FAUST & ATOMIC BLONDE

Pour aborder ici le thème du Yin et du Yang – et une fois n’est pas coutume – j’évoquerai ici non pas une femme de chair et de sang, mais plutôt une femme de papier et de celluloïd : Lorraine Broughton.

Lorraine Broughton est l’héroïne d’un roman graphique publié en 2012, “The Coldest City”, écrit par Antony Johnston et illustré par Sam Hart, et d’un film réalisé en 2017 par David Leitch, “Atomic Blonde”.

Dans ce film, Charlize Theron – parfaitement blonde et tout aussi parfaitement atomique – incarne cet agent secret du MI6 anglais envoyé à Berlin quelques jours avant la chute du Mur, afin de retrouver une liste d’espions fort malencontreusement égarée.

Au-delà du caractère réellement futé du film, qui détourne intelligemment les codes du cinéma d’espionnage pour les conjuguer au féminin, le personnage de Lorraine Broughton mérite une attention particulière. Dire que Lorraine brouille toutes les pistes serait un doux euphémisme car elle est, à chaque instant, tout et son contraire.

Et en cela, il faut bien dire qu’elle conjugue à la perfection le Yin et le Yang, qui ne sont ultimement qu’une histoire de conjugaison des contraires.

Le Yin et le Yang évoquent l’unité et le multiple, l’opposition et la complémentarité, le féminin et le masculin, le noir et le blanc.

Le Yin, symbolisé par le noir, représente le principe féminin, l’obscurité, la réceptivité et la fraîcheur. Le Yang, quant à lui illustré par le blanc, évoque le principe masculin, la lumière, l’action et la chaleur.

Le Yin porte en germe le Yang, avec cette goutte blanche sur fond noir, et vice versa, bien évidemment. Le Yin ne se conçoit que parce que le Yang existe – et ce principe d’opposition et de complémentarité vaut pour chaque élément de la vie.

Lorraine Broughton est à cette image : dans un monde où le gris prédomine avec un bloc de l’Est, un bloc de l’Ouest, un Mur et une foultitude d’intérêts politiques inavoués au milieu, Lorraine est brutale et tendre, présente et fuyante, seule et multiple, féminine et masculine.

On peut commenter à l’infini son vestiaire – tout de noir et de blanc composé – car il illustre parfaitement l’alliance des contraires qui gouverne la vie extrême d’agent secret de Lorraine. Les costumes du film ont été adaptés à la morphologie féminine dans un souci de réalisme et les pièces souples ont été privilégiées. Hormis une paire de talons aiguilles rouges Dior somme toute très très hauts (et qui donnent lieu à une scène de combat drôlatique), le vestiaire de Lorraine est simple et fonctionnel et est presque invariablement bi-chromatique.

Ce vestiaire contrasté – que je porte ici – me semble parfaitement illustratif de ce qui se passe de manière souterraine dans la vie de Lorraine, qui est si unique et si multiple.

Unique car elle n’est définie que par elle-même, et non pas par un homme, par une relation ou un enfant dont elle devrait venger la perte, comme le veut trop souvent la tradition hollywoodienne de la femme violente. Elle n’est pas particulièrement sympathique, elle n’est pas particulièrement attachante. Pour une fois, le personnage féminin principal d’un film n’offre aucun angle auquel le spectateur puisse s’accrocher pour s’identifier à elle ou la trouver plaisante – selon un ressort usé et épuisé par la machine hollywoodienne – particulièrement avec les figures féminines. Elle est elle-même et n’a aucun désir de plaire à quiconque. Elle est définie par ses actions et ses buts uniquement. Elle n’a pas de passé, pas d’avenir : elle est présente à elle-même dans sa réalité et se bat tout simplement parce que c’est son métier.

Et c’est à cause de ce métier qui la met en danger à chaque instant qu’elle se doit d’être multiple et fuyante : elle se travestit, est agent double ou triple ou quadruple (qui sait, après tout) et floute toutes les lignes avec un nombre incalculable de passeports et donc de personnalités.

Lorraine est certes unique dans sa réalité, mais sa réalité est multiple, il faut bien le dire.

Ce qui nous amène à son genre, puisqu’elle est absolument féminine mais également parfaitement masculine, selon les codes sociaux dans lesquels elle évolue. Sa féminité est certes affirmée, mais elle ne verse pour autant jamais dans l’archétype hollywoodien de la femme fatale. Même si elle préserve son libre-arbitre et qu’elle est l’antinomie de la figure de la bonne mère de famille, elle n’use ni n’abuse de sa sexualité, que ce soit dans son comportement ou ses tenues. Si les hommes meurent autour d’elle, ce n’est point parce qu’ils auraient été pris dans ses rêts, mais bien parce qu’ils font, comme elle, partie d’un monde interlope fort dangereux.

Elle est également terriblement masculine, selon les codes genrés de son époque (et de la nôtre, devrais-je ajouter). Elle ne se bat qu’avec des hommes – et d’égal à égal, encore. Les scènes de combat, omniprésentes, sont néanmoins adaptées à une musculature et à une ingéniosité toutes féminines (j’ai presque hâte de me défendre avec une porte de réfrigérateur ou un tuyau d’arrosage). Ses blessures, que l’on voit en gros plan, n’ont rien à envier à celles de ses adversaires masculins et j’admire au passage qu’un studio hollywoodien accepte pour une fois de nous montrer en plan serré une belle femme abimée par des combats.

Pour autant, est-elle binaire ? Certes non. Lorraine répond d’autant moins aux canons hollywoodiens que sa sexualité est, elle aussi, floue. Là où l’on attendrait une scène torride avec un homme, se met plutôt en place une relation certes physique mais néanmoins pleine de tendresse avec une femme. Sa pansexualité brouille toutes les lignes.

Car finalement, Lorraine ne répond à aucun archétype, quel que soit le domaine envisagé.

Elle ne tombe ni du côté de la force obscure comme certaines héroïnes de Marvel, ni du côté angélique en prenant la posture de sauveur, si je dois comparer avec le film “WonderWoman”, sorti la même année au cinéma (et qui n’a, à mes yeux, aucun caractère “wonder”). Paradoxalement, Lorraine sait que, dans son monde, il faut souvent faire le mal pour atteindre le bien.

Les rares traces de rouge qui émaillent parfois son vestiaire bi-chromatique et sa blondeur parfois camouflée sous des perruques brunes nous rappellent sa multiplicité, ses doutes, ses difficultés, en bref son humanité.

Elle porte l’univers en elle, dans toute sa richesse et sa complexité.

Comme nous tous, oserai-je ajouter.

9 Juillet 2021

Vestiaire personnel, comme presque toujours

Remerciements particuliers au professeur de boxe de mon fils, Thierry Pinheiro, qui a joué le jeu avec sa bonne humeur légendaire

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