SACRÉ-CŒUR

Lorsque l’on en vient au Sacré-Coeur, mes sentiments sont plus que mitigés.

L’édifice en tant que tel est à mes yeux à la fois majestueux et affreux.

Majestueux, car la situation de la basilique au sommet de la butte Montmartre en fait l’un des points les plus élevés de Paris – avec la tour Eiffel – et que le Sacré-Coeur vous fait parfois, au détour d’une rue, un clin d’œil en apparaissant au loin (et que c’est ma foi fort agréable).

Affreux parce qu’il ne ressemble en rien à l’architecture parisienne haussmannienne, qui puise son inspiration dans un style néo-baroque que je trouve tellement élégant. Le Sacré-Coeur est de style romano-byzantin, ce qui explique ses quatre coupoles rondes en pierre et son plan en croix grecque. Sa blancheur perpétuelle est due à la qualité de la pierre choisie : loin de la pierre de taille haussmannienne, il s’agit ici d’un travertin qui s’auto-nettoie au contact de l’eau. Ce style romano-byzantin, ces coupoles et cette blancheur m’évoquent inévitablement une pièce montée écœurante, un chou à la crème criard ou encore une meringue prétentieuse pour reprendre les termes de ses détracteurs de l’époque (et de maintenant). Affreux également, parce que l’inconscient collectif parisien l’associe à la Commune de Paris.

A tort ou à raison, d’ailleurs.

La Commune de Paris, c’est l’histoire d’une révolution qui dura 72 jours. La Commune de Paris, c’est une page d’histoire magnifique, déchirante et tragique, qui nait le 18 mars 1871 et qui meurt à l’issue de la Semaine Sanglante, le 28 mai 1871.

Pour autant, la Commune de Paris est mal connue – à telle enseigne que les gens de mon âge (46 ans, à date) en ont à peine entendu parler (tout comme les révolutions de 1830 et 1848), tous les projecteurs éducatifs officiels étant braqués sur la seule, l’unique Révolution française de 1789 et l’écriture, à partir de cette date devenue symbole, d’un roman national lissé et idéalisé.

Évidemment, la Commune de Paris cadre mal avec ce roman national, car l’on parle d’un soulèvement républicain de la population, car l’on parle d’une guerre civile avec des Français tirant sur d’autres Français – et pourtant il s’agit là d’un soulèvement populaire véritablement patriotique et social, qui, je crois n’a guère eu d’équivalent.

Le soulèvement populaire qui a donné naissance à la Commune de Paris s’explique certes par une multitude d’origines, mais l’une d’elles ressort plus clairement que les autres, à mon sens : le patriotisme. En juillet 1870, la France se lance dans une guerre perdue d’avance contre la Prusse, qui se solde notamment par la débâcle de Sedan.

Paris, qui est assiégée par les Prussiens lors de l’hiver 1870-1871, tient bon pendant quatre mois, malgré la famine et le froid. Et de fait, les Prussiens n’entrent jamais dans Paris. Quelle n’est donc pas la surprise des Parisiens en apprenant le 28 janvier 1871 que le gouvernement français d’Adolphe Thiers – enfui à Versailles – signe un armistice sans honneur avec la Prusse.

Sans honneur, puisque Thiers accepte que 30.000 soldats prussiens défilent sur les Champs-Elysées. Le défilé se déroule le 1er mars 1871 dans un silence de mort, parmi les statues de la Concorde voilées de noir. Paris est violée, pour reprendre les termes de Jules Vallès.

Les Prussiens quitteront Paris le 3 mars, et les Parisiens brûleront symboliquement de la paille autour de l’Arc de Triomphe afin de purifier l’air et le sol foulé par l’armée ennemie. Mais l’ultime humiliation creuse encore un peu plus le fossé entre Paris et Versailles – lieu bizarrement si symbolique de la monarchie absolue – où s’est réfugié le gouvernement. Le ressentiment parisien est fort.

Lorsque le 17 mars 1871, Thiers ordonne la saisie – en pleine nuit – des canons de la Garde Nationale stockés sur la butte Montmartre, l’étincelle est jetée sur la poudrière – pour reprendre les termes de Victor Hugo : les Parisiens, s’estimant volés de ces canons qu’ils ont financés par leur souscription, tuent le général Lecomte et le général Clément-Thomas venus s’en emparer.

Quel est ce refus presque suicidaire de la défaite française face à la Prusse, me demanderez-vous ? L’esprit français, telle est la réponse. N’oublions pas que Paris déjà agitée par des mouvements sociaux, que Paris a vécu un siège éreintant de quatre mois, qu’elle a été le témoin impuissant d’une défaite nationale et qu’elle a assisté à des élections en février 1871 qui portent les monarchistes à la tête de l’Assemblée Nationale. Paris s’entête, Paris se révolte, Paris veut garder ses canons. Et c’est ainsi que nait la Commune.

Le 26 mars 1871 est élu le Conseil de la Commune, au sein duquel toutes les tendances politiques sont représentées – de l’anarchisme au mouvement républicain radical, en passant par le socialisme, le blanquisme, l’Internationale, le jacobisme – mais il n’en demeure pas moins que le socle commun reste l’idée d’une république démocratique et sociale.

L’idée qui prime au-delà d’une variété de professions et d’idées est de rétribuer justement le travail accompli et les mesures mises en place sont absolument innovantes : la séparation de l’Église et de l’État (avant la loi de 1905), la réduction de la journée de travail à 10 heures, le rétablissement d’un moratoire des loyers, la liberté d’association pour les ouvriers, la transformation en sociétés ouvrières des propriétés abandonnées par leurs propriétaires (qui peuvent être indemnisés s’ils reviennent). Concernant les femmes, un début d’égalité salariale est mis en place, l’union libre est reconnue et il faut avouer que la Commune n’a pas eu peur de porter des égéries féminines, dont Louise Michel reste la plus connue.

Tout cela en 72 jours.

C’est plus qu’il n’en faut au gouvernement Thiers qui lance ses troupes vers Paris.

La Commune de Paris est écrasée lors de la Semaine Sanglante, du 21 au 28 mai 1871. Paris est à feu et à sang, exsangue de combats acharnés et d’incendies multiples (le terme de « pétroleuse » vient de la Commune – hélas aucune trace solide de femme incendiant volontairement des bâtiments n’est avérée aujourd’hui). La dernière enclave de résistance est anéantie au Cimetière du Père Lachaise où plus de 400 combattants communards sont fusillés contre un mur d’enceinte, devenu depuis le Mur des Fédérés.

L’amnistie des communards ne viendra qu’en 1880, sous le sceau républicain d’une réconciliation patriotique.

Cette Commune de Paris, qui n’a vécu que 72 jours, a pour autant eu un retentissement international incroyable et est devenue la matrice de toutes les révolutions ultérieures. Elle a également interpellée les politiques, que ce soit sur la lutte engagée entre travail et capital, sur la misère ouvrière ou sur la demande de souveraineté du peuple.

Car, pour citer un historien spécialiste de la Commune de Paris, Quentin Deluermoz, la Commune « renvoie moins à la lutte des classes ou à la révolte urbaine qu’à la demande de souveraineté populaire par le bas ou à la constitution de territoires alternatifs ».

Les mouvements actuels si français de la Nuit Debout ou des Gilets Jaunes puisent – consciemment ou inconsciemment – leurs inspirations dans la Commune de Paris.

Il ne faut pour autant pas se leurrer : la Commune de Paris véhicule depuis toujours l’image positive d’une lutte des plus faibles pour la justice sociale et pour un monde autre, et est devenue aujourd’hui un mythe, que dis-je, mille mythes récupérés à l’aune d’un, que dis-je, de mille aspirations politiques. Tout comme cette basilique du Sacré-Coeur qui fait – théoriquement à tout le moins – l’objet de cet article.

Car il faut bien revenir à ce chou à la crème que j’aime tant détester et que je déteste tant aimer. L’inconscient collectif français (qui n’est donc pas furieusement éduqué sur le sujet, comme vous l’aurez compris) fait de l’érection du Sacré-Coeur une expiation des victimes de la Commune de Paris.

A première vue, il semble en effet relativement évident de tisser des liens étroits entre le Sacré-Coeur et la Commune de Paris : la construction de la basilique, qui débute en 1875, suit presque immédiatement les évènements de la Commune de mars à mai 1871, sur les lieux même où celle-ci a pris naissance, le tout dans une volonté de restauration ou de renouvellement d’un “ordre moral” officiel.

Mais à bien y regarder, le fameux « nouvel ordre moral » est une idée antérieure à la Commune de Paris, puisqu’il est évoqué en janvier 1871, par le philanthrope Alexandre Legentil qui forme le vœu de contribuer à la construction à Paris d’un sanctuaire dédié au Sacré-Coeur de Jésus – face aux défaites de la France dans les guerres franco-prussiennes et face au délitement de l’autorité catholique.

Une urne dans la chapelle des morts de la crypte de la basilique rappelle d’ailleurs que ce voeu est à l’origine de l’érection de la basilique du Sacré-Coeur.

A bien y regarder encore, la loi du 24 juillet 1873 qui déclare d’utilité publique la construction de la basilique ne fait nulle référence à la Commune.

Récupération politique, une fois la Commune défaite et bel et bien enterrée ? Oui, c’est très probable. Le vœu personnel devient au moment politique idoine vœu national et dans le nouvel ordre moral et religieux est emportée toute velléité de contestation politique. Il est évident que l’épisode de la Commune et sa défaite dans le sang donne une force inattendue à un projet jusque-là purement purement privé, absolument religieux et profondément apolitique.

La basilique du Sacré-Coeur reste dans l’imaginaire collectif comme le symbole de la répression des Communards par les Versaillais, mais bien malin sera celui qui, aujourd’hui, démêlera les auspices de cette naissance sanglante, religieuse et politique, alors même que l’adresse officielle du Sacré-Coeur est sise rue du Chevalier de la Barre – dernière personne exécutée en France pour blasphème en 1766 – et alors même que la basilique fait face au Square Louise-Michel – la grande figure féminine de la Commune de Paris – qui dévale jusqu’à la place Saint-Pierre.