DÉCONSTRUCTION SOCIALE

Cet article aura suscité moult réflexions et interrogations. En moi et autour de moi.

Tout est parti de l’attitude de ma fille de 7 ans, qui adore les bikinis mais qui ne concevait pas, il y a encore quelques semaines, de ne pas porter le haut. Questionnée, l’enfant m’expliquait, malgré une absence de formes évidente vu son âge, qu’elle avait des seins et que ceux-ci devaient être “cachés” (je cite).

Imaginez mon désarroi. Je suis la première à refuser la sursexualisation du corps féminin, je suis hautement perturbée par les diktats qui empêchent les femmes d’allaiter en public et je ne comprends toujours pas la différence de traitement entre homme et femme lorsque l’on en vient au torse nu (tout le monde ou personne – pour résumer, tel est mon credo).

J’ai demandé à ma fille de 7 ans si le fait que son frère de 11 ans soit en caleçon de bain la dérangeait – la réponse fut non, évidemment – et lui ai donc dit que rien n’avait à être “caché” en ce qui la concernait.

Plus tard, j’ai décidé de sciemment m’installer en monokini au bord de la piscine, histoire de montrer que l’on mettait de la sexualisation là où l’on voulait bien en mettre (enfin, là où les normes sociales nous demandaient de bien vouloir en mettre).

J’ai 46 ans, j’ai été élevée dans une société où le sein apparent sur une plage était très commun, sans charge érotique particulière (attention, je ne parle pas du côté médical, je ne parle ici que des normes sociétales qui s’imposent au corps féminin – je suis la première à fuir en temps normal le soleil pour toutes les raisons évidentes de santé).

De prime abord, mon fils de 11 ans et ma fille de 7 ans ont été vaguement étonnés par cette absence de haut de bikini, puis cet étonnement est rapidement passé. Il est tellement passé que ma fille de 7 ans, qui était auparavant cramponnée à son haut de bikini, ne l’a plus jamais mis des vacances.

Je me suis alors demandée alors à quel âge on intégrait les normes sociales – et je me suis également étonnée de la puissance du comportement de la mère sur le comportement de la fille (même si je le savais déjà).

Ma fille de 21 ans (qui fait de la philosophie, de l’économie, de la sociologie et des études de genre – autant vous dire qu’elle a des idées très arrêtées sur le traitement réservé au corps féminin par la société) a pris les photos que vous allez voir plus bas, et je me rends compte a posteriori qu’il était impensable que ces photos fussent prises par mon photographe, homme de son état.

C’est donc là où ça se complique.

Ces photos ont été prises par deux femmes de 21 et 46 ans, avec une histoire personnelle complexe qui fait que la photographe est certes ma fille mais c’est surtout, à ce moment-là, une jeune femme. Et de fait, les photos que vous allez voir plus bas sont le résultat du regard croisé de deux femmes qui voulaient juste “faire de jolies photos”.

En regardant lesdites photos, je me suis demandée dans quelle mesure le “joli” ne répondait pas très exactement aux normes sociales actuelles imposées au corps féminin (je précise ici que c’est moi – et non elle – qui ai décidé de la “direction artistique”, des angles et de la sélection des photos publiées, même si nous étions assez d’accord sur le choix final).

Là où cela devient compliqué, c’est que si je veux répondre honnêtement, je ne peux que admettre que ces photos correspondent parfaitement aux normes sociales actuelles : même si elles ne sont pas follement sexualisées (enfin, je ne crois pas mais j’ai aussi compris que chacun avait ses propres critères d’érotisme, de séduction ou de sexualisation), ces photos proposent un corps où le sein apparaît rond, le ventre plat et la taille fine. Et même si je ne suis pas mannequin et que je suis une femme mature, je vois bien que ces photos ne célèbrent que très moyennement un type de beauté alternatif.

Là où cela devient encore plus compliqué et là où je deviens moins cohérente dans mon souhait de désexualiser le corps féminin, c’est que je me rends compte que mon photographe habituel, homme de son état, n’aurait jamais pu prendre ces photos, car nous aurions été tous deux fort fort embarrassés, tout simplement parce que nous aurions avancé sur un terrain sexualisé qui n’est pas le nôtre.

Je me suis alors demandée alors à quel âge on se débarrassait des normes sociales – et je me suis également demandée dans quelle mesure la sexualisation du sein féminin était biologique ou sociale.

D’un point de vue biologique, on sait que la stimulation du mamelon féminin inonde le cerveau d’ocytocine. Cette hormone stimule la confiance, l’empathie, l’attachement, le lien social et conjugal. On sait également qu’elle est secrétée lors de l’orgasme (pour les deux sexes) et induit une contraction spasmodique de l’utérus pour la femme mais ses effets sur le mécanisme sexuel masculin ne sont pas encore bien compris, si j’en crois la Revue Médicale Suisse (oui, on va loin).

Il serait donc facile de considérer le sein féminin comme un organe sexuel devant être dissimulé au même titre que le sexe et de justifier ainsi la sexualisation dudit sein, mais il faut tout de même avouer que l’état des recherches sur le téton masculin et son lien avec la mécanique sexuelle n’est pas assez avancé. Car, si le lien s’avère fort entre téton masculin et mécanique sexuelle, il faudrait également couvrir ledit téton masculin. En revanche, si la décorrélation est forte, on pourrait comprendre pourquoi le torse nu masculin est socialement accepté, au contraire du torse nu féminin.

D’un point de vue social maintenant, on sait que la sexualisation du sein est une construction plus ou moins élaborée selon les lieux et selon les temps.

Pour preuve, certaines sociétés non-occidentales (je pense au Japon et à certains pays d’Afrique) ne sexualisent guère le sein féminin.

En ce qui concerne nos sociétés occidentales, la taille, la forme et la sexualisation du sein varie selon l’époque : plat et musclé dans la Grèce et la Rome antiques, il ne suscite guère le désir, petit et haut au Moyen-Age, généreux pendant la Renaissance, aguicheur au Siècle des Lumières, garçon pendant les Années Folles, nous en sommes à un stade où le sein rond qui défie les lois de la gravité représente le nouvel idéal érotique – j’en veux pour preuve l’engouement pour la chirurgie esthétique des dernières décennies.

Au-delà du sein féminin, il faut être honnête : c’est le téton qui focalise toutes les attentions. On peut tout montrer sauf le téton, pour paraphraser Philippe Liotard, sociologue spécialiste du corps et de la sexualité. Car le téton féminin en érection est fortement lié au désir sexuel dans notre inconscient collectif, et devrais-je ajouter, dans l’inconscient collectif hétéro-centré actuel.

Les raisons biologiques se mêlent, je crois, aux raisons sociétales. Pour autant, il est peut-être temps de voir faner cette hystérisation du débat autour du sein féminin. Après tout, le téton masculin lui-même a longtemps fait l’objet de dissimulation et a connu son moment « Free the Niple ». Il aura en effet fallu attendre 1936 pour que le téton masculin puisse légalement être dévoilé aux États-Unis. Comme quoi, l’espoir reste permis pour le téton féminin.

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