pur.

Frédérick Lemaître, qui connait lui aussi la gloire sur les planches d’un théâtre voisin, la reconnaît. Elle lui avoue son amour profond pour Baptiste – mais celui-ci s’est marié en désespoir de cause avec Nathalie, la fille du directeur des Funambules.

Baptiste et Garance se reverront-ils ?

Le film est un bel hommage au monde du théâtre, surtout lorsque celui-ci est dédié à un peuple modeste, niché tout en haut, là où les places ne sont pas chères, dans le “poulailler”, dans le “paradis”. Pour Jacques Prévert, c’est dans ce “paradis” que se trouve le vrai public, celui qui réagit et qui participe.

Le Baptiste des “Enfants du Paradis” est bien éloigné de la réalité historique mais il faut bien avouer qu’il est éminemment romanesque. On ne peut imaginer d’autre comédien que Jean-Louis Barrault dans ce rôle – et ses apparitions en Pierrot silencieux et grimé de blanc sont incroyablement marquantes. Le soin apporté aux lumières détache les visages de Garance et de Baptiste pour en faire des enfants éclairés par l’amour.

Le film, qui dure trois heures, est découpé en deux époques. La première époque – “Le Boulevard du Crime” – s’arrête lorsque Garance sollicite la protection du comte de Montray. La deuxième époque – “L’Homme Blanc” – débute six ans plus tard avec le succès de Baptiste sur les planches du Théâtre des Funambules. Les deux époques étaient proposées en salle l’une après l’autre – un entracte les séparant.

Marcel Carné, qui a tourné à Nice (dans les studios de la Victorine) pour reconstituer le monumental décor du Boulevard du Crime et à Paris (dans les studios Francoeur) pour les scènes en intérieur, a laissé trainer la production et la post-production du film, afin que celui-ci sorte pour la Libération en mars 1945.

J’ai lu ici et là que “Les Enfants du Paradis” était un film de résistance. Il est vrai qu’Alexandre Trauner (pour les décors) et Joseph Kosma (pour la musique), juifs tous deux, participent au film de manière clandestine.

Pour autant, le film est partiellement financé par une société de production italienne soutenue par le gouvernement de Mussolini et il fait tout de même partie des 190 films réalisés sous l’Occupation. Marcel Carné justifiera toujours son activité cinématographique de l’époque par le besoin de faire exister le cinéma français.

Enfin, la première du film le 2 mars 1945 est privée de sa star féminine puisqu’Arletty a été arrêtée le 20 octobre 1944 à cause de sa liaison tapageuse avec l’officier allemand Hans Soehring. Elle restera en résidence surveillée pendant 18 mois.

Le film connaît un succès critique et commercial retentissant. Il n’y aura que la Nouvelle Vague pour tirer à boulets rouges sur “Les Enfants du Paradis”, et encore Truffaut fera-t-il amende honorable des années plus tard.

Me voici donc sur ce qu’il reste du Boulevard du Crime, c’est-à-dire le Théâtre Déjazet, pour rendre hommage à Garance – qui, je crois, n’aurait pas désavoué cette robe Alexander McQueen si originale – et à Baptiste.

Le 10 Septembre 2022

Robe Alexander McQueen – Sac à main Lanvin – Chaussures Armani – Lunettes de soleil Miu Miu