LA GIFLE

Polanski, encore et toujours.

Oui, Polanski encore et toujours puisque l’information a fuité en septembre dernier selon laquelle Roman Polanski avait été nommé « membre historique » de l’académie des Césars.

Je suis fatiguée d’écrire sur Polanski – encore et toujours – mais cela me semble nécessaire puisque cette année 2020 aura vu l’attribution d’un César du meilleur réalisateur à cet homme ; puisque cette année 2020 aura vu 114 pénalistes françaises prendre fait et cause pour cet homme dans une tribune publiée dans le très institutionnel « Le Monde » ; puisque mon confrère Hervé Témime – l’avocat de Polanski – aura également crié à l’injustice qui s’abat sur cet homme.

Je ne parle même pas de la cérémonie des Césars elle-même – extrêmement inconfortable à regarder. L’action se déroulait en dehors de la salle avec une manifestation féministe mais également dans la salle avec la sortie remarquée de deux actrices – Adèle Haenel et Céline Sciamma, criant à la honte.

Je ne parle même des violences policières perpétrées lors d’une marche féministe le 7 mars.

Suite à cette cérémonie de la honte, les Césars avaient annoncé des changements en vue de garantir la parité, après la démission de son conseil d’administration suite à des accusations de sexisme et d’appel à des réformes profondes. Finalement, rien n’a vraiment changé puisque, contrairement à l’académie des Oscars qui a exclu Roman Polanski, l’académie des Césars a décidé de le nommer « membre historique ».

Il existe en France une tolérance incroyable à l’égard de cet homme, tolérance que je pense fondée pour partie sur une incompréhension des faits dans leur globalité.

Qu’il s’agisse d’Hervé Témime – le conseil de Roman Polanski – ou des 114 pénalistes qui ont publié (fort malheureusement le 8 mars dernier – Journée Internationale des Droits de la Femme) dans Le Monde leur tribune qui ne se voulait pas une défense de Roman Polanski mais qui toute conclusion faite, en était une, le discours s’axe toujours sur l’innocence de l’homme en question au regard du droit français.

Cela est vrai.

Mais cela est insuffisant. Et un tantinet fallacieux lorsque l’on sait que le nœud de l’affaire judiciaire est aux États-Unis.

Que l’on rappelle sans cesse le principe de présomption d’innocence est salutaire, que l’on s’insurge contre la vindicte populaire et le tribunal de l’opinion publique est salvateur, mais sommes-nous réellement en train de parler de cela dans l’affaire Polanski ? Je ne crois pas.

Si l’on doit parler de Roman Polanski, revenons donc aux faits.

L’argument majeur avancé par les défenseurs du réalisateur réside dans le fait que Roman Polanski a fait l’objet d’une seule plainte judiciaire qui n’a donné lieu à aucune poursuite : il n’est donc pas coupable de ce qui lui est reproché depuis l’affaire Samantha Geimer. Alors, oui : l’absence de poursuite à l’encontre de Roman Polanski est absolument vraie en France.

Mais il faut prendre en compte la globalité de la procédure américaine, puisque là se trouve le nœud gordien de l’affaire.

Roman Polanski, accusé de viol par Samantha Geimer en 1977, a plaidé coupable – dans le cadre de la procédure américaine dite de “plea bargain” – pour relations sexuelles illégales avec une mineure de 13 ans contre l’abandon d’autres charges bien plus graves, dont les principales sont le viol sur mineur, la sodomie et la fourniture à une mineure d’une substance prohibée.

Subissant une peine de 90 jours pour examen psychiatrique, il est libéré pour bonne conduite au bout de 42 jours.

Dans l’attente du jugement prenant acte de son “plea bargain” et du prononcé de sa peine par le juge américain, mais craignant qu’une condamnation plus sévère lui soit finalement infligée par le juge, Roman Polanski fuit en 1978 les États-Unis et son procès, pour la France qui refuse l’extradition de ses citoyens – puisque Roman Polanski est franco-polonais.

Roman Polanski et Samantha Geimer mettent fin au procès civil en 1993, par un accord qui suppose le versement de dommages et intérêts à la victime.

Néanmoins, cette clôture de l’action civile n’a aucun impact sur l’action pénale, puisque cette dernière est introduite au nom du peuple américain – dans l’intérêt général, en somme – ce qui explique que cette dernière action soit donc toujours en cours. Et si Samantha Geimer doit depuis plus de 40 ans affronter régulièrement le sujet Roman Polanski, c’est parce que celui-ci refuse de se présenter à la justice américaine depuis tout ce temps.

En 2009, Polanski est arrêté en Suisse et est incarcéré deux mois avant d’être assigné à résidence pendant huit mois. S’il se voit infligé ces deux peines, c’est uniquement parce qu’il a fui son procès en 1977 et que les États-Unis tentent d’obtenir son extradition afin qu’il comparaisse devant le juge américain.

Roman Polanski n’est pour autant pas extradé par la Suisse, et est – depuis sa fuite des États-Unis – toujours considéré aujourd’hui par Interpol comme fugitif.

Pour résumer : techniquement, Roman Polanski n’a pas été déclaré coupable par le juge américain – puisqu’il a fui avant que son procès commence – mais il a reconnu lui-même sa culpabilité en plaidant coupable (“plea guilty”) dans le cadre du “plea bargain”.

Il n’a jamais nié ou contesté cette reconnaissance de culpabilité.

La différence technique entre la reconnaissance de sa propre culpabilité (“plea guilty”) et la condamnation par le juge (“convicted”) est certes rhétorique mais doit être mentionnée, même si un avocat américain considèrera généralement qu’un “plea guilty” favorable à l’accusé au consentement éclairé signifie concrètement une condamnation.

Le fait que Samantha Geimer ait offert son pardon à Roman Polanski n’a aucun impact sur l’action pénale, qui va au-delà de son propre cas puisqu’elle est introduite au nom du peuple américain.

Et puisque cette action pénale est toujours ouverte, il ne peut en aucun cas y avoir prescription.

Appliquer sans cesse le principe de présomption d’innocence et de prescription de l’action à Roman Polanski n’a aucun sens juridique.

L’obligation d’un justiciable de répondre de ses actes devant un tribunal me semble, dans ce cas, largement oubliée.

Se faire justice soi-même en estimant que 42 jours passés en examen psychiatrique est une peine suffisante n’est pas une manière de payer sa dette à l’État de droit dont on se réclame.

Avoir le courage de se présenter devant un juge, faire confiance à la justice, affronter les conséquences de ses actes, ou au contraire contester les faits reprochés sont des comportements dignes de l’État de droit dont on se réclame. Et permettent en outre à la victime de voir sa voix entendue, peut-être même reconnue, et de prendre soi-même le chemin d’une possible résilience.

Pour revenir à la nomination de Roman Polanski en qualité de « membre historique » de l’académie des Césars, et quand bien même le réalisateur a lui-même assuré qu’il ne participerait à aucune assemblée générale à venir – quelle gifle assénée aux femmes.

Chère académie des Césars, que n’avez-vous pas compris ? Vous aviez la chance de faire votre propre révolution, d’évoluer avec votre temps et vous ne l’avez pas saisie.

Vous avez lâché les femmes, et à cause de cela, vous êtes tellement 20ème siècle. Et qui a besoin d’une académie du cinéma désuète?  Oui, c’est ça : personne, absolument personne.

PS. Les images ci-dessous sont très hollywoodiennes, car c’est mon idée personnelle du cinéma, habité par des femmes. Des femmes fortes. Et parfois faibles. Des femmes qui fument. Des femmes qui pensent. Des femmes qui rient. Des femmes qui s’habillent comme elles le souhaitent. Et qui font plein d’autres choses. En un mot, des femmes vivantes. Le chemin va être long.

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