LA PANTHÈRE

Voici un très bon roman historique – quoique parfois un tantinet hagiographique – “La Panthère” de Stéphanie des Horts. Ce roman retrace la vie de Jeanne Toussaint, la redoutable directrice de la joaillerie de chez Cartier, justement surnommée La Panthère.

Qui sait en effet que derrière le bijou panthère de Cartier si souvent serti de pierres, se cache une femme de chair et de sang ?

On doit à Jeanne Toussaint l’animal-totem de Cartier. On doit à Jeanne Toussaint des bijoux à son image : modernes, vivants, animés par le mouvement et la couleur. On doit à Jeanne Toussaint un certain goût et un goût certain, qui révolutionneront à jamais la joaillerie moderne.

Avant d’être l’auguste maison que l’on connait aujourd’hui, Cartier est au seuil de ce XXème siècle frémissant un horizon possible, l’horizon de tous les possibles. La maison Cartier se résume à trois frères : Jacques, Pierre et Louis. Et à trois lieux. Si Jacques ouvre Londres en 1902 et si Pierre ouvre New York en 1909, le cœur battant de la maison Cartier nait avec Louis, rue de la Paix à Paris dès 1899.

Avant d’être la redoutable directrice de la joaillerie de Cartier, Jeanne Toussaint a déjà connu plusieurs vies, et pas des plus heureuses. Née en 1887 en Belgique dans un milieu modeste, le monde de son enfance s’écroule le jour où son père, malade, ne peut plus sillonner les routes afin de vendre les dentelles produites par son épouse. Cloué à domicile, il voit son épouse embaucher un Allemand qui s’installe à demeure et tient le commerce. Las, il ne tient pas uniquement le commerce, mais également ladite épouse qui s’amourache de lui, et Jeanne et sa sœur ainée, qui sont abusées pendant plusieurs années sous le toit paternel.

Dès lors, une seule obsession anime Jeanne : courir vers un horizon possible, l’horizon de tous les possibles : Paris. A la faveur d’une liaison avec un comte français qui lui fait miroiter le mariage – Pierre de Quinsonas – elle arrive à Paris avec l’aplomb de ses 16 ans. Sa soeur y est déjà et l’initie à la seule profession envisageable pour une jeunesse sans argent et sans famille : celle de femme entretenue.

Pétrie de grâce et d’intelligence, Jeanne navigue dans les eaux troubles du demi-monde, espérant en vain une demande en mariage de la part de Pierre de Quinsonas, puis d’un autre Pierre, Pierre Hély d’Oissel. Ses amants ont beau être forts épris, leurs familles s’opposent à toute idée de mariage à chaque fois.

Jeanne vit dans l’attente de sa propre vie, son honorabilité ne dépendant que de l’institution du mariage, qui se dérobe à chaque conseil de famille. Le Paris des années 20 a beau rugir et bousculer les conventions, on n’épouse guère les cousettes. Car Jeanne est une cousette : outre le fait qu’elle louvoie dans un monde interlope, elle brode de ravissants sacs à main qui font fureur à Paris.

Elle rencontre Louis Cartier pendant la Première Guerre Mondiale. Leur relation amoureuse éclot lentement mais sûrement, le quadragénaire divorcé prenant vite la mesure du caractère fort et audacieux de Jeanne. D’un milieu fortuné, Louis Cartier, dont l’œil frise autant à la vue de Jeanne que de ses ravissants sacs à main brodés, anticipe le rejet que son propre conseil de famille va lui opposer – le même qu’ont connu d’autres Pierres en d’autres temps.

En lieu et place d’une demande en mariage, Louis fait à Jeanne une proposition finalement bien plus osée que l’institution maritale : il lui propose un emploi. Il lui offre une honorabilité qui va ne dépendre que d’elle-même. Elle est nommée à la fin de la Première Guerre Mondiale à la direction du département Sacs, Accessoires et Objets de Cartier.

Ils vivent en parfaite osmose autant personnelle que professionnelle et leur complicité ne se démentira jamais, même si leur relation amoureuse s’éteint. Louis la nomme en 1933 directrice de la joaillerie de Cartier, où elle fera des merveilles.

Son bon goût, sa force de travail, son sens de l’innovation forcent toutes les admirations. Son obsession réside dans l’invisibilité des montures, qu’elle souhaite voir disparaitre au profit des pierres elles-mêmes. Elle ose des alliances de pierres précieuses et semi-précieuses jamais vues jusqu’alors. Elle se repaît de couleurs, de mouvement, de transformation. Les bijoux, bien que sublimes et imposants, deviennent mobiles, démontables et transformables – et par là même, modernes.

Tout un bestiaire de pierres prend vie sous son règne : coccinelles, libellules, serpents, flamands roses, oiseaux et crocodiles viennent parer les plus belles femmes du monde. Pour autant, un animal se dérobe : cette panthère, que Jeanne poursuit pendant une quinzaine d’années, car elle la veut animée et multi-dimensionnelle – en un mot, vivante. Jeanne la Panthère se confond vite avec la panthère-bijou, qui deviendra à jamais l’animal-totem et l’emblème de Cartier.

Tout une nouvelle clientèle s’éprend des créations de Jeanne et de joaillier des rois, Cartier devient le roi des joailliers.

Entretemps, elle aura vu Louis Cartier, qui ne peut l’épouser, se marier en 1924 avec une aristocrate hongroise et partir vivre à Budapest, la laissant seule à la tête de la maison parisienne.

Elle seule encore tient les rênes de la maison pendant la Seconde Guerre Mondiale, Louis Cartier s’exilant à New York.

Elle est arrêtée en 1941 par les Allemands pour avoir orné les huit vitrines de la boutique Cartier de la rue de la Paix d’un unique bijou : un oiseau à la tête basse, muet, en cage. Les Allemands y voient une métaphore de la France occupée – un outrage à l’occupant qui peut coûter très cher à Jeanne. Interrogée, Jeanne s’en sort in extremis en expliquant que le bijou fut réalisé avant la guerre pour Yvonne Printemps, surnommée “le Rossignol”. Pour autant, un autre bijou figurant un oiseau chantant la tête haute sortant de sa cage ornera les vitrines de Cartier dès la Libération de Paris. Les actes de résistance peuvent être surprenants, rue de la Paix.

Louis Cartier décède à New York en 1942, mais la famille Cartier ne songe pas une seconde à se séparer de Jeanne, qui restera à la direction de la joaillerie jusqu’en 1970.

Elle se marie finalement en 1954 avec son amour de jeunesse, avec lequel elle vit une relation vivifiante et apaisée, Pierre Hély d’Oissel, retrouvé après sa séparation amoureuse d’avec Louis.

Jeanne aura-t’elle été un puits de bienveillance, d’altruisme et de patience ? A en croire certains anciens de Cartier, je n’en suis pas certaine. Je suis même plutôt assurée du contraire. N’oublions pas que sa meilleure amie était Gabrielle Chanel, qui n’était certes pas réputée pour son altruisme et son désintérêt (dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai…). Je pressens en Jeanne une femme redoutable, certainement tyrannique et au chemin de vie bien moins linéaire que veut bien le laisser croire ce roman de Stéphanie des Horts.

Mais également : une femme d’airain d’un monde qui aura été secoué par deux guerres. Son audace, sa constance et sa force auront eu raison de toutes les réticences. Clair-obscur, quand tu nous tiens…

Pour cette séance-photo, nul bijou Cartier, la politique-maison ne participant pas à ce genre d’exercice (et mon patrimoine Cartier se réduisant aujourd’hui à une unique montre… Panthère, qui a une valeur absolument sentimentale, ayant bazardé le reste). Mais une robe très années 30, à mon goût 😉

Robe Vionnet – Bracelet Eshiva – Escarpins Prada – Pochette Louboutin

A l’hôtel Lancaster – Paris