CHARGE MENTALE

Le jour où l’homme sera l’égal de la femme à la maison, alors la femme aura peut-être une chance d’être l’égal de l’homme au travail.

Si j’en crois une enquête Ipsos de 2018, huit femmes françaises sur dix se sentent concernées par la charge mentale.

De quoi parle-t’on ?

Alors que la notion de charge mentale renvoie, pour les hommes, au domaine professionnel et au risque de burn-out, elle renvoie pour les femmes au giron domestique, puisque cette charge réside dans le travail d’anticipation, de planification, d’organisation, de coordination, de gestion et de satisfaction des besoins de chaque personne du foyer.

Ce travail, qui pèse principalement sur les femmes et a fortiori sur les mères, est permanent, invisible et non rémunéré.

Il est écrasant car il soumet ces femmes et ces mères à une double journée, la journée professionnelle et la journée domestique.

Il les soumet également à une double peine, dans la vie domestique et dans la vie professionnelle. Les femmes, pourtant en moyenne plus diplômées que les hommes, font majoritairement des choix professionnels qui les désavantagent et elles transportent sur le lieu de travail leurs soucis domestiques, qui empiètent sur leur disponibilité mentale professionnelle. Ce qui participe à l’élargissement du fossé entre genres sur le marché du travail.

Il est aussi épuisant, que ce soit à la maison ou au travail, car il sollicite des compétences purement pragmatiques qui deviennent de plus en plus complexes, suivant l’évolution d’une société qui devient au fil des décennies de plus en plus sophistiquée sur le plan matériel – et de plus en plus pressante en termes de perfection, par le biais des médias, des réseaux sociaux et de la publicité.

Il faut coordonner des temporalités multiples attachées à chacune des personnes du foyer et des données de toute nature (vie professionnelle, vie amoureuse, vie familiale, loisirs, activités extra-scolaires, vacances, déplacements professionnels de l’un des membres de la famille et l’impact sur la cellule familiale et son organisation, déplacements familiaux). Je ne parle même pas de la gestion des contraintes post-modernistes, comme le manque d’argent ou l’endettement.

Au-delà de la dimension matérielle, il s’agit également de mobiliser des capacités cognitives qui se complexifient elles aussi avec le développement de la psychologie du couple, de la psychologie de l’enfant, à savoir des capacités d’empathie, d’écoute et de disponibilité affective pour maintenir l’harmonie émotionnelle du foyer.

La charge mentale, c’est aussi l’absence de disponibilité sexuelle pour son partenaire parce que le cerveau est focalisé sur ce qui doit être fait dans le giron domestique ou professionnel mais aussi parce que la fatigue est telle que l’être entier se désengage de toute interaction sexuelle, jugée à tort non-essentielle et fatigante.

A l’inverse, les activités masculines domestiques relèvent moins de la gestion du quotidien et des capacités cognitives émotionnelles : il s’agit le plus souvent de bricolage ou de jardinage, et peuvent même être assimilées à des loisirs.

Est-ce une question de genre ?

Dans de nombreux foyers hétérosexuels, le partenaire attend de sa compagne qu’elle lui demande de faire les choses, ce qui implique qu’il la considère responsable du travail et du giron domestiques, ce qui est déjà une charge mentale en soi.

En revanche, selon une étude américaine datant de 2015 menée par le “Families and Work Institute” et PriceWaterHouseCoopers, 76% des couples homosexuels déclarent partager les tâches ménagères (là où 31% des couples hétérosexuels déclarent le faire).

Il y a là, à n’en point douter, un effet de stéréotype du genre et de construction sociale dans la répartition des tâches ménagères. Les couples homosexuels étant probablement moins impactés par la répartition des tâches liées aux genres, ils sont plus aptes à discuter de la répartition des tâches au sein de leur ménage.

Il y a également à n’en point douter, un effet purement financier que souligne Abbie Goldberg, Professeur en psychologie à l’université de Clark, Worcester, Massachusetts : la personne qui gagne le plus d’argent s’impliquera moins dans le ménage et cet effet de balancier reste encore aujourd’hui tout à fait acceptable pour les hommes comme pour les femmes (le serpent se mord un peu la queue, n’est-ce pas, en ce qui concerne les femmes et leur charge mentale et leur plafond de verre et leur inégalité salariale, BREF). L’effet pervers est que la personne qui gagne le moins d’argent (souvent la femme) ajoutera elle-même à sa charge mentale, puisqu’elle se demandera, en remettant en cause ses propres qualités, pourquoi elle ne gagne pas autant – alors même que la gestion des tâches domestiques l’empêche justement de déployer ses qualités dans le giron professionnel et peut-être parvenir à gagner autant d’argent que son partenaire masculin.

Il y a enfin un effet de perfectionnisme latent – entretenu depuis plusieurs décennies par la société, la publicité et les médias – chez la femme, qui préfèrera souvent faire les choses elle-même au rythme qui lui convient, plutôt que de les déléguer à son partenaire masculin, qui les fera à sa manière. Gain de temps, gain d’efficacité, peut-être, mais il ne s’agit là encore in fine que d’une construction sociale dont la femme est la première victime.

Et pas la dernière.

Puisque la fatigue, le stress, l’angoisse et l’agressivité dans certains cas, qui résultent de la charge mentale et de ses effets peuvent impacter le conjoint et les enfants du foyer.

Les choses changent, Dieu soit loué, et de plus en plus d’hommes s’impliquent dans le giron domestique.

Pour autant, en tant que femmes, que pouvons-nous faire pour alléger un peu plus cette charge mentale ?

Lâcher prise, bien sûr.

Cesser de poursuivre cette chimère qu’est la perfection (quoi qu’elle veuille dire, d’ailleurs).

Communiquer.

Expliquer.

Répartir.

Nous n’emporterons pas dans nos tombes les images d’une maison parfaitement propre, d’enfants parfaitement coiffés. Je ne crois pas, enfin je n’espère pas.

Alors, cassons les constructions sociales, déchargeons-nous, de grâce.

(Pour illustrer ce texte : des photos de moi au Jardin des Plantes, accompagnée de ma fille de 8 ans que vous ne verrez pas car vous connaissez ma politique digitale concernant les mineurs. Mais sachez que ma fille était, ce jour-là, coiffée comme un as de pique, habillée de son t-shirt tout pourri qu’elle adore et d’un pull noué à la taille qui m’appartient. En bref, elle ne ressemblait à rien de stylé mais c’est très exactement cela qui la rendait heureuse. Moi, c’est sa bouille heureuse et épanouie que je retiens de ce jour-là).

Veste en cuir Burberry – Pull Monoprix – Pantalon Armani – Chaussures JCrew – Sac à main Lanvin – Lunettes de soleil Miu Miu