SE VOILER LA FACE

Avec la déferlante MeToo est venue l’exhortation à séparer l’homme de l’artiste.

Le débat fait rage aux États-Unis et en France et les esprits s’écharpent quelque peu, notamment lorsque l’on en vient à Roman Polanski, Bertrand Cantat ou XXXTentacion.

Je ne parlerai volontairement ici que d’artistes confrontés à des poursuites judiciaires – car il faut rester précautionneux lorsque l’on en vient aux faits, aux présomptions et au tribunal médiatique. En tant qu’avocat, je ne peux que souscrire au principe de présomption d’innocence dont nous devons tous bénéficier.

La question de la séparation de l’homme et de l’artiste est-elle pertinente ? Oui, évidemment.

La question appelle-t-elle une réponse simple ? Assurément non. Parce qu’elle se pose au moins à trois niveaux : judiciaire, socio-culturel et moral.

En ce qui concerne le volet judiciaire, et pour mémoire :

Roman Polanski, réalisateur franco-polonais, accusé de viol par Samantha Geimer en 1977, plaide coupable pour relations sexuelles avec une mineure de 13 ans contre l’abandon d’autres charges bien plus graves (principalement viol sur mineur, sodomie, fourniture d’une substance prohibée à une mineure). Condamné à une peine de 90 jours pour examen psychiatrique, il est libéré pour bonne conduite au bout de 42 jours. Craignant qu’une condamnation plus sévère lui soit finalement infligée par le juge, Polanski fuit en 1978 les États-Unis et son procès, pour la France qui refuse l’extradition de ses citoyens, et est toujours considéré aujourd’hui par Interpol comme fugitif.

Roman Polanski et Samantha Geimer mettent fin au procès civil en 1993, par un accord qui suppose le versement de dommages et intérêts à la victime. Néanmoins, cette clôture de l’action civile n’a aucun impact sur l’action pénale, puisque cette dernière est introduite au nom du peuple américain – dans l’intérêt général, en somme – ce qui explique que cette dernière action soit donc toujours en cours.

Des irrégularités pesant sur la procédure de 1977 ont été soupçonnées mais il semble bien qu’elles aient été finalement discréditées.

En 2009, Polanski est arrêté en Suisse et est incarcéré deux mois avant d’être assigné à résidence pendant huit mois. Il n’est pour autant pas extradé par la Suisse, les États-Unis refusant de transmettre au juge suisse un document stipulant apparemment que le juge de 1977 estimait la peine complètement purgée.

Bertrand Cantat, chanteur de l’emblématique groupe français Noir Désir, tue sa compagne Marie Trintignant en 2003, en Lituanie. Il est condamné en 2004 pour meurtre à 8 ans de prison et purge la moitié de sa peine en conditionnelle. En 2007, il est donc en liberté conditionnelle et depuis 2010, sa peine est considérée comme entièrement purgée.

XXXTentacion, rappeur américain aujourd’hui décédé, a eu une vie judiciaire intense, avec notamment trois condamnations pour violences conjugales. Il est incarcéré en 2016 pour séquestration et violence sur sa compagne alors enceinte.

Voilà pour le droit. Trois hommes, artistes, ayant été condamnés pour violence et abus sexuels à l’endroit des femmes.

D’un point de vue socio-culturel, je ne peux m’empêcher de replacer la question de la séparation de l’homme et de l’artiste dans un contexte socio-culturel :

Je constate que la question ne se pose qu’au regard d’hommes et d’abus commis vis-à-vis de femmes.

Je constate également que la question ne se pose qu’au regard d’artistes.

Je constate enfin que la question se pose primairement au regard d’hommes contemporains.

Pourquoi ces trois constatations ? Parce que la question de la séparation de l’homme et de l’artiste est née en pleine déferlante MeToo, dont le brasier premier est celui du monde du cinéma et qu’il emporte avec lui beaucoup d’artistes, qu’ils soient du cinéma ou de la chanson.

Parce que les célébrités mondialement connues sont justement celles des mondes du cinéma et de la musique, ceci explique la résonance mondiale reçue par le mouvement. Un MeToo de l’internationale des dentistes aurait probablement eu moins d’écho (et c’est fort dommage, car je crois bien que les abus existent dans toutes les professions).

Et pour la même raison, l’écho s’est mondialisé car sont en cause des hommes vivants, de notre génération, de celle de nos parents ou de celle de nos enfants. Des hommes plantés dans le même siècle que nous, soumis aux mêmes normes socio-culturelles que nous, auxquels il est facile de s’identifier ou de se comparer.

Le regard et le jugement sont probablement plus tolérants vis-à-vis d’artistes morts et bien morts depuis longtemps, parce que les normes sociales étaient différentes. Ou parce que la conscience de problématiques sociales n’existait hélas pas encore à l’époque. Ou encore parce que nous ignorons tout des abus commis par des artistes décédés que nous apprécions.

La question de la séparation de l’homme et de l’artiste est tout à fait pertinente en ce qui concerne les artistes, car s’il est bien une profession – une vocation, devrais-je dire – qui se nourrit d’humain, c’est bien la profession d’artiste. Qu’il s’agisse de réalisateurs, d’écrivains ou de compositeurs, leur grand œuvre est toujours traversé et nourri par leurs vies, leurs émotions, leurs amours et leurs échecs – en bref leur humanité. Polanski ne dit pas autre chose en pleine promotion de son film « J’accuse », lorsqu’il fait le parallèle entre Dreyfus, son propre parcours judiciaire et l’injustice sous-jacente qu’il y voit.

Vient avec la contemporanéité, la dimension monétaire : séparer l’homme de l’artiste, aller voir les films ou acheter les disques de l’artiste vient enrichir le patrimoine de l’homme. Sans parler des films qui sont montés avec des fonds publics ou des concerts qui sont organisés avec l’aval de mairies.

La question monétaire se pose également avec le boycott (ou non) de certains artistes sur des plateformes musicales, et j’en reviens à XXXTentacion, qui fut banni des playlists mises en avant par Spotify en 2018 pour comportement haineux, pour y être réintégré deux semaines après, suite à la pression exercée par un autre artiste – Kendrick Lamarr – sur Spotify. En deux semaines, le taux d’écoute de XXXTentacion avait baissé de 17%.

D’un point de vue moral à présent, et c’est donc très personnel :

J’entends ici et là que ces hommes ont purgé leur peine et qu’ils ont droit à l’oubli. Une fois encore, un peu de nuance : Polanski a passé 42 jours en examen psychiatrique, deux mois en prison puis huit mois assigné à résidence. Les deux dernières peines lui ont été infligées parce qu’il a fui son procès.

Cantat a purgé 4 ans de prison ferme et 4 ans de conditionnelle.

XXXTentacion a purgé certaines de ses peines et violé les termes d’autres de ses peines. Son comportement vis-à-vis des femmes, la tenue de ses concerts ont été marqués par la récidive de la violence.

Droit à l’oubli ? Un peu facile à mon goût, au moins dans le cas de Polanski – et ce n’est même pas l’avocat qui parle, mais l’être humain : 42 jours en examen psychiatrique pour ce qui est primairement un viol sur mineur, je trouve ça un peu léger (mais c’est en réalité tout le système américain du plea bargain qui est dérangeant). Et même si je dois y additionner les peines suisses, et culminer à moins d’une année de peine, je trouve ça toujours aussi léger. Fuir son procès et se poser en victime d’une vindicte judiciaire dans de telles circonstances me semble tout simplement minable. Affronter les conséquences de ses actes, voilà qui aurait été plus digne – à mon sens.

Un peu facile également à mon goût, dans le cas de XXXTentacion car le risque de récidive de violence (que ce soit vis-à-vis de femmes, lors de ses concerts, dans les paroles de ses chansons ou dans ses clips) n’a absolument pas été traité et que le message sous-jacent de violence envoyé à ses nombreux fans est tout de même problématique, même au-delà de sa mort.

J’entends également ici et là qu’il faut laisser le choix aux spectateurs. Je lis notamment la déclaration de Laurence Bloch, directrice de France Inter, sur le film de Polanski « J’accuse », dont la station de service public est partenaire : « c’est un partenariat de recommandation, c’est-à-dire que le service des partenariats de France Inter et la direction considèrent que le film, de par son propos, de par la qualité de sa mise en scène, de par l’exemplarité et la qualité de ses acteurs, doit être non seulement porté à la connaissance de ses auditeurs, mais aussi recommandé. Il n’y a aucun échange d’argent. Il n’y a évidemment aucune demande aux critiques de cinéma de France Inter de dire du bien du film et je crois que les auditeurs savent que les critiques de la rédaction font ce qu’ils ont à faire.« 

Un peu facile encore, à mon sens. Effectivement, chacun dispose de son libre-arbitre et chacun choisira ou non d’aller voir le film ou le concert litigieux. Néanmoins, France Inter est un service public, financé par des fonds publics (donc indirectement par chacun de nous en France), et il n’en reste pas moins que la promotion offerte par une station à forte audience telle que France Inter offre une visibilité et un impact sans égal en termes de communication pure. Et l’on en revient à la dimension monétaire.

La contemporanéité des personnes en cause me dérange profondément. Parce qu’ils sont soumis aux mêmes normes socio-culturelles que moi, parce que je crois profondément au dialogue interne entre l’être humain et l’être artistique qui ne peuvent être décorrélés à mon sens.

C’est très personnel, mais je n’ai aucune envie d’enrichir, par l’achat de ma place de cinéma ou de concert, des personnes dont je juge le comportement déplorable, car je crois fondamentalement à la cohérence qui doit régir nos pensées et nos actes. Séparer quelqu’un en deux – l’homme et l’artiste – n’a aucun sens si l’on replace le débat sur le terrain de la cohérence humaine.

En revanche, le traitement doit être égalitaire : pourquoi mettre au ban de la société seulement un Bertrand Cantat – qui a purgé sa peine de prison pour avoir tué Marie Trintignant mais qui ne peut plus se produire sur scène tant le boycott est fort – et non pas un Roman Polanski, qui a purgé une peine dérisoire, qui a fui les États-Unis avant son procès, mais qui voit son film distribué dans 545 salles rien qu’en France ? Pourquoi sortir XXXTentacion du catalogue Spotify pour le réintégrer deux semaines après ?

Une affaire de gros sous et de trafic d’influences, probablement, ne nous voilons pas la face.

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A l’hôtel Lancaster Paris

2 réflexions au sujet de « SE VOILER LA FACE »

  1. Encore un article remarquablement écrit, merci encore pour l’existence de ce blog !
    Loin de moi l’idée d’apporter un point de vue original ou philosophique, je n’en aurai pas les capacités intellectuelles (17 ans de droit de la construction… cela assèche…), mais j’avoue, que j’avais une certaine opinion, qui a sans doute été infléchie, à la suite de la lecture de cet excellent article…
    Je suis avocate aussi, loin du droit pénal, mais le droit fait malgré tout, parti de moi…. Pourtant, je crois que sur le sujet, j’ai (j’avais) une vision…. personnelle, passionnée et non raisonnée… je m’entends, le sujet de la séparation entre l’homme et l’artiste, vise, pour ce qui me concerne Bertrand CANTAT….
    Pourquoi ?
    Je suis née en 1976, j’ai acheté la K7 de l’album Veuillez rendre l’âme, de Noir Désir, au début des années 90…
    Le choc, l’émotion, la voix de CANTAT, les paroles, la noirceur, la douceur… bref, je continuerai à acheter toutes les K7, puis les CD… et toujours le timbre de cette voix…
    2003… un an que j’ai prêté serment et arrive l’affaire de VILNIUS et la mort de Marie TRINTIGNANT.
    La justice lituanienne passe…. condamnation pour coups mortels, 8 ans de prison.
    Dans l’intervalle, la maison de CANTAT est brûlée dans les landes : cause indéterminée, il sera ensuite transféré en France, les indemnisations au civil arrivent (son assurance indemnise la société de production, la famille TRINTIGNANT évidemment), puis il fait l’objet d’une libération conditionnelle.
    Le parcours « normal » d’une personne condamnée.
    Mais que devient-on quand on était « fan » d’une telle personne ? Doit-on avoir honte d’écouter ses chansons, qui nous renvoient pourtant à une période de notre vie, à des souvenirs, des émotions, voir des rencontres… si je n’écoute plus ses chansons, qui ont fait, qui font partie de moi…. que deviens-je ? Mais si j’écoute les chansons d’un homme qui a, avec ses propres mains, tué, la femme qu’il aimait, est ce que cela signifie que j’approuve ? NON évidemment !
    Et pourquoi, parce qu’il est artiste, n’aurait-il, lui, pas le droit à la même réhabilitation, que les « non artistes » ?
    Pour un artiste, la musique c’est sa seule et unique passion, on demanderait donc à l’artiste, dans ce cas, de ne plus vivre sa passion ?
    Dans les faits, c’est ce qu’il s’est passé pour Bertrand CANTAT, et j’avoue, peut être parce que je suis juriste, que je rejoins ce qui avait été écrit par Philippe BIELGER « ce n’est pas la faute de CANTAT si la représentation publique de son être peut laisser croire qu’il y aurait oubli et indifférence de sa part…. »
    Dans le même temps, et je rejoins cette fois-ci votre conclusion… j’ai une fille de 8 ans… j’ai une playlist de mes musiques, dans laquelle figure les chansons de Noir Désir, et de CANTAT, après les faits… et en définitive, je change de musique quand ma fille écoute…. elle ne connaitra pas cette musique….
    La réponse à la question est donc complexe…

    1. Tout d’abord merci pour votre commentaire, Confrère 😉
      Le sujet est complexe, car s’y joue des standards sociaux culturels en évolution permanente, du fait, du droit et de l’émotionnel. Une fois que le droit est passé – qu’il y a eu sanction et qu’elle a été purgée – on entre dans l’émotionnel et c’est très personnel. On peut se dire que c’est inacceptable, ou alors on peut se dire que chacun a le droit à l’oubli, si tant est qu’il ait payé sa dette à la société. Chacun réagira de manière différente. L’une des personnes me suivant sur Instagram disait à peu près la même chose que vous, mais pour Michael Jackson : comment faire lorsque les chansons ont accompagné des moments forts de sa propre vie, alors qu’il y a une présomption de pédocriminalité ? (sur ce cas, je retiens mon jugement, car il n’y a – pour l’avocat que je suis – pas eu de procédure suffisamment satisfaisante pour me faire une opinion).
      Pour Cantat, il a tué, il a purgé, il a émis ses regrets. En tant qu’avocats, cela devrait nous « suffire » pour justifier un droit à l’oubli. Mais c’est sans compter l’émotionnel dans la balance, et une fois encore c’est extrêmement personnel 😉

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